Pensées
Manuscrits et éditions
1Les Pensées (ou plutôt Mes pensées, comme l’a voulu l’auteur) ne sont pas une œuvre de Montesquieu, mais un recueil de « réflexions » en trois tomes (la subdivision est d’époque), conservé à La Brède puis à la bibliothèque de Bordeaux qui l’acheta en 1939 (Ms 1866, numérisation intégrale bientôt accessible sur le site de la MSH, Université de Caen). La description du manuscrit, due à H. Barckhausen, a été intégralement reprise par l’édition Masson (Nagel, t. II, 1950, p. XLVI-XLVI) puis par l’Inventaire des manuscrits de Montesquieu conservés à la bibliothèque municipale de Bordeaux de L. Desgraves (Genève, Droz, 1998, p. 285-287). Ce manuscrit, écrit en partie par Montesquieu, en partie par des secrétaires, porte des traces d’interventions (numérotations, annotations) dues aux éditeurs successifs.
2Il avait fait l’objet d’éditions partielles, ou plutôt très fragmentaires, dès le XVIIIe siècle. La première publication intégrale (quelques passages en étaient néanmoins omis) eut lieu en 1899-1901 (2 vol.), « par le baron Gaston de Montesquieu », sous l’égide des Bibliophiles de Guyenne (Pensées et fragments inédits, Bordeaux, G. Gounouilhou) ; le véritable éditeur scientifique en était Henri Barckhausen, qui assignait à chaque unité textuelle une numérotation évidemment nécessaire pour les besoins de l’édition (celle que Montesquieu avait fait figurer sur le manuscrit ne courait que jusqu’au n° 43), mais dont l’arbitraire est parfois patent : car si Montesquieu ou son secrétaire trace parfois un paraphe pour séparer deux éléments parfaitement distincts, c’est loin d’être toujours le cas, et l’éditeur a considéré comme distincts des passages qui ne l’étaient pas nécessairement ; mais surtout cette numérotation « chronologique » se doublait d’une autre, car il présentait le texte d’une manière thématique, dite « méthodique », en dix sections (L’auteur ; Œuvres achevées ; Fragments d’œuvres projetées ; Science et industrie ; Lettres et arts ; Psychologie ; Histoire ; Éducation politique et économie politique ; Philosophie ; Religion). C’est cette seconde numérotation et cet ordre qu’ont suivis plusieurs éditions qui se contentent de reprendre le travail de Barckhausen : l’édition « Pléiade » de R. Caillois (Gallimard, 1949-1951) et celle de « L’intégrale » de D. Oster (Seuil, 1964).
3La grande vente de manuscrits de Montesquieu en 1939 relança l’intérêt pour les Pensées : en 1941 Bernard Grasset en publia des extraits sous le titre de Cahiers (1716-1755) (ils étaient transcrits par André Masson). Cet ouvrage fut un des best-sellers de l’année 1941, à une époque où la librairie devenait florissante en France (dix-huit mille exemplaires vendus en six mois), et devait jouer un rôle décisif dans le succès que connut Montesquieu dans les années 40 (Volpilhac-Auger, à paraître). L’attention de B. Grasset (dont la proximité avec les autorités d’Occupation est connue) aurait été stimulée par maint passage défavorable à l’Angleterre — cela reste à démontrer (Fouché, p. 229 et 239). L’édition Barckhausen était restée confidentielle : une recherche dans le Catalogue Collectif de France permet d’en localiser tout juste une douzaine d’exemplaires — c’est au moins un signe ; Grasset, p. XIII-XVII, pour faire valoir sa propre activité (qui fut seulement de vulgarisation), parle de « la totale négligence des pseudo-éditeurs de 1899 », voire de l’« édition clandestine Barckhausen », ce qu’il faut cependant légèrement nuancer par les remarques d’André Masson, qui cite les quelques travaux qui en ont tenu compte avant 1940 (annexe III, p. 298-299 du même ouvrage).
4Mais après la guerre, André Masson, ancien conservateur de la bibliothèque de Bordeaux, se trouva à la tête d’une entreprise d’une tout autre ampleur, qui ouvrit la voie à une édition « moderne » des Pensées, au second tome des Œuvres complètes (Nagel, 1950). L. Desgraves y publia l’intégralité du manuscrit, en reprenant la numérotation chronologique de Barckhausen, mais surtout en respectant l’ordre des items du manuscrit ; l’orthographe était harmonisée et modernisée (mais parfois aussi arbitrairement « archaïsée ») ; les ratures ou les corrections, nombreuses sur le manuscrit, étaient parfois signalées. Cette édition a été reprise par le même éditeur en 1991 pour la collection « Bouquins », chez Robert Laffont, avec une annotation plus développée.
5L’édition critique dans le cadre des Œuvres complètes (Oxford, Voltaire Foundation) est en cours sous la direction de Carole Dornier. Outre le souci de présenter une annotation qui permette d’éclairer complètement le texte et de le mettre en relation avec l’ensemble de la pensée de Montesquieu, elle sera particulièrement attentive à tous les détails et à toutes les caractéristiques du manuscrit.
À quoi servent les Pensées ?
6Les Pensées sont ainsi définies d’emblée par Montesquieu : « quelques réflexions ou pensées détachées que je n’ai pas mises dans mes ouvrages », « idées que je n’ai point approfondies, et que je garde pour y penser dans l’occasion » (Pensées, n° 1 et 2). Immense réservoir d’idées ou de formules qui n’ont pas encore trouvé leur emploi, mais aussi « œuvre-carrefour » où s’archive la réflexion (Dornier, RM 7), caractérisée par son unité comme par sa diversité, où s’expérimente une pensée en mouvement et une écriture qui se cherche, mais aussi entrepôt recueillant les « chutes » d’une œuvre abandonnée ou les passages inutilisés d’un ouvrage achevé ; les trois tomes des Pensées offrent tout cela, le modulant selon leur chronologie propre, le troisième surtout (postérieur à 1748) illustrant la dernière catégorie, et présentant à son début une sorte de « table des matières » de ces « chutes ». Miroir de l’œuvre en train de se constituer, mais miroir déformant, dont il faut user avec méthode, en distinguant soigneusement cette chronologie, telle qu’elle apparaît grâce à quelques indices internes plus ou moins explicites : ainsi, tout au début du tome I (n° 17), une longue note sur le commerce anglais et les rapports entre nations européennes est daté de « ce 7 mai 1727 », qui permet de donner un point de départ. Mais surtout il faut s’appuyer sur l’identification des « mains » des secrétaires : tel passage sera repris dans L’Esprit des lois, tel autre en sera au contraire échappé. On peut ainsi en déduire, de manière approximative, que l’essentiel du premier tome (n° 1-860) a été transcrit avant 1734 (ce qui n’exclut pas une première rédaction antérieure), le second (n° 861-1631) entre 1734 et 1750, le troisième (n°1631bis-2251) jusqu’à la mort de Montesquieu (1755). Plusieurs fragments de manuscrits ont été numérotés et édités à la suite, parfois sans grande justification (n° 2252-2266). Mais on prendra garde que dans les centaines de feuillets déjà utilisées, un secrétaire ou Montesquieu lui-même a pu trouver un espace blanc, et ajouter tardivement quelques lignes ; seule l’édition critique permettra d’affiner et de garantir cette chronologie. Et surtout on distinguera soigneusement la date de transcription (la seule qu’on puisse observer par l’identification des secrétaires) et la date de rédaction, exceptionnellement notée, et qui la plupart du temps nous reste inaccessible — même s’il est parfois possible de la situer de manière assez précise.
7La chronologie importe d’autant plus qu’elle permet de répondre à certaines questions : Montesquieu a-t-il tenu une sorte de « carnet de bord » de ses réflexions, relevant au jour le jour ce qui le frappe ou ce qu’il n’a pas le temps d’approfondir ? Peut-on y lire les préoccupations de celui qui est en train d’écrire le maître-livre, et dont la réflexion s’inscrirait sur deux niveaux, celui de l’œuvre publiée, celui du recueil privé ? L’apparence même du manuscrit et l’étude des différentes mains permettent de récuser cette idée. Des dizaines de pages semblent se dérouler sous le signe de l’uniformité, sans que l’écriture et l’encre paraissent changer d’un paragraphe à l’autre, les signes de dictée restant peu nombreux, voire exceptionnels : signe d’une transcription en continu, faite à loisir, sans aucun doute à partir de fiches dont on a par ailleurs retrouvé des exemplaires dans le fonds de La Brède. Pour plus de sûreté, Montesquieu recopie parfois les premiers mots d’un passage, et peut-être de toute une série ; il procède par « vagues », donnant à transcrire à des secrétaires des fiches qu’il a sans doute regroupées en dossiers déjà constitués, d’où l’impression d’homogénéité de certaines séries. Par ailleurs, les secrétaires qui ont le plus travaillé aux Pensées sont ceux qui apparaissent le moins dans le manuscrit de L’Esprit des lois, soit de 1739 à 1747, et même ceux qui n’apparaissent dans aucun manuscrit majeur. On y trouve en effet (outre la main de Montesquieu lui-même) surtout l’intervention des secrétaires D et E (respectivement jusqu’en 1731, et de 1734 au début de 1739), puis on passe aux « chutes » de L’Esprit des lois avec les secrétaires P et Q (respectivement 1748-1750 et 1750-1751). Aux secrétaires apparaissant dans L’Esprit des lois, donc au long de neuf années, on ne doit que cent soixante articles. Le recueil, dont plus de la moitié est transcrite avant l’été 1739, progresse très peu entre 1739 et 1747 ; il s’étoffe ensuite de ce qui n’a pu entrer dans L’Esprit des lois et ailleurs.
8Cela permet de comprendre comment procède Montesquieu pour constituer ce recueil qui, curieusement, semble porter un double titre : « mes réflexions », quand il s’agit de recopier une fiche (« mettre dans mes réflexions » se retrouve sur plusieurs documents de ce type), « mes pensées » quand il renvoie au triple recueil, en donnant avec précision la référence au volume et au feuillet (recto ou verso) : il se réfère alors à un ensemble parfaitement constitué. S’agit-il d’une imprécision négligeable ? En fait ce double titre semble bien renvoyer à deux états différents, et donc à deux entités distinctes. D’abord rangées dans les « Réflexions », celles-ci pouvaient être recopiées ensuite dans un des volumes portant le titre « Mes pensées », comme l’indique le seul dont subsiste la reliure d’origine. Rien n’indique que les fiches regroupées dans le dossier des « Réflexions » aient été détruites au fur et à mesure ; on a même la preuve du contraire, avec l’indication portée par un secrétaire de 1749-1750 sur un ensemble de fiches et d’anciens chapitres de L’Esprit des lois : « Il y a ici de très bonnes choses sur le commerce qui pourront peut-être servir à une dissertation ; sinon, remettre dans mes réflexions » (ms de La Brède, 2506/10, f. 1r, OC, t. IV, paraître ; souligné par nous). Ces « Réflexions » pouvaient même se présenter d’une manière très différente de celle qui caractérise les Pensées : « Cela poura servir à un ouvrage particulier, ou bien le mettre dans mes reflexions par extrait » (ms de La Brède, 2506/6, f. 1, OC, t. IV, à paraître, souligné par nous). Les « Réflexions » devaient conserver l’original, sans doute classé thématiquement, et les Pensées — éventuellement — la copie. Montesquieu n’en avait-il pas un double usage, à Paris et en Bordelais, s’il ne voulait à chaque voyage faire suivre toute sa documentation ? On remarquera en effet qu’aucun des secrétaires des Pensées n’a été exclusivement aquitain, et même que certains ont été exclusivement parisiens — ce qui est pour le moins troublant. On ne peut en déduire que le volume des Pensées ait été exclusivement parisien, encore moins que le dossier « Mes réflexions » ait été bordelais. Mais on en laissera la possibilité ouverte.
Que disent les Pensées ?
9On a donc affaire à plus de deux mille articles — on préférera ce terme, neutre, à celui de fragments, qui suppose l’existence d’un « tout » passé, à venir ou supposé : si dans bien des cas un passage des Pensées a trouvé ou trouvera un emploi qui par là-même le désigne comme partie d’un tout, si beaucoup se désignent eux-mêmes comme fragments, on ne peut non plus systématiquement supposer ce rapport au tout. Et assigner une destination, même fictive, à une formule ou une réflexion n’a guère de sens quand il s’agit d’une remarque, voire d’une simple note consignée pour échapper à l’oubli et féconder ce qui deviendra, réellement, un fragment, un chapitre, une œuvre. Ces articles, donc, vont d’une ligne, d’un paragraphe à plusieurs dizaines de pages (par exemple le n° 1302, sur l’histoire de France), et portent sur les sujets les plus divers, dont la lecture continue offre de surcroît le plaisir du coq-à-l’âne. Jugements personnels ou littéraires élaborés dans les salons ou le silence de la bibliothèque, réflexions morales, hypothèses philosophiques, remarques historiques ou économiques, raisonnements politiques, anecdotes… Que ne trouve-t-on pas dans les Pensées ? De l’humour ? « Il n’y a pas deux cents ans que les femmes françaises s’avisèrent de prendre des caleçons. Elles se défirent bientôt de cet obstacle. » (n° 59). Une teinte de cynisme, ou un fond d’indulgence ? « Tous les maris sont laids » (n° 2075). De l’acidité ? « Une monarchie corrompue, ce n’est pas un État, c’est une cour. » (n° 1422). Une formule qui fait mouche ? « […] le czar [Pierre le Grand] n’était pas grand ; il était énorme. » (n° 1373). De la matière pour les érudits à venir ? « Saavedra, Corona gothica. Voir ce livre. » De la morale en forme de maximes ? « L’avarice. Elle est si sotte qu’elle ne sait même pas compter. » (n° 1200). De l’histoire, certainement : « La chaussure des Romains, incommode, fut cause des grands chemins de pierre carrée. » (n° 1516) ; mais aussi : « Établissement de la puissance de Rome, c’est-à-dire de la plus longue conjuration qui ait jamais été faite contre l’univers. » (n° 1483). Et de la philosophie, évidemment : « Ce que M. Van Dale dit de la friponnerie des prêtres sur les oracles ne me paraît nullement prouvé […] » (n° 836). Une esthétique littéraire qui trouve dans la Querelle entre Anciens et Modernes un moyen de s’affirmer de manière personnelle [Martin, RM 7], un refus de la « tentation » athée [Casabianca, RM 7], une remise en cause de la métaphysique [Spector, RM 7], une approche des problèmes économiques différente de ce que l’on trouve dans L’Esprit des lois [Larrère, RM 7]. Toujours un point de vue personnel, souvent paradoxal, qui s’éprouve dans l’écriture et pousse parfois jusqu’à ses limites — quitte à ce qu’une note en marge témoigne d’une réticence ou d’un doute, et incite le lecteur à la prudence.
10Mais quoi encore ? « Nous pouvons considérer Dieu comme un monarque qui a plusieurs nations dans son empire ; elles viennent toutes lui porter leur tribut, et chacune lui parle sa langue. » (n° 1454 et 1699). Ce passage, que l’Église catholique n’aurait pu supporter, figure deux fois dans les Pensées ; il a d’abord été transcrit en 1741-1742, puis de nouveau en 1748-1750 — mais ce n’est pas par inadvertance. Dans le premier cas, c’est avant son apparition dans le manuscrit de L’Esprit des lois (XXV, 8) ; dans le second, c’est après sa disparition de la version publiée, sans doute pour des raisons de prudence. Nous apparaît ainsi d’abord le désir de ne pas laisser perdre une formule brillante, une image réussie ; mais au-delà s’affirme le souci de retenir l’essence même de la tolérance, capable d’emprunter une image biblique pour se faire entendre, pour parler la langue même de la religion. Qui cependant aura pu l’écouter, tant que les Pensées n’auront pas été livrées au public ? C’est dire l’ambiguïté de ce recueil.
Le(s) sens du recueil
11Le recueil des Pensées se caractérise par la diversité de sa matière, mais aussi par la complexité de sa — ou ses — finalité(s). Certes il est permis d’y lire, comme se plaisait à le dire Bernard Grasset, qui fut à l’origine de la (re)découverte des Pensées, « l’homme » même, dans sa simplicité, mais aussi le moraliste dépouillé de sa grandeur et de sa réputation de penseur. De fait, on y trouve son « portrait » :
« Je me connais assez bien.
Je n’ai presque jamais eu de chagrin, et encore moins d’ennui.
Ma machine est si heureusement construite que je suis frappé par tous les objets assez vivement pour qu’ils puissent me donner du plaisir, pas assez pour me donner de la peine. […] » (n° 213).
12Mais on aurait tort d’y voir un journal intime (même sous la forme d’un « livre de raison », Grasset, p. XXIII), un écrit du « for intérieur », voire une forme d’autobiographie : lorsque Montesquieu écrit « quand je devins aveugle, je compris d’abord que je saurais être aveugle. » (n° 1675), il ne témoigne pas de son expérience — la transcription est antérieure à 1750, et Montesquieu, dont la vue est certes déficiente, sera encore capable d’écrire sur son lit de mort, en 1755. Mais il écrit alors « sur le bonheur », et il sait combien l’énonciation à la première personne peut enrichir une perspective morale (Volpilhac-Auger 2005, p. 198). Le problème se pose de manière encore plus aiguë pour les « lettres » ou supposées telles — du moins figurent-elles sous ce titre (n° 1024-1049), notamment des lettres d’amour dont on ne voit guère pourquoi elles auraient été recopiées dans les Pensées, c’est-à-dire étalées sous les yeux des secrétaires successifs. Les textes des Pensées sont destinés à être repris, repensés, réutilisés, développés, etc. ; or celui que donne l’article 1048 (qui s’achève avec : « Je t’ai dit un million de fois que je t’aime avec fureur. Je crois toujours ne te l’avoir pas assez dit, et je voudrais mourir en te le disant ») ressemble beaucoup à un texte utilisable dans un roman. La comparaison avec une autre lettre, réelle celle-ci, adressé à la princesse Trivulzio (Correspondance I, n° 325, du 19 octobre 1728), est parlante, tant la facture des deux lettres est différente : celle des Pensées, surchargée d’hyperboles, d’anaphores, de structures binaires, et agrémentée d’une référence mythologique, est beaucoup plus travaillée que la lettre adressée à la princesse Trivulzio (« J’ai demeuré deux jours dans une auberge auprès du lac Majeur sans pouvoir ni avancer ni reculer. Enfin j’ai vu ces îles si renommées, j’en ai été enchanté […] Je suis à présent à Novarre retenu par la pluie. »). Considérer les lettres des Pensées comme de véritables lettres est un choix discutable ; certes le biographe y trouve son compte, car cela permet d’étoffer le dossier des amours de Montesquieu ; mais le fondement du raisonnement est fragile.
13Dans un autre genre, on formulera les mêmes réserves sur un autre type de lettres, illustré par un article (n° 2023) qui porte toutes les caractéristiques d’une véritable lettre : destinataire, date, lieu d’envoi (au baron de Stein, Amsterdam, 20 octobre 1729). Mais a-t-elle été envoyée ? était-elle même destinée à l’être ? Elle est censée être écrite trois jours après une autre lettre au même (Correspondance I, n° 352, du 17 octobre) ; Montesquieu est à Amsterdam, Stein à Wolfenbüttel ; trois jours, n’est-ce pas beaucoup trop rapide pour un échange de lettres ? Mais surtout, Montesquieu peut-il adresser à un ministre étranger de tels jugements sur Louis XIV et sur la politique française, même s’il a la plus parfaite confiance en lui ? Enfin, elle ne ressemble pas du tout aux véritables lettres que Montesquieu a rédigées (voir par exemple Correspondance I, n° 352) : elle est composée par alinéas (Montesquieu n’en introduit presque jamais dans ses lettres, si longues soient-elles) ; elle est assertive, sans aucune référence à l’opinion ou à la situation du destinataire, ce qui est là aussi contraire à la pratique de Montesquieu (et à la bonne éducation). Elle ressemble plutôt à un petit traité de politique ; elle doit être rapprochée des idées que l’on trouvera dans les Romains (XXIII, note c, p. 280) ou dans la Monarchie universelle. C’est en fait une sorte de complément de la lettre n° 352, peut-être écrit en même temps que cette lettre, mais qui en aucun cas ne pouvait être adressé à son destinataire supposé. Ce peut aussi être un essai (ou un résidu) d’une tentative de Montesquieu pour mettre en forme ses notes de voyage (voir la lettre de Montesquieu à Guasco du 8 décembre 1754, Masson, t. III, p. 1527, note c : « Il hésitait s’il réduirait les mémoires de ses voyages en forme de lettres ou en simple récit »). On hésitera donc à considérer comme « lettre réelle » tout ce qui en emprunte la forme, et surtout à attribuer à Montesquieu tous les passages où il dit je ; il sera ainsi possible de lire pour eux-mêmes ces textes auxquels on restituera ainsi leur pleine valeur littéraire ou politique.
14On est sur un terrain plus solide quand on relève les innombrables marques de subjectivité ou les autocitations (« Je disais… ») [Dornier, RM 7] où Montesquieu reprend des bribes d’information, des formules, des remarques (il lui arrive aussi de restituer celles-ci à leur véritable auteur) ; il ne veut rien laisser perdre — mais est-ce vraiment pour les réutiliser un jour, ou pour sa satisfaction personnelle ? On est frappé du petit nombre de passages ainsi subjectivement marqués qu’il réemploie. Il lui arrive également souvent de commenter des jugements — seul l’examen soigneux du manuscrit permet de distinguer le commentaire personnel, annoncé par un astérisque, de l’énoncé allogène (Volpilhac-Auger, RM 7), ce que l’édition de la Voltaire Foundation sera la première à faire apparaître ; ainsi, les nombreux cas où la formule c’est que introduit l’énoncé qui seul revient à Montesquieu, signe d’une mise à distance critique : « À Athènes, murum ascendere non licebat [il n’était pas permis de franchir le mur] sous peine de mort. *C’était plutôt une idée d’injure que de danger : car, comme dit Marcellin […] » (n° 2190). En méconnaissant cette distinction, on risque de passer à côté de la véritable raison d’être de certaines séries (notamment n° 1756-1813, mais il en est d’autres) ; ainsi, on pourrait retenir avant tout de l’article n° 1791, tiré de Plutarque, l’aspect anecdotique : « Le vieux Denys épousa deux femmes en même temps : l’une, locrienne, et l’autre, syracusienne […] le fils de celle-ci épousa sa sœur. *Ce n’était donc pas les Athéniens seuls qui épousassent deux femmes, et chez qui les frères épousassent leurs sœurs. » L’astérisque désigne la raison pour laquelle le fait a été retenu : un prolongement à la réflexion dont traite L’Esprit des lois, V, 19, où sont examinés les mariages avec une sœur consanguine à Athènes.
15Le lien avec les œuvres est incontestablement le plus riche de perspectives : non seulement, comme on l’a dit, parce que les Pensées recueillent ce qui n’a pu trouver d’emploi dans tel ou tel ouvrage, mais aussi parce que Montesquieu réutilise ce qu’il y trouve. En témoignent maints passages, dans lesquels un secrétaire, dont l’activité est attestée de 1741 à 1742 (le secrétaire H), inscrit en marge « mis dans les Loix ». On peut ainsi comparer les différentes versions d’une rédaction qui peut varier parce que Montesquieu éprouve toujours le besoin de corriger, mais aussi parce que peut-être, au cours de ces multiples recopiages, le ou les secrétaires se sont montrés négligents : ainsi, dans le passage déjà évoqué de L’Esprit des lois (XXV, 8), la seconde copie (n° 1699) porte en fait « Nous pouvons considérer Dieu comme un monarque qui a plusieurs nations dans son empire ; elles viennent toutes lui porter leur tribut, et chacun [et non chacune] lui parle sa langue. » Une simple erreur, mais qui n’aurait pu être détectée si on ne disposait à la fois d’une première version des Pensées et de celle du manuscrit de L’Esprit des lois. Mais il ne faut pas pour autant verser dans le pyrrhonisme : les Pensées sont le plus souvent le témoignage le plus fiable de ce que Montesquieu a gardé par devers lui, pour des raisons de prudence ; c’est le cas avec la fin « malheureuse » de Lysimaque (n° 2161), qui s’oppose à celle de l’œuvre publiée qui présentait la vision idyllique d’un prince en harmonie avec ses sujets (voir OC, t. IX, p. 414-415) ; mais aussi, dans bien d’autres cas, on y lira ce qui tout simplement n’a pu entrer, pour diverses raisons, dans l’œuvre achevée.
16On est loin à ce jour d’avoir tiré tous les enseignements du manuscrit des Pensées, et surtout d’une telle mine documentaire, qui éclaire aussi bien la genèse que le devenir de l’œuvre de Montesquieu, ainsi que ses méthodes de travail et de réflexion. En l’absence de tout contexte, de toute indication chronologique, l’annotation en pose parfois des problèmes redoutables. La nouvelle édition doit à cet égard constituer un progrès décisif.
Bibliographie
Pascal Fouché, L’Édition française sous l’Occupation (1940-1944), Paris, Éditions de l’IMEC, 1987.
Revue Montesquieu 7 (2003-2004), numéro spécial consacré aux Pensées, Carole Dornier éd. Disponible sur Internet : http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329 (consulté le 08/02/2013).
C. Volpilhac-Auger, « Une nouvelle ‘chaîne secrète’ de L’Esprit des lois : l’histoire du texte », Montesquieu en 2005, éd. C. Volpilhac-Auger, SVEC, 2005, p. 83-216.
C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu en Pléiade : toute une histoire », à paraître.
Accès aux autres articles dont les thèmes sont :
Accès aux articles de Catherine Volpilhac-Auger :
- Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence (1734)
- Alexandre le Grand
- Antiquité (classique)
- Extraits et notes de lecture
- Collectio juris
- Ébauche de l’éloge historique du duc de Berwick
- Écrivains latins
- Historia romana
- Réflexions sur le caractère de quelques princes
- Arsace et Isménie
- Bibliothèque(s)
- Justinien
-
Orléans, Philippe, duc d’
régent de France - Vernet, Jacob