Modération

Georges Benrekassa

1La notion de « modération » telle qu’elle était habituellement utilisée par les moralistes de son temps n’a pour Montesquieu que peu d’intérêt. Son génie a été de lui donner une valeur et un sens beaucoup plus précis et beaucoup plus important, à la fois dans le fil de ses origines, et dans le cadre d’une pensée des pouvoirs et du pouvoir qui lui donne une portée unique. Mais cela n’empêche pas que le principe de modération pose un problème analogue à celui de vertu politique, source de malentendus qui persistent bien au-delà des mauvaises querelles de l’époque. On est à la limite, difficile à déterminer de façon tranchante, des vertus propres à l’individu, et de celles qui règlent les rapports dans le monde politique, qu’on en soit un participant mineur ou un acteur majeur. Et il ne faut jamais perdre de vue ce que Montesquieu dit un peu vivement à propos de l’abbé de Saint-Pierre, qui voulait tant rassembler des « honnêtes gens » pour mettre en œuvre ses projets : ce sont les lois qui les font tels, et il faut d’abord penser aux lois (Pensées, no 1876).

2Faut-il distinguer absolument le principe de modération, tel qu’il apparaît au livre III de L’Esprit des lois, dans la typologie des gouvernements, comme moteur et régulateur de l’aristocratie, et le principe de modération qui permet d’établir le clivage essentiel entre États modérés et despotismes ? L’assimilation n’est pas possible, mais le détour est instructif. Deux remarques s’imposent : il y a entre le principe de modération des républiques aristocratiques et les autres principes des gouvernements, vertu, honneur, crainte, une différence sensible. Ceux-ci sont à la fois des principes de conservation, dont la corruption est fatale, mais ce sont aussi les moteurs d’une dynamique historique. Le principe de modération dans le gouvernement aristocratique sert, lui, à rétablir une égalité qui est contraire à la nature du gouvernement (V, 8). Ce n’est en rien ici d’abord une « vertu », c’est un principe de conservation établi par les lois, et un principe qui contredit une logique inscrite dans la nature du gouvernement — de la société. Mais il est difficile de dire que ce n’est pas aussi, à quelque égard, une vertu morale. C’est d’ailleurs à cette occasion que Montesquieu précise de façon vigoureuse ce que n’est pas la modération pour lui, et rejette la confusion constante entre la modération et la médiocrité qui s’accommode de compromis : « La modération est donc l’âme de ces gouvernements [aristocratiques]. J’entends celle qui est fondée sur la vertu, non pas celle qui vient d’une lâcheté et d’une paresse de l’âme » (III, 4).

3C’est par référence à ces deux caractéristiques qu’on peut réfléchir à la distinction fondamentale, qui révèle toute son importance à partir du livre V de L’Esprit des lois, entre gouvernements modérés et despotismes. En fait, il faut voir qu’il y a une avancée importante et logique, d’une étape à l’autre, que ce qui pouvait être simple principe de neutralisation dans la modération devient un principe actif d’un ordre supérieur, et comment la « vertu » qu’il demande de mettre en œuvre et à l’épreuve, doit échapper par la nature des choses à l’enlisement de la médiocrité.

4C’est à la fin du chapitre 14 du livre V que Montesquieu donne sa définition la plus précise de la modération et du gouvernement modéré. Le gouvernement modéré est un « chef-d’œuvre de législation que le hasard fait rarement, et que rarement on laisse faire à la prudence ». C’est un art de maîtriser les forces pour qu’elles ne se nuisent pas et se développent de concert. On ne peut pas vraiment dire de la modération ce qui peut être dit de la vertu, « amour de la république » : « C’est un sentiment, et non une suite de connaissances » (V, 2). La modération est à la fois maîtrise du temps, perception et intelligence des relations, calcul des rapports, appréciation des possibilités. Cette définition ne doit pas être isolée de deux questions essentielles qui traversent le livre V, et de la problématique générale du pouvoir politique. Comment les lois peuvent-elles et doivent-elles permettre que le principe du gouvernement trouve toute son efficacité ? Pourquoi le mode d’exercice du pouvoir est-il en quelque manière plus important que sa structure ? Le pouvoir n’a de réalité que s’il est pensé et exercé selon une certaine conception de son régime et de son économie, qui l’empêche de s’autodétruire et lui permette de se réaliser ; et, comme Montesquieu le dit nettement, les pouvoirs peuvent avoir en eux des possibilités de dégénérer si on s’en tient à leur seule structure externe : ainsi de la monarchie au despotisme dont, dit-il, il faut considérer que la conception de base est la même.

5Une chose est de penser le despotisme, et l’illusion de la puissance sans bornes sans cesse confrontée à ses échecs et à ses contradictions, et finalement à l’impossibilité d’exister telle qu’elle voudrait se définir ; autre chose est de penser son contraire. Il n’y a donc pas de théorie simple de l’État modéré, sans que pourtant celui-ci n’existe que par une simple pratique de la modération : corps intermédiaires, équilibre et séparation des pouvoirs, lois fondamentales, puissances « tribunitiennes » ou équivalents, témoignent de l’importance de dispositifs institutionnels — qui ne sont jamais pourtant décisifs par eux-mêmes. Apparaissent ici, à notre sens, deux difficultés, qui ne sont d’ailleurs pas propres au seul Montesquieu, car on les retrouve au cœur d’autres œuvres politiques majeures du siècle. L’art de combiner, de tempérer les puissances, de les « mettre en état de résister » l’une à l’autre (V, 15), supposerait de fait un législateur d’une espèce rare… Non pas honnête, vertueux, lucide, rationnel seulement, mais capable d’être à la fois au cœur de son objet et absent de celui-ci, et des conflits qui le traversent. C’est à propos de ces conflits, d’ailleurs, que la deuxième difficulté surgit. Dès le chapitre xi des Romains, Montesquieu a démystifié un vieux thème convenu de la « modération » politique : la concorde, et l’a pris à rebours : l’« union » dans un corps politique peut exister là « où on ne voit que du trouble ». Comment alors instituer un bon rapport entre le fonctionnement du pouvoir dans le temps et l’équilibre de la société qu’il faut veiller à ne pas rompre ?

6Dans ces conditions, s’il y a une variété de dispositions constitutionnelles qui assurent la « modération », celle-ci n’est pas liée à un type de gouvernement. Il peut même arriver, comme il est dit au début du livre XI de L’Esprit des lois, que la constitution soit modérée, et que cela n’implique pas par soi-même la modération du gouvernement (au sens moderne de ce terme). Comme le montrent les analyses d’États modérés comme l’Angleterre (république cachée sous la forme d’une monarchie), ou même la monarchie française délivrée de l’absolutisme (XIX, 5, 6, 27), c’est en dernière instance la dynamique sociale d’une nation où se développent parallèlement manières originales, mœurs propres, et lois adaptées au génie national, qui garantit pour un temps la modération, autant que les dispositifs qui interdisent l’abus de pouvoir.

7Mais il n’y a pas de gouvernement modéré qui soit une heureuse production conjoncturelle. Il dépend toujours d’abord de l’application des lois, et de l’esprit dans lequel elles sont conçues. C’est la loi qui gouverne, en ce sens que, comme le dit souvent Montesquieu, ce ne soit point l’homme qui fasse violence à l’homme. Et surtout, il faut que l’on dépasse encore une fois une conception illusoire de l’efficace du pouvoir : « Il ne faut point mener les hommes par les voies extrêmes […] » (VI, 12). Et cela demande selon lui parfois de « modérer la loi en faveur de la loi même, en prononçant moins rigoureusement qu’elle » (XI, 6). Surtout, la modération des peines sera ici le pendant indispensable de la limitation des incriminations : les livres VI et XII de L’Esprit des lois se répondent. Non seulement il ne faut pas user le « ressort du gouvernement », mais c’est la condition d’existence essentielle d’une citoyenneté. On trouve là la position symétrique à celle qui s’exprime dans le chapitre 14 du livre V. Il n’est pas toujours facile d’articuler cela de façon convaincante à la description rigoureuse d’un gouvernement modéré dans l’histoire. Si la constitution d’Angleterre accepte de modérer la loi, c’est pour protéger les lords d’accusations dangereuses. Et le chapitre 15 du livre VI sur la modération des peines à Rome montre bien qu’il s’agit d’un idéal fondé sur l’existence d’un équilibre social, dont il montrera la précarité dans le livre XI.

8La pensée et le principe de modération chez Montesquieu nous entraînent bien loin de la moderatio cicéronienne, adaptation de la sôphrosunè grecque. Mais il en reste quelque chose d’essentiel : l’abandon de l’illusion de maîtrise absolue, et l’invention nécessaire de gouverner ce qu’on ne saurait maîtriser absolument. Il est donc inévitable de revenir en quelque manière vers la vertu morale. Lorsqu’au chapitre 1 du livre XXIX, on lit : « Je le dis, et il me semble que je n’ai fait cet ouvrage que pour le prouver : l’esprit de modération doit être celui du législateur […] », il ne s’agit pas d’une fade incitation à la prudence. En fait toute l’œuvre de la politique repose sur la conscience de l’imminence du mal absolu, et il n’y a pas de bien politique en soi, dans l’absolu. Que faire et qui peut le faire ? Un des plus beaux passages de L’Esprit des lois et le plus révélateur de la difficulté que Montesquieu a voulu résoudre en donnant en toute occasion la priorité absolue à la « disposition des choses », se trouve à la fin du chapitre 41 du livre XXVIII : « Par un malheur attaché à la condition humaine, les grands hommes modérés sont rares ». La vertu est en un sens plus facile à pratiquer dans sa rigueur, parce qu’il est plus facile « de suivre sa force que de l’arrêter ». Et ceux-là même qui aiment la vertu « s’aiment si fort eux-mêmes » qu’il convient de s’en défier. Les formes extrêmes de la jouissance du pouvoir et de la « gloire » personnelle ont tant de poids qu’il n’est guère possible de trouver un exercice de la puissance publique aux intentions réellement pures, soucieux de « bien faire » le bien. Le mérite de Montesquieu est de ne pas s’arrêter à ce constat, comme eût fait un « moraliste ».

Bibliographie

Robert Derathé « La philosophie des Lumières en France : raison et modération selon Montesquieu », Revue internationale de philosophie 21 (1952), p. 275-293.

Henry Vyverberg, Historical Pessimism in the French Enlightenment, Cambridge (Massachussets), 1959.

Sheila Mason, Montesquieu ‘s Idea of Justice, La Haye, Martinus Nijhoff, 1975.

Walter Kuhfuss, « ‘Moderation’ : Die Ideologisierung eines politischen Begriffs im Französischen », Romanische Forschungen 87 (1975), p. 442-481.

— « La notion de modération dans les Considérations de Montesquieu », Storia e ragione, A. Postigliola dir., 1987, p. 277-292.

Georges Benrekassa, « ‘Modéré’, ‘modération’, ‘modérantisme’ », dans G. Benrekassa, Le langage des Lumières, Paris, PUF, 1995.

Céline Spector, « Montesquieu et l’histoire : théorie et pratique de la modération », Le Sens du devenir historique, Bertrand Binoche et Franck Tinland dir., Paris, Champ Vallon, 2000, p. 53-75.