Ferguson, Adam

Jean-Pierre Cléro

[en]

1Ferguson (1723-1816), l’un des philosophes les plus brillants de ce qu’il est convenu d’appeler les « Lumières écossaises », est connu pour avoir dit : « Quand je me souviens de ce qu’a écrit le Président Montesquieu, j’ai peine à dire pourquoi je devrais traiter des affaires humaines » [« When I recollect what the President Montesquieu has written, I am at a loss to tell,why I should treat of human affairs »] (An Essay on the History of Civil Society, p. 66 ; les traductions sont miennes). Certes il se reconnaît aussitôt après le droit de livrer ses propres réflexions et sentiments touchant l’histoire philosophique qu’il développe dans son Essai sur l’histoire de la société civile (publiée en 1767) ; mais c’est pour ajouter que ce qu’il croit tirer de son propre fonds est probablement aussi repris de Montesquieu, même quand il n’est pas cité. Et, de fait, si le nom de Montesquieu apparaît à plusieurs reprises dans l’Essai, le plus souvent sur des thèmes bien connus, plus rarement sur des points très recherchés qui impliquent une lecture fine, l’œuvre du Président imprègne le propos de Ferguson ; ce qui ne veut pas dire qu’il reprend les thèmes de L’Esprit des lois comme il les trouve, sans aucune modification, ni critique, ni profonde réinterprétation.

2Il se réfère parfois à des ouvrages de Montesquieu moins lus par les Britanniques que L’Esprit des lois, comme le Dialogue de Sylla et d’Eucrate (1745), où l’auteur fait dire à Sylla : « I love victory, I love great actions, but have no relish for the languid detail of pacific government, or the pageantry of high station » [« J’aime la victoire, j’aime les actions glorieuses, mais je n’ai aucun goût pour le détail languissant du gouvernement pacifique ou pour la pompe d’une haute situation » ; Essai sur l’histoire de la société civile, p. 83 ; traduction approximative et simplifiée, puisque le texte exact est : « J'aime à remporter des victoires, à fonder ou détruire des États, à faire des ligues, à punir un usurpateur. Mais pour ces minces détails de gouvernement où les génies médiocres ont tant d'avantages, cette lente exécution des lois, cette discipline d'une milice tranquille, mon âme ne saurait s'en occuper. », OC, t. VIII, p. 315-316). Mais c’est pour donner du piquant à la thèse soutenue par Hume selon laquelle l’origine des gouvernements des cités se trouve dans la guerre qu’elles se livrent et qui rend nécessaire ce qui ne l’est nullement en temps de paix. Il s’agit de compléter l’idée que les peuples n’aiment pas être asservis en temps de paix ; l’allusion à Montesquieu permet d’aller plus loin : les véritables chefs ne sont pas plus enclins à gouverner en temps de paix.

3C’est encore à travers Hume que Montesquieu est lu et partiellement repris dans la Première section de la 3e partie de l’Essai. Certes, les effets du climat ne sont pas entièrement négligeables pour expliquer comment les nations policées se différencient les unes des autres, mais ils ne jouent sensiblement que dans les cas les plus extrêmes, de grand froid ou de grande chaleur permanents ; dès que l’on ôte ces deux excès, les effets ne s’exercent plus que de façon parfaitement obscure, voire douteuse, sur un organisme sain : « we can never hope to explain the manner of those influences till we have understood what probably we shall never understand, the structure of those finer organs with which the operations of the soul are connected » [« jamais nous ne pourrons expliquer comment agissent ces influences tant que nous n’aurons pas compris ce que probablement nous ne comprendrons jamais, à savoir la structure de ces organes plus fins auxquels sont reliées les opérations de l’âme »] (p. 115). Le passage paraît entièrement issu de plusieurs remarques de l’essai sur les Caractères nationaux dans lequel Hume semble attaquer Montesquieu – ce qui n’est pas possible puisqu’il est déjà imprimé lorsque paraît L’Esprit des lois − et réfute, beaucoup plus certainement, Arbuthnot, qui croyait aussi aux causes physiques des caractères nationaux. Rien n’empêche toutefois Ferguson d’utiliser le texte de Hume contre Montesquieu.

4L’accord avec Montesquieu est évident lorsqu’il s’agit de s’opposer à Hobbes, en défendant l’idée d’une nature humaine naturellement sociable. « Man is born in society, says Montesquieu, and there he remains » [« L’homme est né en société et il y reste »] (Essai sur l’histoire de la société civile, p. 21). Quand ce n’est pas le besoin et la nécessité des soins qui le retiennent, depuis sa naissance et tant qu’il reste enfant, auprès de ses parents, l’homme désire la présence d’autrui et déteste la solitude. La projection du présent état social sur le passé, aussi lointain fût-il, n’embarrasse pas plus Ferguson que Hume ou que Montesquieu, quand bien même cette altérité dont nous ne pouvons pas nous passer serait essentiellement fantasmatique et symbolique et dût-elle presque toute son essence à ce que les Anglais ont appelé la « sympathie ». Mais il est exclu d’honorer du nom d’état de nature un état de guerre figuré comme perpétuel (p. 73).

5L’essentiel de l’emprunt conscient à Montesquieu tient en deux grandes thèses soutenues par l’auteur de L’Esprit des lois : le classement des gouvernements et l’équilibre des fonctions gouvernementales.

6Ce qui frappe d’entrée de jeu Ferguson à propos de la première thèse, c’est le déplacement que Montesquieu opère par rapport au classement, traditionnel depuis Aristote, des gouvernements. Les sept dernières pages de la section X qui concluent la Première Partie de l’Essai illustrent et justifient de façon originale le déplacement opéré par l’auteur de L’Esprit des lois. Tout se passe comme si, dans l’ancienne nomenclature : démocratie, aristocratie, despotisme, Montesquieu avait voulu, conformément à l’expérience des gouvernements et des régimes qu’il a sous les yeux, regrouper la démocratie et l’aristocratie, qui se différencient davantage par degrés que par essence, sous le même chef de république, mais aussi différencier la monarchie du despotisme en faisant une place dans sa distribution à un type de régime et de gouvernement très répandu au XVIIIe siècle mais apparu bien après l’Antiquité et le Moyen Âge : la monarchie qui n’est pas fatalement un despotisme et qui peut devenir constitutionnelle – ce qu’elle est graduellement devenue, depuis le milieu du XVIIe siècle en Angleterre et dont l’exemple pourrait être suivi par bien d’autres États, s’ils veulent éviter l’aventure de révolutions et d’épisodes démocratiques où les citoyens ont plus à craindre que dans les situations présentes.

7Si Ferguson est assez averti de la distinction chère à Montesquieu de la nature (de la forme, de la structure) des gouvernements et de leur principe (c’est-à-dire de ce qui anime ces structures) pour accepter que la vertu soit (ou doive être) le principe de la démocratie, la modération celui de l’aristocratie, l’honneur le principe de la monarchie et la crainte celui du despotisme, il les entend à sa façon et il les fait fonctionner dans un cadre qui est plus proche de celui par lequel Hume concevait, dans les Dialogues sur la religion naturelle, que le théisme, le déisme, l’athéisme passaient par degrés les uns dans les autres plutôt que par des distinctions d’essence. Il faut bien que la démocratie se fasse aristocratie, même si une élite plus ou moins héréditaire la gouverne au nom du peuple et « paraisse » être compétente à le faire, car l’ensemble du peuple ne saurait, sans tyrannie ni confusion, exercer un tel pouvoir. Les frontières entre les castes sont au moins aussi infranchissables que celles des états dans une monarchie, mais l’habileté est, de part et d’autre, pour l’homme puissant, d’essayer de les estomper par sa manière de gouverner. On voit donc que l’on passe par degrés de la démocratie, pourvu qu’elle ne soit pas « parfaite », à la monarchie. En outre, si la démocratie parfaite apparaît absolument antithétique, par la vertu extrême qu’elle préconise et veut voir exister, avec le despotisme, qui suppose une totale corruption, les deux régimes ont tôt fait de se ressembler par le type d’hommes susceptibles d’y prendre tyranniquement le pouvoir. L’égalité dans l’insoumission se transforme vite en égalité dans la soumission et, de toute façon, ne vaut pas plus cher qu’elle. On pourrait se demander si, de cette longue analyse (p. 66-73), fine et sinueuse, qui paraît une suite de variations sur des thèmes de Montesquieu, ne résulte pas une subtile mise en cause, dans L’Esprit des lois, du classement pourtant déclaré préférable à l’ordonnancement traditionnel : le despotisme est-il une classe de gouvernement ? N’est-il pas plutôt, comme la démocratie, lorsqu’elle est ironiquement qualifiée de « parfaite », une pathologie de l’État dont il conviendrait de décrire dans une nosographie comme un des « deux extrêmes par lesquels passent paroxysme ou langueur dans un Etat malade » [« both the extremes are but the transient fits of paroxysm or languor in a distempered state »] (Essai sur l’histoire de la société civile, p. 73) ?

8Quant à la façon dont Ferguson conçoit l’équilibre des pouvoirs, il est difficile qu’elle ne fasse pas penser à Montesquieu, non pas parce qu’il serait le prétendu inventeur de la thèse, au demeurant introuvable chez lui, de la séparation des pouvoirs, mais pour les bonnes raisons invoquées et expliquées dans L’Esprit des lois que, tout pouvoir tendant à l’excès, il faut savoir en tout système politique arrêter le pouvoir par un contre-pouvoir : « It is well known, that constitutions framed for the preservation of liberty, must consist of many parts ; and that senates, popular assemblies, courts of justice, magistrates of different orders, must combine to balance each other, while they exercise, sustain, or check the executive power. If any part is struck out, the others must incroach ». [« On sait bien que les constitutions conçues pour préserver la liberté doivent consister en de nombreuses parties et que les sénats, les assemblées populaires, les cours de justice, les magistrats des divers ordres doivent se combiner pour s’équilibrer les uns les autres, tandis qu’ils exercent, soutiennent ou arrêtent la puissance exécutive. Si l’un d’eux est exclu, il faut que l’édifice chancelle ou s’écroule. »] (Essai sur l’histoire de la société civile, p. 252). Ainsi convient-il que chaque partie de la balance du pouvoir joue son rôle : sur ce point, la leçon de Montesquieu a été apprise dans les termes mêmes dont il a usé, quoiqu’elle ne donne lieu à aucune citation.

Bibliographie

David Hume, « Des caractères nationaux », 1748 (date de la première entrée dans les Essais), dans Essais moraux, politiques et littéraires et autres essais (1741-1777), PUF, Paris, 2001, p. 406-425.

Adam Ferguson, An Essay on the History of Civil Society, 1767, éd. Fania Oz-Salzberger, Cambridge, Cambridge University Press, (1995) 2007.
Le texte a été traduit en français par Claude François Bergier en 1783 (traduction reprise, annotée et introduite par Claude Gautier, Paris, PUF, 1992).
Une nouvelle traduction due à Patrick Vieu paraîtra en novembre 2013 (Lyon, ENS Éditions).

Pour citer cet article

Cléro Jean-Pierre , « Ferguson, Adam », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, octobre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1382693556/fr