Auguste

Patrick Andrivet

1À la différence des historiens de son temps, qui célèbrent en Auguste, le premier des empereurs romains (63 av. J.-C., 14 apr. J.-C.), le restaurateur de la paix civile et qui vantent le long règne d’un prince bienfaisant, Montesquieu, dans les chapitres XII et XIII des Romains, dépeint l’ambitieux peu scrupuleux sur les moyens d’obtenir le pouvoir et le « rusé tyran » qui sut le conserver en abolissant peu à peu ce qui demeurait du régime républicain. La tradition voulait qu’on distinguât nettement deux parties dans sa vie : lorsqu’il n’est encore qu’Octave, jusqu’à son triomphe sur Antoine, et lorsqu’il est devenu « Auguste ». Montesquieu refuse cette coupure. S’il ne ménage pas Octave, en quoi il se démarque encore de ses contemporains, qui préfèrent passer rapidement sur le second triumvirat, Montesquieu concentre l’essentiel de sa critique sur celui qui, après Actium, « établit l’ordre, c’est-à-dire une dictature durable ». Son ambition le fait se lier, pour un temps, à Lépide et à Antoine, d’où de sanglantes proscriptions. Un trait cinglant parachève le portrait du futur despote : sa « lâcheté naturelle » qui, paradoxalement, lui vaut « l’affection des soldats », car « dans ces temps-là les soldats faisaient plus de cas de la libéralité de leur général que de sa valeur ». Devenu Auguste (« c’est, dit Montesquieu, le nom que la flatterie donna à Octave »), « la politique le fit travailler à rétablir l’ordre pour faire sentir le bonheur du gouvernement d’un seul ». Cependant il croit devoir cacher aux yeux des Romains la transformation qui s’est opérée, il n’a à la bouche que « la dignité du Sénat » et « son respect pour la République » : maître en hypocrisie, il institue un « gouvernement ambigu, qui [...] ne pouvait subsister que tant qu’il plairait au monarque, et était entièrement monarchique par conséquent ». Habile, il veut « se faire encore donner ce qu’il ne croyait pas avoir assez acquis », c’est-à-dire le pouvoir absolu. Aussi Montesquieu ne croit-il pas une minute qu’Auguste ait « eu véritablement le dessein de se démettre de l’Empire » : la meilleure preuve, « c’est qu’il demanda tous les dix ans qu’on le soulageât de ce poids, et qu’il le porta toujours ».

2Peu soucieux d’embrasser la totalité des changements que l’empereur imprima aux institutions romaines — il notera seulement au chapitre XIV, consacré à Tibère, « [qu]’Auguste avait ôté au peuple la puissance de faire des lois, et celle de juger les crimes publics » —, Montesquieu relève plutôt certains faits qui, sans toucher apparemment aux fondements sur lesquels Rome avait vécu depuis sept siècles, lui font tourner le dos à toute une tradition qui avait assuré sa grandeur : « Auguste fut fort retenu à accorder le droit de bourgeoisie romaine, il fit des lois pour empêcher qu’on n’affranchît trop d’esclaves, il recommanda [...] qu’on ne cherchât point à étendre l’Empire par de nouvelles guerres ». Toutes ces mesures conservatrices, observe Montesquieu, « étaient très bien liées ensemble ; dès qu’il n’y avait plus de guerres, il ne fallait plus de bourgeoisie nouvelle, ni d’affranchissements ». L’auteur rend ici une espèce d’hommage à la cohérence de la politique d’Auguste. Mais il le montre aussi méfiant vis-à-vis de la plèbe romaine (« sous prétexte de quelques tumultes arrivés dans les élections, [il] mit dans la Ville un gouverneur et une garnison ») et vis-à-vis des armées (« il rendit les corps des légions éternels, les plaça sur les frontières »), des mesures qui, dans la suite, n’assureront pas, c’est le moins qu’on puisse dire, la stabilité de l’Empire. Pour montrer que le bilan de l’œuvre d’Auguste est loin d’être positif, Montesquieu emploie au début du chapitre XIV une célèbre comparaison, par laquelle il le rend responsable du despotisme qui va marquer le règne de ses successeurs : « ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement, et renversa sous Tibère avec violence ». Dans la peinture critique qu’il fait du premier empereur de Rome (développée également dans L’Esprit des lois, notamment quand il est question de la loi de lèse-majesté, XII, 13 et 15), l’originalité de Montesquieu (d’autres diraient : son parti pris) est évidente : aux antipodes de l’hagiographie habituelle, l’écrivain a choisi de décrire, sans concessions, les pratiques d’un homme dont toute l’ambition — couronnée de succès — fut de faire disparaître, à son profit, la liberté de ses concitoyens.

Bibliographie

Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, OC, t. II, 2000.

Jean Ehrard, préface aux Considérations sur les […] Romains, Paris, Garnier-Flammarion, 1968.

Patrick Andrivet, « L’Auguste de Saint-Évremond et l’Octave de Montesquieu », Storia e ragione, Alberto Postigliola dir., Naples, Liguori, 1987, p. 139-158.

Catherine Volpilhac-Auger, « L’image d’Auguste dans les Considérations », Storia e ragione, Alberto Postigliola dir., Naples, Liguori, 1987, p. 159-169.

Patrick Andrivet, « Rome enfin que je hais… » ? Une étude sur les différentes vues de Montesquieu concernant les anciens Romains, Orléans, Paradigme, « Modernités », 2012.