Montesquieu, Jeanne de Lartigue, baronne de La Brède et de (1692 ? - 1770)

Catherine Volpilhac-Auger

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1De Jeanne de Lartigue, baronne de La Brède et de Montesquieu, on ne sait presque rien : aucune correspondance entre les époux ne subsiste, et personne n’a parlé d’elle. Le présent article ne prétend pas apporter de révélations ; son objet est plutôt de revenir sur un certain nombre de légendes qui au fil du temps ont constitué une vulgate, les biographes ayant eu à cœur de combler ce vide, généralement de manière fantaisiste ; mieux vaut dégager ce qui seul peut fournir quelques éléments solides.

Les raisons d’un mariage

2Montesquieu (qui s’appelle alors Secondat de Montesquieu, et n’est que baron de La Brède) se marie à vingt-six ans : il doit prolonger le lignage et assurer la pérennité d’un patrimoine. Le 22 mars 1715, il signe un contrat de mariage avec Jeanne de Lartigue, âgée d’environ vingt-trois ans, qu’il épouse le 30 avril à l’église Saint-Michel, après avoir rompu le contrat signé le 12 février avec Marguerite Denis, fille d’un négociant des Chartrons récemment anobli, qui devait lui apporter 75 000 livres de dot. Mlle de Lartigue en a 100 000, et de plus elle est fille unique, les terres des Lartigue à Martillac (ils possèdent aussi des biens importants à Clairac, en Agenais) jouxtant celles de La Brède. La noblesse des Lartigue n’est ni plus ancienne ni plus relevée que celle des Denis : Pierre de Lartigue, anobli en 1704, est un officier blessé plusieurs fois, la dernière au siège de Namur, qui a gravi les échelons pour finir lieutenant-colonel ; de plus la famille est protestante, ce qui est proscrit depuis la révocation de l’édit de Nantes en 1685. Mais l’alliance avec les Denis était voulue par les oncles de Montesquieu, comme l’explique le Mémorial de Savignac (p. 414) ; le choix de Jeanne de Lartigue apparaît donc comme une rupture et l’affirmation d’une volonté personnelle – aucun membre de la famille Secondat n’assiste d’ailleurs au mariage (quant à la famille Lartigue, huguenote, elle ne pouvait qu’éviter les églises)  ; mais Dalat fait remarquer que dans son testament, Jacques de Secondat, père de Montesquieu, invitait son fils à chercher une épouse du côté de La Brède (Dalat 1972, p. 30).

3L’alliance se révélera finalement moins avantageuse que prévue : les 100 000 livres sont en partie constituées de créances à recouvrer, dont l’une était d’emblée douteuse, ce qui entraîne dès 1717 une guerre ouverte entre Montesquieu et ses beaux-parents (Dalat 1984). On ignore l’attitude de sa femme, prise entre deux feux ; mais on ne peut éluder la question, d’autant qu’à ce niveau social, le mariage, loin d’être fondé sur des sentiments, est avant tout une association d’intérêts. Il répond en tout cas aux attentes, puisque dès février 1716 naît un fils, Jean-Baptiste, qui sera suivi de deux filles, Marie Catherine en 1717 et Denise en 1727.

4Les documents sont nombreux à porter trace de la main de Jeanne de Lartigue (en particulier la signature, sous la forme « Lartigue de Montesquieu », d’actes notariés en vertu de procurations de son mari). Mais aucun élément ne révèle sa personnalité ou des événements particuliers de sa vie ; on sait seulement qu’elle meurt le 13 juillet 1770, à soixante-dix-huit ans, comme elle a vécu, dans sa religion : la baronne de Montesquieu est enterrée dans un cimetière protestant à Bordeaux (Archives historiques de la Gironde).

5Aucun témoignage sur les relations des deux époux n’est valide, et d’une remarque à propos d’Homère sur la « froideur de l’amour conjugal » (OC, t. 17), on se gardera de rien inférer. En mars 1725, Montesquieu écrit : « Il y a une femme que j’aime beaucoup parce qu’elle ne me répond pas lorsque je lui parle, qu’elle m’a déjà donné cinq ou six soufflets par la raison, dit-elle, qu’elle est de mauvaise humeur. » Or cette citation est extraite d’une lettre où Montesquieu déclare sa flamme à Mme de Grave (OC, t. XVIII, lettre 98) ; la confidence est donc suspecte, ou du moins intéressée. Deux mois plus tard, le ton a changé : « Je resterai ici quelques mois, amoureux de mes bois, de mon jardin, de ma solitude et de ma femme » (ibid., lettre 119) ; mais l’aveu est tout aussi peu crédible car la lettre, à une autre grande dame, n’est que badinage. Le galant écrivain joue au paysan du Danube, retranché du monde et réduit à des plaisirs rustiques, en un temps où la correspondance, loin d’être le lieu de l’épanchement et de l’intimité partagée, est d’abord le moyen de construire une image de soi, variable selon les moments et les destinataires. Enfin, Robert Shackleton (1979, 1988) a démontré qu’une lettre datant probablement de 1743 et signée « Montesquieu », riche d’hyperboliques expressions d’affection, n’était pas de Jeanne de Lartigue, mais de Thérèse de Secondat, sœur de Montesquieu (OC, t. XIX, lettre 539 et Annexe 9) . La correspondance entre les deux époux a donc entièrement disparu ; sachant combien les descendants de Montesquieu ont conservé soigneusement les lettres de celui-ci, on doit en déduire que cette destruction est due à Mme de Montesquieu elle-même, qui en était seule détentrice à partir de 1755.

Clichés et inventions

6Que sait-on de plus ? On dit généralement Mme de Montesquieu laide et boîteuse ; elle se devait donc d’être bonne gestionnaire pour compenser cela. On a là trois éléments solidaires, relevant tous les trois d’une tradition quasi unanime, mais pour l’essentiel sans fondement, et typiques de la biographie comme art de combler les vides à coups de clichés – à commencer par le premier d’entre eux : faire de la beauté le trait définitoire d’une femme.

7Seul élément solide : l’absence d’informations, qui désigne l’absence de vie mondaine et la coupure radicale entre l’épouse de Montesquieu et ses amis, qui jamais ne l’évoquent ni ne la nomment, même quand ils ont pu la connaître en Bordelais, comme Berwick ou Bulkeley. Aucun visiteur se rendant à La Brède ne paraît même l’avoir rencontrée, à l’exception notable de l’abbé de Guasco, qui y a résidé durant de longues périodes et a été proche de toute la famille (OC, t. XIX). Du fait que personne ne parlait de sa beauté, ni même d’elle, on aurait pu conclure qu’elle était exceptionnellement discrète ; on en a déduit qu’elle était laide.

8La boîterie serait connue par Montesquieu lui-même, qui écrit au début des Lettres persanes : « Je connais une femme qui marche assez bien, mais qui boîte dès qu’on la regarde. » Les éditeurs de l’ouvrage ne pouvaient manquer cette allusion. À partir de là, on explique sa claudication et sa timidité, l’une renforçant l’autre (Geffriaud-Rosso, p. 31), et on en déduit (car aucune source n’est produite) qu’elle était « candide et bonne » (Desgraves, p. 58). Mais comment un président à mortier, baron de La Brède et de Montesquieu, oserait-il parler ainsi de son épouse ? Et n’aurait-il jamais vu marcher une autre femme ? Les annotateurs des Lettres persanes n’évoquent pour étayer une identification aussi inconsistante qu’une « tradition » dont il nous a été impossible de trouver le moindre fondement (OC, t. I, note ad loc.) ; les biographes l’ont reprise sans jamais la vérifier, et en ont tiré toutes sortes de qualités dérivées ou compensatoires.

9Est-ce enfin une femme d’affaires ? Montesquieu lui confie la gestion de ses domaines durant ses absences, parfois de plusieurs années. Mais les procurations dont elle dispose ne portent que sur les actes simples sans lesquels il est impossible d’exploiter des propriétés nombreuses et fragmentées, pour des affaires de routine, parfois avec une définition très précise de ce qu’elle est autorisée à signer. S’occupe-t-elle de questions plus importantes, comme l’achat du moulin de Luzié et de la seigneurie de Saint-Morillon en 1738 ? Elle se voit désavouée par son mari qui, pour faire annuler la vente, argue du fait qu’elle n’avait pas l’autorité suffisante pour signer ; il n’en achètera pas moins moulin et seigneurie en 1746, mais pour 5 000 livres, contre 8 200 comptant en 1738 (OC, t. XIX, lettres 485 et 600). Dans le grand procès de Montesquieu contre ses voisins puis contre les jurats de Bordeaux (1726-1743) où elle s’est manifestement fait soutirer un constat qui gêne la cause de son mari, elle sert seulement de relais entre l’avocat Grenouilleau et lui (OC, t. XIX, passim). Enfin, le témoignage du marquis de Mirabeau (lequel ne peut venir que de Montesquieu lui-même) a souvent été produit :

[…] loin que ses affaires dépérissent par ses voyages continuels, de Rome il dispose de l’arbre qu’il veut qu’on plante à tel coin de sa terre ; sa femme exécute, il trouve ses ouvrages faits au retour, et a augmenté considérablement son revenu, dans le temps qu’un misérable casanier se plaint que la terre devient tous les jours ingrate. (Mirabeau à Vauvenargues, 7 février 1739, dans Vauvenargues, p. 510)

10Mais c’est là le portrait d’une exécutante du quotidien ; et de fait, elle n’a pu être qu’une gestionnaire appliquée dont on retrouve l’écriture sur des reçus de La Brède qu’elle a classés ; c’est une intermédiaire nécessaire, Montesquieu n’ayant jamais pris d’intendant, mais non une femme chargée de prendre des décisions.

Vie quotidienne

11Au moins les deux époux se retrouvent-ils sur un point : une attention soutenue à l’accroissement du capital foncier, à la perception des moindres droits, fussent-ils simplement de cire à chandelle, et une gestion économe, où l’on voit parfois une forme d’avarice. L’eût-il voulu, le couple, que l’on peut dire fortuné, mais riche surtout de biens fonciers, n’aurait pu se permettre de vivre « noblement », c’est-à-dire en dépensant largement pour tenir son rang (J. Ehrard) ; est-ce une raison pour se contenter d’un mobilier vieilli et dépareillé, comme celui que révèle à La Brède l’inventaire de 1755 publié par Eylaud ? Cette héritière si richement dotée, dont les parents vivent de manière plus raffinée, comme en attestent leurs inventaires après décès, ne semble pas avoir pris la peine de faire de La Brède autre chose qu’une résidence rustique, dépourvue de toute apparence de luxe ; le confort même (caractéristique traditionnelle de la dépense bourgeoise) semble manquer – peut-être y avait-il mieux dans sa maison de la rue Neuve à Bordeaux. On a souvent évoqué cette médiocrité pour désigner chez Montesquieu un sens de l’économie poussé à l’extrême ; mais qui devait veiller au mobilier, à la batterie de cuisine et à la vaisselle ?

12C’est aussi une mère de famille ; comme c’est l’usage, elle n’a pas à s’occuper de ses filles, toutes deux en pension dans des couvents à partir de leur plus jeune âge (et certainement en nourrice durant leurs premières années), tandis que son fils est envoyé au prestigieux collège Louis-le-Grand avant ses neuf ans. En 1730, l’abbé Duval, qui veille sur lui à Paris, doit lui réclamer à plusieurs reprises et avec insistance des chemises pour l’enfant (Bordeaux, BM, Ms 1988/23-30). On finit par se demander si elle n’aurait pas été une maîtresse de maison négligente, et si l’avarice ne serait pas du côté de celle qui aurait dû assurer le train de vie de la famille. Montesquieu dépense largement pour ses livres, ses voyages en Europe et ses séjours à Paris, les services constants d’un secrétaire, ou encore pour les études de son fils, sans se préoccuper de son apparence (J. Ehrard) ; sa femme semble avoir rogné sur tout. Mais comme on ne la connaissait pas, on a préféré malignement attribuer à l’époux ce qui était surtout de son ressort. La question reste en tout cas ouverte.

13Ce mariage ne fut-il donc que convention, contrainte et habitude entre deux étrangers (voire deux ennemis) ? Montesquieu ne cherchait pas en Jeanne de Lartigue l’esprit, le goût et le brillant qu’il prisait dans les cercles aristocratiques parisiens ; mais il était sûr au moins que cette protestante se garderait éloignée des pratiques dévotes de mortification de sa propre mère (« Le livre de raison de Jacques de Secondat ») ; et il ne souhaitait pas pour ses filles une vie très différente de celle de leur mère. Si elle ne fut pas une femme d’affaires avisée ni même une maîtresse de maison capable de tenir son rang, Mme de Montesquieu a joué son rôle en garantissant la pérennité du lignage et l’activité, donc les revenus du domaine. Les plaisirs de Montesquieu étaient ailleurs, et ses travaux intellectuels hors de sa portée ; au moins n’a-t-elle jamais gêné ni les uns ni les autres. Mais sur sa personne et sa personnalité propres, on se gardera de rien avancer, ni de porter des jugements aussi gratuits qu’inutiles.

Bibliographie

Œuvres de Montesquieu

Correspondance, Œuvres complètes t. XVIII (1700-1731), Oxford, Voltaire Foundation, éd. Louis Desgraves et Edgar Mass, 1998 ; t. XIX (1731-1747), Lyon et Paris, ENS Éditions et Classiques Garnier, éd. Philip Stewart et C. Volpilhac-Auger, 2014.

Lettres persanes, Œuvres complètes, t. I, éd. Philip Stewart et C. Volpilhac-Auger, 2004.

Bibliographie historique et critique

Chronique du Bordelais au crépuscule du Grand Siècle : le mémorial de Savignac [1708-1720], Caroline Le Mao éd., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux et Société des bibliophiles de Guyenne, 2004

Luc de Clapiers, marquis de Vauvenargues, Œuvres complètes, éd. H. Bonnier, 1968, t. II.

Archives historiques de la Gironde 23 (1883), p. 539 http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k341224/f561

Jean-Max Eylaud, Montesquieu chez ses notaires de La Brède, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 148-174.

Jean Dalat, Montesquieu magistrat II, Paris, Minard, « Archives des lettres modernes », 1972.

Jeannette Geffriaud-Rosso, Montesquieu et la féminité, Pise et Paris, Libreria Goliardica et Nizet, 1977.

Jean Dalat, Montesquieu : chef de famille en lutte avec ses beaux-parents, sa femme, ses enfants, Paris, Minard, « Archives des lettres modernes », 1984.

Robert Shackleton, « Madame de Montesquieu, with some considerations on Thérèse de Secondat », dans Women and Society in Eighteenth Century France : Essays in Honour of J. S. Spink, Eva Jacobs et al. dir., Londres, Athlone Press, 1979 ; repris dans R. Shackleton, Essays on Montesquieu and on the Enlightenment, David Gilson et Martin Smith éd., Oxford, Voltaire Foundation, 1988, p. 171-181.

Louis Desgraves, Montesquieu, Paris, Mazarine, 1986.

P. Voss, « Montesquieu face au mariage. Alliances matrimoniales entre noblesse de robe et négociants au début du xviii e siècle », Revue historique de Bordeaux, 1992, 2e série, vol. 34, p. 42-51.

Jean Ehrard, « Le poêle du Président », dans La Quête du bonheur, Mélanges offerts à Corrado Rosso, Genève, Droz, 1995 ; repris dans Jean Ehrard, L’Esprit des mots. Montesquieu en lui-même et parmi les siens, Genève, Droz, 1998, p. 27-39.

C. Volpilhac-Auger, « Le livre de raison de Jacques de Secondat », Bibliothèque virtuelle Montesquieu, 2016 http://montesquieu.huma-num.fr/bibliotheque/le-livre-de-raison-de-jacques-de-secondat