Critique (littéraire)

1Montesquieu fait mention dans deux articles des Pensées d’un ouvrage sur la critique. Une série de quatre articles réunit les « Fragments qui n’ont pu entrer dans [son] ouvrage sur la critique » (nos 510-513) et on lit à la fin de l’article no 1006 : « Voir mon ouvrage sur la critique. » Mais ce texte, dont l’existence a pu être éphémère, ne nous est pas parvenu et il serait difficile d’en déterminer l’objectif ou l’ambition. D’autres articles des Pensées suggèrent que cette réflexion s’articulait avant tout autour de la critique littéraire, dont Montesquieu avait une opinion à la fois sceptique et critique. Les considérations générales et les remarques plus concrètes concernant tel ou tel auteur ou débat suivent la même logique : le motif principal de la critique est la vanité ou l’amour-propre de celui qui le fait.

2Le Catalogue de la bibliothèque de La Brède ne nous informe que partiellement sur les connaissances de Montesquieu en la matière. Les ouvrages de critique littéraire sont classés dans la catégorie « Littérateurs, Philologues, Orateurs, Critiques et Grammairiens » (Catalogue, nos 1813-1982) mais rares sont les ouvrages entièrement destinés à la critique (voir par exemple nos 1853 et 1923). Le Catalogue ne contient qu’une partie des ouvrages relatifs aux querelles littéraires auxquelles Montesquieu fait allusion dans les Pensées. Parmi les titres qui figurent dans l’inventaire de son domicile parisien, on retrouve An Essay on Criticism d’Alexander Pope (1730) que Montesquieu a vraisemblablement fait inscrire vers 1740 dans le Catalogue de La Brède (no 2154). La composition de sa bibliothèque ne témoigne donc pas d’un intérêt particulier pour ce sujet, qui réapparaît toutefois dans les trois volumes des Pensées.

3L’essentiel de la réflexion de Montesquieu est qu’il est trop facile d’être critique, puisqu’il suffit de trouver quelques faiblesses à l’ouvrage qu’on attaque. Par conséquent, les écrits critiques de moins en moins justes se multiplient (voir Pensées, nos 805, 936, 1305). Or le critique devrait faire preuve de sa bonne volonté et de sa modération. Dans bien des cas, le critique est capable de trouver des défauts de l’ouvrage, mais il n’en serait pas exempt lui-même ; il peut même être inférieur à l’auteur critiqué (Pensées, no 1287, à propos d’Antoine Houdar de La Motte). En revanche, l’opinion du public, surtout un certain temps après la parution d’un ouvrage ou la représentation d’une pièce de théâtre, est souvent juste. Montesquieu reprend cette idée dans plusieurs articles (nos 1541, 2086, 2130) et il cherche à l’expliquer : « À la fin, le public rend justice. En voici la raison : le suffrage des gens sages est constant ; mais ceux des fous sont divers et varient sans cesse, et se détruisent les uns les autres. » (no 2130) L’auteur attaqué doit éviter de répondre à la critique justement pour cette raison : l’auteur sage attend la justice que le public lui rend (nos 1103, 2241).

4La critique n’est pas seulement une activité vaine et facile, elle est rarement originale : « À mesure qu’on a plus exigé des auteurs, on a moins exigé des critiques » (no 1542). Montesquieu se moque de ceux qui s’y consacrent : les critiques « sont comme les mauvais généraux d’armée qui, ne pouvant conquérir un pays, en corrompent les eaux » (no 511) ; « Les critiques sont comme ce peintre qui, ayant peint un coq, défendait à ses apprentis de laisser approcher les coqs de son tableau. » (no 1461) En d’autres endroits, il condamne catégoriquement les querelles envenimées : « Nous avons vu des gens de lettres s’attaquer par des libelles si horribles qu’il n’y a pas, dans la nature, de si grands talents qui puissent sauver un homme de l’humiliation de les avoir faits. » (no 1293) La seule ambition acceptable serait de ne relever que les défauts à corriger, et ceci avec une heureuse modération : « Dans les critiques, il faut s’aider, non pas se détruire ; chercher le vrai, le bon, le beau ; éclairer ou réfléchir, réfléchir et rendre la lumière par sa nature ; n’éclipser que par hasard. » (no 1289) Montesquieu en trouve un exemple manifeste dans « la belle critique de l’Académie française » du Cid, dans laquelle « l’on voit la louange des beautés si près de la critique des défauts » (no 1299).

5La Querelle des Anciens et des Modernes, et plus particulièrement la Querelle d’Homère, devient un exemple représentatif de la confrontation entre hommes de lettres. Comme l’a montré Christophe Martin dans ses articles « Une apologétique “moderne” des Anciens » et « La poésie des temps héroiques selon Montesquieu », une quarantaine d’articles des Pensées se rattachent à la Querelle. Ces fragments témoignent du souci de Montesquieu de se tenir à l’écart du débat mais il n’en fait pas moins une apologie originale d’Homère. Montesquieu réfléchit en vérité sur la Querelle durant sa seconde phase, alors que les partisans d’Homère sont sur la défensive ; il réagit à des jugements antérieurs : il s’agit pour lui de juger les jugements. Alors que défendre les Anciens après 1a clôture du débat peut paraître un retour en arrière, il porte un regard distancié sur ces affrontements. Même si Montesquieu « avoue [son] goût pour les Anciens » (no 110), il se garde de rejoindre l’un des deux camps qui s’affrontent et cherche à réconcilier les arguments sensés et durables. Il justifie d’ailleurs ce « goût » pour les Anciens : « Ayant lu plusieurs critiques faites de nos jours contre les Anciens, j’ai admiré plusieurs de ces critiques ; mais j’ai admiré toujours les Anciens. » (no 131) Ses idées font écho à celles de Fontenelle (De l’origine des fables, 1714) ; fortement critique envers Mme Dacier mais aussi envers La Motte (nos 894-895), Montesquieu ne semble partager que l’opinion de Pope ; cet accord même n’est pas inconditionnel : Pope a simplement dit l’essentiel. Montesquieu recourt à certains arguments déjà connus en jugeant cette controverse, notamment l’étrangeté des mœurs antiques aux temps modernes et le relativisme des jugements esthétiques, mais pour Christophe Martin, son originalité est d’avoir relevé « les vertus poétiques du paganisme ancien » (C. Martin, « La poésie des “temps poétiques” selon Montesquieu », p. 94).

6Outre la Querelle, c’est la réaction à la critique contre La Motte comme auteur de théâtre qui représente de manière intéressante l’attitude de Montesquieu. Il possédait l’apologie ironique de son ami, Jean-Jacques Bel (Apologie de M. Oudart de la Mothe, 1724, Catalogue, no 1826). Selon Bel, le tragique devient comique dans la pièce Inès de Castro (représentée en 1723) parce que La Motte a blessé la règle de la vraisemblance quand les deux enfants d’Inès, élevés jusque-là en secret, entrent en scène alors qu’il y a avant ce tournant une seule allusion presque incompréhensible à leur existence dans la pièce. Sans se référer explicitement à l’Apologie, Montesquieu prend la défense de La Motte : seul le changement des mœurs a rendu ridicules les scènes touchantes, ce dont les critiques n’étaient pas conscients. Il voit même « une injustice étonnante dans les jugements des hommes » qui accusent « de peu d’esprit [leurs] pères » sans comprendre que le goût change avec les mœurs (Pensées, no 143).

7La réflexion de Montesquieu sur la critique, malgré sa présence disparate dans l’œuvre, est assez cohérente. Il souligne la futilité et la vanité de cette activité sauf si elle est pratiquée de manière modérée et juste. La critique semble être la conséquence de la multiplication des ouvrages et d’un certain raffinement du goût. S’il ne s’agit pas de considérations d’ordre général mais de débats concrets, Montesquieu cherche à regarder de manière impartiale les arguments des camps opposés et de rendre justice en écartant la controverse. Il semble justifier ainsi sa propre attitude : « On trouvera qu’en donnant mon jugement sur divers auteurs, je loue plus que je ne critique. Je n’ai guère donné mon jugement que sur les auteurs que j’estimais, n’ayant guère lu autant qu’il m’a été possible que ceux que j’ai crus les meilleurs. » (Pensées, no 1315)

Christophe Martin, « Une apologétique “moderne” des Anciens : la Querelle dans les Pensées », Revue Montesquieu 7, 2003-2004, p. 67-83. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329

Christophe Martin, « “L’esprit parleur”. Montesquieu lecteur d’Homère, Virgile, Fénelon et quelques autres », dans Montesquieu, œuvre ouverte ? (1748-1755), C. Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9, Naples, Liguori, 2005, p. 271-291.

Christophe Martin, « “Nos mœurs et notre religion manquent à l’esprit poétique. La poésie des temps héroiques selon Montesquieu », dans Du goût à l’esthétique : Montesquieu, Jean Ehrard et C. Volpilhac-Auger dir., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2007, p. 79-103.

Eszter Kovacs, « “Quand on se consacre à l’art de critiquer”. Réflexions de Montesquieu sur la critique », Studi Filosofici 38, 2015, p. 120-133.

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