Climats

Denis Casabianca

1Avec le livre XIV, qui s’ouvre par des considérations physiologiques sur les échanges organiques, commence la troisième partie de L’Esprit des lois ; l’enquête semble relancée dans une direction nouvelle, avec l’examen des rapports « qui semblent être plus particuliers » (EL, I, 3). On aurait dans ces pages une « théorie des climats » à comprendre dans la perspective « scientifique » de l’ouvrage, et la fameuse observation sur la langue de mouton (XIV, 2) serait l’assise expérimentale de l’examen des facteurs physiques qui déterminent les organisations politiques. Assise fragile cependant pour un « savant moderne », surtout si l’on se réfère aux sources probables de Montesquieu sur ces questions climatiques (Aristote, Hippocrate, Huarte, Bodin). L’étude des œuvres portant sur la même question avant L’Esprit des lois montre que l’originalité de Montesquieu vient de ce qu’il étend l’influence du climat à l’ensemble des institutions humaines (religieuses, juridiques et politiques ; voir Ehrard, p. 691-736). C’est cette extension, et l’idée retenue que « l’empire du climat est le premier de tous les empires » (EL, XIX, 14), plus que l’idée commune d’une influence du climat sur les esprits, qui suscitèrent les objections les plus virulentes. L’idée d’un « déterminisme » n’est peut-être qu’un lointain écho des premières lectures de l’ouvrage, qui voyaient un matérialisme naturaliste à l’œuvre dans le livre XIV, ce qui s’accorderait avec le « spinozisme » du livre premier. Soumettre absolument l’homme au climat, c’est admettre une fatalité aveugle, c’est réduire l’homme à n’être qu’une machine sans âme, c’est s’opposer à tous les principes de la religion… et faire de la religion elle-même un simple effet du climat. Seul un « sectateur de la religion naturelle » peut affirmer sans frémir que « c’est le climat qui donne les bonnes mœurs ! » (Nouvelles ecclésiastiques, 9 octobre 1749, Mémoire de la critique, p. 141 ; OC , t. VII, p. 29). Montesquieu s’efforça de répondre à ces accusations (Défense de L’Esprit des lois, Seconde partie, OC, t. VII, p. 94-95). Elles posent le problème de l’articulation des valeurs et des normes à ces considérations climatiques ; si aujourd’hui la réduction de la religion au rang de facteur moral ne soulève plus les foudres des théologiens, la naturalisation de l’esclavage ou du despotisme dans certaines régions du monde font resurgir des tensions du même ordre.

2Avant de voir comment la pensée climatique est mobilisée dans L’Esprit des lois, on peut relever dans d’autres textes les éléments qui la forment et la structurent. Si le climat a d’abord un sens géographique (voir Pensées, no 312), puisqu’il signifie l’aire située entre deux parallèles (avec une distance suffisante pour créer une différence d’une demi-heure entre deux d’entre eux) et, d’une façon plus générale, une région géographique définie par sa latitude, la nature des éléments qui le caractérisent chez Montesquieu conduit à lui donner le sens d’un milieu différencié dans lequel est placé le corps vivant. De ce point de vue, l’aspect géographique se double d’une approche qualitative des lieux, approche qui est finalisée par une pratique. En effet, si l’on considère les nombreux textes « physiciens » qui examinent ces rapports des corps vivants au climat (dans l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle, ou sous forme de notes dans Mes pensées et le Spicilège), on constate que les remarques physiologiques sont toujours orientées par une pratique : agronomie, aménagement des lieux, médecine. Il ne s’agit pas tant de dégager une théorie uniforme du climat que d’être attentif aux multiples formes que prennent les plantes, les maladies, les mœurs, les lois, etc., selon les lieux. D’ailleurs, Montesquieu parle plus volontiers des climats, ou de tel climat, que du climat en général.

3D’après Robert Shackleton (p. 235-238), on ne trouverait dans les premières œuvres de Montesquieu que la formulation générale d’une influence du climat sur les mœurs orientales, inspirée de la lecture de Chardin. Cette lecture ne conduirait pas encore à interroger d’autres cieux, et on en reste à l’évocation de cette influence particulière à l’Asie. En fait, l’intérêt de Montesquieu pour les questions climatiques est lié aux questions médicales et naturalistes, comme l'atteste l’Essai d'observations sur l'histoire naturelle (1719). Il est vrai cependant qu’à partir du voyage en Italie que se révèle un intérêt croissant pour l’influence de l’« air ». Si cette attention s’exprime à cette occasion, in situ (voir Denis de Casabianca, 2010), c’est aussi que les lectures qui précèdent les voyages ont prédisposé Montesquieu à cet égard : on peut relever l’importance des Réflexions critiques sur la poésie et la peinture (1719) de Dubos (découvert peu avant son départ) et des nombreux guides ou récits de voyage dont Montesquieu dispose, qui parlent tous de « l’air de la campagne romaine », véritable « lieu commun » de la littérature de voyage. Montesquieu a pu également trouver à son retour, dans l’ouvrage de John Arbuthnot, An essay concerning the effects of air on human bodies (Londres, 1733), une réflexion systématique sur les effets de l’air dans un cadre physiologique fibrillaire très proche de celui qu’il utilise. Arbuthnot inscrit ses travaux sous le patronage d’Hippocrate, dont il entend renouveler les recherches en mobilisant les acquis de la nouvelle physiologie et en faisant usage des nouveaux instruments de mesure. C’est la science nouvelle qui permet de bien fonder une approche du vivant en donnant tout leur sens aux préceptes du fondateur de la médecine, et en les débarrassant des faux savoirs issus d’une tradition sclérosante. Le traité Des airs, des eaux, des lieux est donc invoqué pour promouvoir cette nouvelle médecine.

4Pourtant, et conformément à l’enseignement hippocratique, il ne faut pas examiner l’influence climatique uniquement dans une perspective aériste. La présentation de L’Esprit des lois, au chapitre 2 du livre XIV, pourrait laisser penser que Montesquieu ne retient qu’un schéma simpliste, où seule l’action de l’air est considérée. En effet, d’après ce passage, l’air froid resserre les fibres du corps et les renforce, tandis que l’air chaud les allonge et les affaiblit. À partir d’une vue en abrégé du mode de fonctionnement interne de la machine humaine, et de la façon dont ses ressorts jouent selon les variations de température, Montesquieu examine toute une série d’effets moraux. Mais dans son esprit, c’est bien l’ensemble des éléments constitutifs de la « situation climatique », et pas simplement la question de la variation de température qui importe. Conformément à ce que dit le traité hippocratique, il faut également examiner les aliments (puisque c’est essentiellement par ce biais et celui de la respiration que se font les échanges organiques avec le milieu) — Arbuthnot a également écrit An essay concerning the nature of aliments and the choice of them according to the different constitutions of human bodies (Londres, 1731). Mais, in fine, c’est l’ensemble de tout ce qui constitue l’ethos du patient qui intéresse le médecin. Ainsi, s’il est vrai que les notes des Voyages portent essentiellement sur la qualité de l’air des lieux que Montesquieu traverse, on trouve dans d’autres textes toute une série d’indications qui montre qu’il est bien attentif à tout ce qui est susceptible d’influer sur les caractères moraux. Ce que Montesquieu a en vue dans ces considérations, c’est de ne pas manquer les « différences », comme le révèle le fragment sur « la différence des génies » (Pensées, no 2265) : « La nature de la terre contribue beaucoup à la différence des génies. La plupart des provinces de France ont, à la superficie inférieure, une espèce de craie blanche qu’on appelle la marne, dont on couvre les terres pour les fumer. Cette marne est pleine d’esprits volatils, qui entrent dans notre sang et par la nourriture des choses qui croissent et par les aliments dont nous nous nourrissons, et par l’air que nous respirons et qui en est mêlé. […] Or, de tels volatils, une fois dans l’air doivent y produire quelque effet. Cet effet est une légèreté, cette inconstance, cette vivacité française. » Dans une telle approche, on voit comment il peut y avoir des « climats » différents sous une même latitude, et comment des latitudes différentes peuvent être rapprochées sous certains rapports : ainsi, dans les Voyages, Montesquieu est attentif aux variations insensibles qui se laissent percevoir dans le passage continu d’un terroir à un autre. Dans le raccourci qu’offre ce texte, on voit aussi ce que Montesquieu cherche à tenir ensemble : les deux bouts d’une chaîne singulière qui permet de penser les effets dans leurs différences.

5L’objet des Réflexions sur les habitants de Rome (lues en l’absence de l’auteur à l’académie de Bordeaux en décembre 1732 ; OC, t. IX, p. 69-76) est de rendre raison de la sobriété des habitants de Rome comparée à l’intempérance des anciens Romains. L’intérêt du cas romain est que ces changements de caractère ont eu lieu sous une même latitude, c’est-à-dire dans le même « climat ». Pourtant l’environnement romain, la qualité de l’air et des eaux qui spécifie le milieu, a bien changé. De ce point de vue, le texte manifeste une attention aux caractéristiques du milieu que l’on retrouve dans L’Esprit des lois, et qui interdit d’interpréter les questionnements climatiques simplement comme une « théorie » des climats : une classification des zones géographiques qui ne tienne compte que de la « température ». Il s’agit moins dans L’Esprit des lois de présenter une théorie des formes climatiques qui ferait pendant à la « classification » des régimes politiques élaborés dans la première partie de l’ouvrage, que de proposer des schémas permettant d’élaborer un système des différences. La différence entre des « climats » (chauds et froids) permet de situer des zones où le terrain de chaque lieu doit être examiné. Aussi la question de la température ne clôt pas le questionnement climatique, elle l’ouvre au contraire, en permettant de montrer le jeu qui existe entre le milieu et la machine, en exposant ensemble l’ordre des dynamiques organiques et la sensibilité qui se forme (sensations, idées, passions). Le fameux examen de la langue de mouton (Mazzolini, 1988) articule cet examen corrélatif des dispositifs machinaux et des dispositions sensibles : l’histoire de la sensibilité se déploie à partir de l’examen de ce qui se joue dans la machine vivante, celle-ci se constituant dans un certain milieu et réagissant à ses changements. Pour autant, il ne faut pas dire que les mœurs ne sont que le fruit des caractéristiques physiques du corps, comme s’il s’agissait d’un simple réductionnisme : c’est la perception des caractéristiques physiques qui médiatise le passage au moral. Par exemple, si les hommes des pays froids sont courageux, c’est moins parce que la disposition de leurs fibres induirait directement une inclination morale, que parce qu’ils se sentent forts et résistants à la douleur. Or cette perception est largement informée par l’environnement social, par ce que Montesquieu appelle les liens invisibles qui relient entre elles les machines humaines (Essai sur les causes, OC, t. IX, p. 259). Ce n’est pas un hasard si, dans l’Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, la formation des esprits vient compliquer le jeu des dispositions machinales ; ce n’est pas un hasard si, dans L’Esprit des lois, la partie de l’ouvrage qui s’ouvre avec l’examen de la langue de mouton se termine par le livre XIX qui porte sur l’esprit général. En ce sens, il faut dire que chez Montesquieu le questionnement climatique déborde la simple question du climat. C’est le « milieu » particulier qui intéresse Montesquieu, et il cherche moins à identifier des causes qu’à inventorier les variables qui jouent ensemble dans chaque situation, pour permettre à chaque fois de mener à bien l’examen des situations singulières. Car celui qui n’est pas capable de saisir comment ces variables communiquent entre elles pour dessiner la configuration du terrain ne pourra en tirer parti.

6De ce point de vue, il ne faut pas penser que les questions climatiques naissent avec les voyages et se nourrissent des lectures que Montesquieu a pu faire « autour » de cette période. Il faut bien voir que cette question des lieux intéresse toute la dernière partie de l’Essai d’observations sur l’histoire naturelle (lues à l’académie de Bordeaux en 1721, OC, t. VIII, p. 219-223). Les qualités des plantes doivent s’étudier relativement à leur environnement climatique, ce qui intéresse l’aménagement des lieux de vie de l’homme (voir aussi Pensées, no 138). Il faut donc relier les questionnements climatiques de L’Esprit des lois à ceux que l’on trouve chez Montesquieu lorsqu’il réfléchit sur l’environnement naturel et sur l’influence que les travaux des hommes peuvent avoir sur les climats (Minuti, 1998 et 2002) ; on peut également mettre en perspective le Projet d’une histoire de la terre ancienne et moderne (1719, OC, t. VIII, p. 177-184 ; voir Courtois, 2007), car l’histoire de la terre et l’histoire du climat ne sont pas sans rapport avec l’histoire des hommes.

7Il ne faut donc pas être abusé par la distinction que Montesquieu fait dans le quatrième paragraphe des Réflexions sur les habitants de Rome entre « plusieurs causes », les unes physiques et les autres morales. L’important n’est pas tant d’assigner une cause « physique » à ces changements, que de voir comment les changements de terrain (phénomènes d’eaux croupissantes notamment), et l’influence physiologique qu’ils peuvent avoir (sur la qualité des fibres), sont liés aux changements sociaux (évolution des mœurs et des usages, décentrement des zones d’habitation) et aux aménagements humains (abandon de certains lieux en ruine, mines). Aussi la distinction initiale, que l’on retrouve dans l’Essai sur les causes, n’est pas la marque d’un dualisme. Si l’Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères est bien construit en deux parties, cette présentation engage en fait à tenir ensemble une physiologie fibrillaire et une histoire de la sensibilité, comme dans le livre XIV de L’Esprit des lois, qui reprend de longs passages de l’Essai sur les causes. Il s’agit, dans ce cadre où Montesquieu fait l’inventaire des variables qui peuvent entrer en jeu, d’élaborer une façon systématique d’appréhender les caractères et les esprits dans leurs différences. Il s’agit à chaque fois de comprendre des « dispositions » particulières, terme qui renvoie chez Montesquieu aussi bien à l’ordre machinal (Essai sur les causes, OC, t. IX, p. 232) qu’à l’état d’esprit des individus (Pensées, no 220). Dans L’Esprit des lois, il parle également de la « disposition » du peuple à laquelle doit s’accorder la « disposition particulière » du gouvernement (EL, I, 3). C’est que ces « dispositions » viennent ensemble, elles « conviennent » : aussi le savoir que Montesquieu veut élaborer est-il une connaissance des convenances particulières, qui permet de saisir comment cela s’accorde, et quels sont les discords qui peuvent découler d’inflexions diverses. Cette compréhension est en même temps une évaluation, et la perspective de l’Essai sur les causes comme celle de L’Esprit des lois est pratique, si on prête attention au fait que cette connaissance de la formation des esprits intéresse également la formation de l’éducateur et du législateur.

8Dans L’Esprit des lois, c’est bien la pratique législatrice qu’il s’agit d’éclairer, comme le montre l’exemple des « maladies du climat ». Montesquieu oppose la « sagesse et la prévoyance des lois » (EL, XIV, 11) faites par les hommes et la sagesse, la Providence divine. Il n’y a ni finalité a priori dans l’état des lieux, ni fatalité dans l’ordre des conséquences. La « nécessité » ne produit son œuvre que si l’homme n’y résiste pas : « […] les mauvais législateurs sont ceux qui ont favorisé les vices du climat, et les bons sont ceux qui s’y sont opposés » (EL, XIV, 5). Par un renversement des positions, la « fatalité » se retrouve du côté du discours religieux ; elle prend un sens politique et humain : elle se trouve associée au despotisme oriental, pas tant à cause d’un déterminisme climatique qu’à cause d’une passivité humaine. C’est un abandon qui est le résultat d’un mauvais gouvernement, d’où l’importance d’éclairer le législateur sur ce qu’il convient de faire.

9Pour former ce savoir des lois en situation, Montesquieu articule les découvertes d’une physiologie mécaniste à l’ancienne physique des lieux. Dans cette approche, le temps et l’espace sont des milieux différenciés. Avec le livre XIV, les analyses structurelles, constitutionnelles, présentées dans les deux premières parties sont reprises dans une pensée des relations locales. Cela ne signifie pas que l’approche typologique ne se préoccupe pas de la singularité des lois positives ; au contraire, les exemples mobilisés font toujours l’objet d’une réflexion pour qu’on n’en manque pas les différences. Mais le livre XIV part de l’examen des lieux, d’où l’impression d’une rupture, d’un nouveau départ dans l’enquête ; aussi ce n’est plus d’abord la typologie qui ordonne l’examen de ces nouveaux rapports, même si le cadre typologique reste toujours présent. Avec le climat comme indicateur de diversité, on a donc une complexification des différences : les différences constitutionnelles vont être rattachées à de nouveaux facteurs de différenciation, qui font apparaître de nouvelles « raisons ». L’ouverture du livre XIV ne fige donc pas des déterminations, il attire au contraire l’attention sur les passages par degrés qui se font entre des situations différentes, et des sensibilités différentes : « Comme on distingue les climats par les degrés de latitude, on pourrait les distinguer, pour ainsi dire, par les degrés de sensibilité » (EL, XIV, 2). En articulant le sens géographique du climat à l’approche physiologique, Montesquieu donne un sens nouveau aux « climats » : ce sont les lieux dans lesquels se forme une certaine manière de sentir. À partir de là, on peut « étalonner psychologiquement les variétés des mœurs » (Larrère, p. 100). Cette attention aux situations s’accorde avec l’approche relativiste et pluraliste des lois positives. Montesquieu ne fait que suivre la problématique qu’il avait dégagée en expliquant que « c’est un très grand hasard si [les lois] d’une nation peuvent convenir à une autre » (EL, I, 3). La raison humaine s’applique, c’est-à-dire qu’elle n’est pas uniforme, mais qu’elle œuvre toujours en situation. Et la modération peut aussi se comprendre comme l’acte par lequel on prend justement la mesure d’une situation : « Si l’auteur a recherché ce que les magistrats de divers pays pouvaient faire pour conduire leur nation de la manière la plus convenable et la plus conforme à son caractère, quel mal a-t-il fait en cela ? » (Défense de L’Esprit des lois, Seconde partie ; OC , t. VII, p. 94). Il ne s’agit donc pas d’étendre la loi naturelle au domaine humain, via le climat et la physique des fibres ; la démarche de Montesquieu est ici plus proche de celle d’Aristote, qui examine les différences climatiques pour comprendre la qualité propre des peuples à gouverner (Les Politiques, VII, 7, 1327b 20 – 1328a 15). On dira que l’idée d’accorder la législation aux situations se trouve également chez Bodin (République, V ; voir Staszak et Couzinet), qui veut constituer l’instrument pour le « sage politique » qui permet « d’accommoder la forme de république au naturel des peuples ». Son modèle est celui du « bon architecte qui accommode son bâtiment à la matière qu’il trouve sur les lieux ». De fait le texte du livre I, chapitre 3, peut aussi se rapporter, dans sa formulation même, à ce que dit Pufendorf lorsqu’il examine les défauts du gouvernement : « Ils se remarquent en général lorsque les lois et les coutumes de l’État ne sont pas conformes au naturel du peuple qui doit s’y soumettre, ou aux qualités et à la situation du pays » (Le Droit de la nature et des gens, Catalogue, no[‣] [1672], VII, 5, § 10 [Bâle, 1732, t. II, p. 276] ; on trouve des formulations du même type chez Gravina ou chez Sidney). Chez ces auteurs cependant, cette question d’adaptation reste seconde par rapport à une problématique de la souveraineté (même si elle recouvre des conceptions et des positions différentes que nous n’avons pas à étudier ici) : l’originalité de Montesquieu est de constituer sa problématique politique en se passant des fondements ordinairement mobilisés. La question des normes est posée en situation et doit être réfléchie en même temps qu’un examen circonstancié des situations historiques (Casabianca, 2008).

10Dans la Défense de L’Esprit des lois, Montesquieu reprend donc l’idée générale d’une influence climatique et place la perspective de son questionnement : « Le climat et les autres causes physiques produisent un nombre infini d’effets. Si l’auteur avait dit le contraire, on l’aurait regardé comme un homme stupide. Toute la question se réduit à savoir si dans des pays éloignés entre eux, si sous des climats différents, il y a des caractères d’esprit nationaux. Or, qu’il y ait de telles différences, cela est établi par l’universalité presque entière des livres qui ont été écrits. Et comme le caractère de l’esprit influe beaucoup dans la disposition du cœur, on ne saurait encore douter qu’il n’y ait de certaines qualités du cœur plus fréquentes dans un pays que dans un autre ; et l’on en a encore pour preuve un nombre infini d’écrivains de tous les lieux et de tous les temps. » (OC , t. VII, p. 94). Montesquieu n’entend pas cependant se poser en moraliste, ou polémiquer avec les théologiens sur la nature des qualités morales. En examinant « l’infinie diversité » des institutions humaines dans une perspective relativiste, il ne cherche qu’à rendre raison, et à éclairer humainement la raison législatrice. « Comme ces choses sont humaines, l’auteur en a parlé d’une façon humaine. Il aurait bien pu y joindre là bien des questions que l’on agite dans les écoles sur les vertus humaines et sur les vertus chrétiennes ; mais ce n’est point avec ces questions que l’on fait des livres de physique, de politique et de jurisprudence. » ( ibid .). Le savoir physicien (qui est effectivement mobilisé au livre XIV, chapitre 2), le savoir politique et la prudence législative : voilà ce qui constitue ici ce que Montesquieu appelle des « sciences humaines ».

11Si le livre XIV sur les climats semble essentiel pour la problématique politique de Montesquieu, c’est qu’il met en évidence qu’il n’y a pas d’autonomie du politique, ce sur quoi l’approche constitutionnelle aurait pu faire illusion. Le questionnement climatique est encore essentiel à la problématique politique, car il participe d'une « anthropologie des différences » qui seule permet de penser l'accord entre la « disposition des gouvernements » et la « disposition des peuples » (Casabianca, 2012). Si le niveau politique ouvre l’enquête sur le savoir des lois, c’est qu’il constitue le champ d’une action possible : l’image de la machine montre comment une intervention est possible dans ce jeu des ressorts ; elle s’oppose de ce point de vue à l’usage constructiviste qu’en fait Hobbes dans le Léviathan. Le législateur, pour Montesquieu, n’est pas tant un fabricant de machines qu’un artisan qui les règle, qui remonte leurs ressorts. Il y a une part de bricolage dans l’application de la raison. Mais l’importance donnée à la passion-principe des gouvernements fait que cette structure est ouverte, dans sa dynamique même, à des déterminations non politiques. Le bricoleur doit composer avec « la nature des choses ». Il ne faut pas croire, comme certains modernes, que les hommes sont les créateurs de leur communauté politique. La théorie du climat qui rapporte des caractéristiques sociales (par exemple la pratique de l’esclavage ou la polygamie ; voir également Pensées, no 757) sur des différences naturelles (la chaleur) affirme que les causes physiques continuent à être à l’œuvre dans les sociétés humaines, mais cela ne signifie pas qu’elles soient les seules à agir, ni qu’elles soient les plus importantes : « La nature agit toujours , mais elle est accablée par les mœurs » (Pensées, no 1296, souligné par nous ; à confronter aux Pensées, no 1199). « Le caractère des Anglais marqué dans tous les temps est une certaine impatience que le climat leur donne, et qui ne leur permet ni d’agir longtemps de la même manière, ni de souffrir longtemps les mêmes choses : caractère qui n’est point grand en lui-même, mais qui peut le devenir beaucoup, lorsqu’il n’est point mêlé avec de la faiblesse, mais avec ce courage que donne le climat, la liberté et les lois. » (Pensées, no 889). L’essentiel n’est-il pas d’éclairer ce jeu du climat et des lois pour penser la liberté ?

12Pour bien interroger ce jeu, L’Esprit des lois met en place un regard systématique : le cas anglais, pour rester dans notre exemple, n’est pas seulement examiné au livre XI, chapitre 6, avec le fameux chapitre sur la constitution d’Angleterre, il se poursuit dans les chapitres du livre XIV qui porte sur la machine des Anglais et leur façon de sentir (EL, XIV, 12 et 13), il s’accomplit dans le long chapitre 27 du livre XIX sur les mœurs, les manières et le caractère de la nation anglaise. Car si la « constitution » n’est pas qu’un dispositif législatif (ordre du droit politique, ou « constitutionnel »), mais si elle résulte également d’une disposition des puissances qui vient incarner ces déterminations légales, il faut considérer que l’union politique se joue aussi bien dans cette dynamique des puissances que dans les passions sociales qui animent dans des sens opposés les différents corps politiques, et qui lient également les citoyens. La façon dont se forment ces « dispositions » (du peuple, du gouvernement) est singulière et il faut à chaque fois l’examiner. Montesquieu entend donner les moyens de comprendre ensemble ces éléments, alors qu’une approche relativiste aurait pu conduire à une dispersion du regard, à un certain scepticisme. Ancrée dans la physiologie fibrillaire, l’approche climatique permet de bien interroger les effets de l’intervention législatrice. Aussi la priorité pratique donnée au politique ne témoigne d’aucune hiérarchie ontologique. En société, « tout est extrêmement lié » (EL, XIX, 15) ; ce sont les relations qui sont instituantes, et il n’y a pas d’être ou d’essence de la cité en soi. L’ordre des rapports politiques est toujours déjà tissé à d’autres rapports, au climat, aux mœurs, à la religion, au commerce, etc. Il ne faut donc pas s’en tenir à une doctrine politique de la liberté qui serait exposée dans les treize premiers livres ; de fait, Montesquieu interroge l’esclavage à partir des différences climatiques, il examine les circonstances qui font que se forme un « génie de liberté » ou un « esprit de servitude » (EL, XVII, 6) ; Montesquieu affirme, avec une analogie à la tonalité très hippocratique, que tous les sols ne sont pas propres à voir naître la liberté : « La liberté même a paru insupportable à des peuples qui n’étaient pas accoutumés à en jouir. C’est ainsi qu’un air pur est quelquefois nuisible à ceux qui ont vécu dans des pays marécageux. » (EL, XIX, 2). Sur ce point, Rousseau souligne ce qu’il doit à Montesquieu : « La liberté n’étant pas un fruit de tous les climats n’est pas à la portée de tous les peuples. Plus on médite ce principe établi par Montesquieu, plus on en sent la vérité » (Du contrat social, III, 8). À partir du livre XIV, le législateur se fait jardinier, ce qui n’est jamais que composer avec une machine vivante, dont la dynamique se rapporte aussi aux échanges avec son milieu — pour reprendre l’image : « Les hommes sont comme des plantes, qui ne croissent jamais heureusement si elles ne sont bien cultivées » (LP, [‣]).

13Les sociétés humaines s’inscrivent dans une nature des lieux, ce qui signifie que les « causes physiques » continuent à être à l’œuvre en société. Mais la nature n’est pas ici pensée comme un ordre finalisé ou absolument nécessitant ; il ne s’agira ni de retrouver une harmonie naturelle pour s’y conformer, ni de tout rapporter à un déterminisme mécaniste. La causalité historique, proprement humaine, est liée à une causalité naturelle, elle ne s’y réduit pas, mais s’y enracine. Il ne s’agit pas d’opposer une causalité physique à une causalité morale, mais de penser des intrications (Courtois, 2002) pour savoir comment insérer l’action des hommes dans ces situations complexes, comment infléchir les changements qui s’y jouent. En formant les sociétés, les hommes composent un ordre lié à un lieu, et l’ordre des rapports se complexifie sans cesse. Le livre XVIII de L’Esprit des lois interroge ce jeu entre nature et société en examinant les rapports que la législation entretient avec la nature du terrain et les conditions de subsistance. S’il y a bien une historicité dans la complexification des rapports, Montesquieu n’entend pas finaliser ce mouvement dans un processus naturel qui rendrait compte des étapes de la « civilisation ». L’œuvre des hommes en situation n’est ni conduite par un modèle préétabli, ni projetée dans un progrès qui actualise sa forme accomplie. Si ce livre ne trouve pas sa place dans la partie sur le commerce, c’est aussi parce qu’il ne conçoit pas une « histoire naturelle de l’humanité », comme les penseurs écossais du XVIIIe siècle. Cette complexité est à la fois ce qui explique les errances diverses des hommes, et le fait qu’ils soient gouvernés sans le savoir par telle ou telle détermination, mais c’est aussi ce qui permet une action possible ; dès lors que les rapports sont réfléchis, on peut chercher à orienter ses efforts. Ainsi l’homme ne s’arrache pas de la nature, il n’y inscrit pas non plus son destin ; il y déploie sa liberté, une liberté incertaine qui œuvre historiquement. Insister sur cette causalité physique toujours à l’œuvre, toujours liée dans l’histoire aux œuvres de la raison humaine, c’est dire qu’il n’y a pas en matière de législation de commencement absolu, et qu’il faut faire bon usage de la liberté en situation. La question des climats ouvre donc l’examen des conditions non politiques du politique (les mœurs, le commerce, la religion), pour dessiner le champ des possibles de l’action humaine, en voir les limites, puisque ces divers rapports « plus particuliers » révèlent comment les législateurs peuvent rencontrer des résistances dans leurs tentatives pour ménager une place à la liberté politique.

14Il ressort aussi des questions climatiques que cette pratique politique qu’il faut éclairer reste centrée sur l’Europe, comme si la raison humaine ne pouvait s’appliquer que dans cette zone géographique tempérée. L’opposition accentuée entre les climats chauds et froids fait ressortir cette zone d’application médiane, où le champ des possibles humains est le plus large, et donc aussi le plus incertain (EL, XVII, 3-6). En Europe tout est possible, même le pire, d’où l’urgence, pour être vraiment utile, de savoir comment on peut tirer le meilleur parti d’une situation si favorable à l’action humaine, pour peu qu’elle soit éclairée — voir la situation de la France (LP, [‣]). C’est dans ce lieu si propice que la responsabilité des législateurs est engagée, car la misère et le despotisme y seraient le résultat d’un défaut d’application ; c’est là que doit être pensé le devenir des monarchies et qu’il faut réfléchir les possibles de la modération politique.

Bibliographie

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