Saint-Évremond

Patrick Andrivet

1Montesquieu avait les ouvrages de Saint-Évremond (Charles de Marguetel de Saint-Denis, 1614-1703) à La Brède : il possédait ses Œuvres mêlées dans deux éditions, 1689, un volume in-quarto, et 1697, cinq volumes in-douze (Catalogue, nos[‣]- [‣]). Il dut méditer notamment ses Réflexions sur les divers génies du peuple romain dans les divers temps de la République (composées à la fin des années 1660), à l’époque où lui-même rédigeait ses Romains.

2Montesquieu doit-il quelque chose à l’auteur des Réflexions ? Saint-Évremond commence, ainsi que le fera Montesquieu, par la période royale, mais il est persuadé qu’il se mêle beaucoup de légendaire dans les récits des premiers siècles de Rome. Si Brutus n’est même pas nommé dans les Romains, Saint-Évremond s’attarde à commenter l’acte du justicier qui fit mourir ses enfants parce qu’ils avaient conspiré pour le rétablissement des Tarquins. Autre Romain illustre des bons temps de la République, Fabricius n’apparaît pas non plus chez Montesquieu, alors que Saint-Évremond voit en lui le « génie » de la Rome antérieure à la corruption. Ce n’est pas, loin s’en faut, chez lui que Montesquieu put trouver les éléments du réquisitoire qu’il prononce dans son chapitre vi contre la politique extérieure de Rome. Si Annibal est pour les deux hommes un personnage admirable et hors du commun, ils diffèrent dans l’appréciation d’Auguste. Saint-Évremond voit en lui l’homme grâce auquel Rome a pu, pendant un demi-siècle, connaître la paix sous une « agréable sujétion », au sortir d’une longue période de guerres civiles qui avait dégoûté les Romains de la République. Pour Montesquieu, Octave (qui deviendra Auguste) est avant tout un « rusé tyran » qui met en place un système de gouvernement qui engendrera le despotisme sanglant de ses successeurs.

3On voit donc que la Rome de Montesquieu ne doit pas grand chose à celle de Saint-Évremond. Un trait pourtant les réunit : point de narrations longues et fastidieuses, un texte alerte et concis, un goût de la formule, même si dans ce domaine Montesquieu est sans conteste très supérieur à Saint-Évremond.

Bibliographie

Patrick Andrivet, « L’Auguste de Saint-Évremond et l’Octave de Montesquieu », dans Storia e ragione, Alberto Postigliola dir., Naples, Liguori, 1987, p. 139-158.

Patrick Andrivet, Saint-Évremond et l’histoire romaine, Orléans, Paradigme, 1998.