Œuvres et écrits attribués à Montesquieu

Catherine Volpilhac-Auger

[en]

1Les Lettres persanes, parues sous l’anonymat et dues à un auteur absolument inconnu, furent parfois attribuées à l’abbé de Gamaches, notamment par les Mémoires historiques et critiques (15 janvier 1722, p. 22) ; en septembre-octobre 1723, Le Mercure en doute, sans être capable pour autant de donner le moindre indice sur « cet habile et gracieux écrivain ». En 1725, Mathieu Marais estime que Le Temple de Gnide sort de la plume de « quelque libertin, qui a voulu envelopper des ordures sous des allégories » ; mais en 1734, il n’a aucune hésitation sur l’identité de l’auteur des Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. Quant à L’Esprit des lois, dont Montesquieu a voulu entourer l’impression du plus grand silence, on en savait le secret à Genève bien avant la publication (Volpilhac-Auger 2011, p. 128-130), et personne en France n’a le moindre doute à ce sujet ; en 1750 il en est de même avec la Défense de L’Esprit des lois.

2Mais l’anonymat auquel tenait tant Montesquieu a donné quelque crédit à des attributions beaucoup plus hasardeuses, renforcées par des biographes ou éditeurs plus soucieux d’accumulation que d’esprit critique, et surtout désireux de s’illustrer par quelque découverte. Il est d’autant plus nécessaire de faire le point sur le sujet qu’une édition critique d’Œuvres complètes repose sur un tel tri, et que l’historique de ces attributions apprend beaucoup sur les méthodes mêmes des éditeurs ou des biographes.

3On n’évoquera pas ici tous les titres d’œuvres supposées perdues, tirés de manière parfois fantaisistes de ses propres œuvres, ou de notes plus ou moins explicites : Xavier Védère déplorait (Masson, 1955, p. 7) qu’on n’ait jamais retrouvé parmi les papiers de Montesquieu ou à l’académie de Bordeaux le manuscrit de sa dissertation, Discours sur la cause et les effets du tonnerre – et pour cause, car il s’agissait là d’un sujet de concours, et les académiciens, dont Montesquieu était, n’avaient pas le droit de concourir. On pourrait multiplier les exemples d’œuvres supposées à partir des Pensées, ou de quelques pages qui constituent en fait un dossier documentaire (Volpilhac-Auger, 2000). On s’attachera plutôt aux attributions d’ouvrages que leur anonymat et la réputation de Montesquieu, doublée de son goût de la discrétion, ont fait se rencontrer de manière improbable, alors même qu’à partir des années 1730, cette réputation était telle que le public ne pouvait se méprendre : on accordera donc la plus grande importance au jugement des contemporains.

Voyage à Paphos

4Un cas d’école est fourni par le Voyage à Paphos, qui fait ici même l’objet d’un article. Quel que soit l’intérêt des diverses analyses qui prétendent tirer des arguments décisifs du style de cet opuscule paru en 1728 dans le Mercure, une seule remarque suffirait à le disqualifier : il ne figure pas dans l’édition des Œuvres de 1758. Pourquoi aurait-il été exclu, s’il avait été de Montesquieu ? Le Temple de Gnide, dont on le rapproche généralement, ou encore Lysimaque, y figurent en bonne place, tout comme Céphise et l’Amour.

5L’historique de l’attribution est également révélateur, et ne permet guère de discussion ni même d’incertitude. Alors qu’aucun des contemporains de Montesquieu, notamment parmi ses biographes (ou plutôt ceux qui ont prononcé son éloge), n’a jamais avancé le moindre élément en ce sens, on en trouve mention seulement en 1778 dans le Supplément de La France littéraire de l’abbé de La Porte, sans doute recopié par O’Gilvy en 1858 pour dresser la liste des ouvrages de Montesquieu dans un Nobiliaire de Guienne souvent peu exact, et dont la compétence littéraire est inexistante : dans les deux cas, aucune justification n’est donnée. En 1878, Louis Vian, auteur peu critique d’une Histoire de Montesquieu et capable des pires procédés (Volpilhac-Auger 2011, p. 270, 331 et 282), s’autorise de ces deux précédents, déclarant même qu’O’Gilvy s’appuie sur le témoignage de la famille de Montesquieu (alors que justement rien de tel n’apparaît dans le « Mémoire pour servir à l’histoire de M. de Montesquieu » rédigé par Jean-Baptiste de Secondat), et y voit une œuvre bien supérieure au Temple de Gnide. Il est immédiatement suivi par Paul Lacroix, dit « le bibliophile Jacob », qui publie l’ouvrage sous le nom de Montesquieu dès 1879, tandis que la même année Laboulaye le fait entrer dans les Œuvres complètes, ce qui enclenche un mouvement que l’on pourrait croire irréversible. En 1951, sans davantage s’interroger, Roger Caillois le déclare « traditionnellement attribué à Montesquieu » – or la « tradition » remonte en fait aux seuls Vian, Lacroix et Laboulaye ; il est suivi par André Masson (1955), qui préfère, comme on le verra plus loin à plusieurs reprises, augmenter le corpus que l’examiner, le seul motif allégué étant qu’on ne peut en « priver le lecteur » : « Le Voyage de l’isle de Paphos qui a toujours été attribué à Montesquieu ne pouvait être absent d’une édition des Œuvres complètes » (p. 237, souligné par nous ; voir Volpilhac-Auger 2011, p. 358). L’édition en cours des Œuvres complètes permet au lecteur d’en juger en fournissant le texte, mais en l’assortissant des plus expresses réserves (t. IX, 2006).

Bigarrures, et quelques poèmes et dissertations

6D’autres attributions n’ont été qu’un feu de paille. Signalons les licencieuses Netturalles, ou la Licéride, fragment traduit du latin (1743), qu’on n’a jamais vraiment cru être de Montesquieu, malgré ce qu’en dit, sur la foi de quelques bibliophiles, le catalogue de la Bibliothèque nationale de France (Xavier Védère dans Masson, 1955, p. 9-10 ; Angus Martin, 1976). On évoquera seulement pour mémoire l’attribution à Montesquieu d’un carnet de notes, les Bigarrures, selon une hypothèse avancée par Louis Desgraves en 1956 et qui n’a guère été soutenue dans la suite par son auteur. Il en est de même pour le poème « À la comtesse d’Egmont allant à un combat simulé » (Courtney, 1998, 2.01) : les fêtes données à Bordeaux en l’honneur de la fille du duc de Richelieu, qui se maria en 1756, ne pouvaient être connues de Montesquieu… Et ce poème de circonstance, s’il a vraiment un auteur identifiable, doit se trouver chez le fils de Montesquieu ou dans un cercle bordelais, comme c’est aussi sans doute le cas pour les vers dédiés à « Mme Le Franc, dame du séjour enchanté de Baillon, en 1738 » (OC, t. IX, 2006). Une autre attribution, que l’on n’a jamais pris la peine de réfuter tant elle paraissait peu fondée, figure encore dans mainte bibliographie ou maint dictionnaire : le recueil des Étrennes de la Saint-Jean (1738, parfois données comme étant postérieures), attribuées à Crébillon, Maurepas, Moncrif, « le président de Montesquieu » et Caylus, à qui elles doivent être plus justement rendues (Courtney, 1998, 1. 72) ; Kris Peeters (2004) a montré que c’est par la confusion d’un titre dérivé (L’Histoire véritable […] des Étrennes de la Saint-Jean) avec celui de l’Histoire véritable que l’erreur s’est installée. Mais au moins jamais aucune de ces œuvres n’est-elle entrée dans le corpus.

Correspondance

7Il a toujours été facile de supposer une correspondance, comme on le voit ici-même à l’article « Helvétius », qui évoque les lettres très critiques envers Montesquieu qu’on forgea sous le nom de cet auteur à l’époque de la Révolution, et qu’il a été très difficile de retirer des Œuvres complètes (dans l’édition d’André Masson, en 1955, Gébelin ne put s’y résoudre). On ne s’attardera pas sur le cas des faux grossiers répandus en 1869 par Vrain Lucas, qui fait de Montesquieu un ancêtre de Sherlock Holmes partant à la recherche des manuscrits de Newton pour faire éclater l’antériorité des découvertes de Blaise Pascal, et entretenant une correspondance à ce propos avec le mathématicien Jean II Bernoulli et Savérien (toutes les lettres apocryphes sont fournies dans « Montesquieu comme vous ne l’avez jamais connu », 2010). Plus dangereuses, car plus vraisemblables, trois lettres « au chevalier de Bruant » parues onze ans seulement après la mort de Montesquieu, parmi des Lettres écrites par M. de Voltaire à ses amis du Parnasse (1766), et qui paraissent émaner d’un éditeur scrupuleux : « Les trois lettres suivantes ne sont pas de M. de Voltaire ; au moins elles ne nous paraissent pas en être, et nous avons de très bonnes raisons de les attribuer au célèbre auteur de L’Esprit des lois. Nous les plaçons ici comme très dignes de ce recueil. »

8Ces trois lettres n’ont jamais été publiées dans les éditions françaises de la correspondance de Montesquieu : le chevalier de Bruant n’est pas connu, encore moins comme un ami de Montesquieu, ce qui les rend suspectes d’emblée, sans les disqualifier complètement néanmoins. Mais surtout le caractère apocryphe du volume ayant été reconnu, aucune confiance ne pouvait être accordée à l’éditeur de ces lettres. Mais il n’en a pas moins été intégralement traduit en anglais (Letters of M. de Voltaire, to several of his friends, 1770) ; de ce fait, ces trois lettres ont été reprises dans The Complete Works of M. de Montesquieu, translated from the French (1777). Elles sont ainsi entrées dans des éditions anglaises ou américaines, désormais largement accessibles puisqu’elles sont en ligne.

9Ces lettres n’ont rien qui contredisent ouvertement la pensée de Montesquieu, si ce n’est l’évocation d’une Angleterre proche du despotisme (lettre I) ; mais il s’agit seulement d’un pastiche ou délayage de sa pensée, où l’on ne reconnaît ni sa plume, ni sa manière : la succession des maximes, la grandiloquence constante, les idées vagues, les généralisations brutales sont encore moins à leur place dans une lettre que dans l’ensemble de son œuvre ; jamais dans sa correspondance Montesquieu ne se livre à de telles analyses. La deuxième et la troisième affichent leur caractère fictif, ou plutôt conventionnel ou littéraire, avec une adresse à « Philinte », qu’il est difficile de ne pas identifier avec le raisonnable ami du Misanthrope, tandis que s’intercalent des formules voltairiennes (la distinction entre le grand homme et le conquérant) devenues communes. Ainsi, sans rien nous apprendre sur Montesquieu, ces trois lettres nous révèlent l’image que pouvait s’en faire celui qui l’a pastiché en 1766 : un critique sévère de la société (des financiers, des femmes, de la Cour), prompt à appliquer au pied de la lettre les jugements portés dans L’Esprit des lois. Tel est le seul intérêt qu’elles méritent.

Essai touchant les lois naturelles et la distinction du juste et de l’injuste

10En revanche, il nous faut nous attarder sur un opuscule apparu en 1955 : un manuscrit souvent cité sous le titre abrégé d’« Essai sur le juste et l’injuste », dont une copie du XIXe siècle dormait dans les archives de la Ville de Bordeaux ; celle-ci est publiée par Xavier Védère, archiviste de la Ville, au tome III des Œuvres complètes de Montesquieu dirigées par André Masson. C’est évidemment une véritable découverte, qui fait apparaître une nouvelle facette de Montesquieu philosophe : ainsi est révélée une nouvelle définition de la loi, comme commandement (alors que la grande originalité de Montesquieu est de définir la loi comme rapport), et référence est constamment faite à Dieu, ce qui ne concorde guère avec la démarche même de L’Esprit des lois. Alors que le Voyage à Paphos n’entraînait aucune conséquence, car l’apport philosophique ou esthétique en était mince, on a ici apparemment affaire à une publication destinée à faire date. Il s’avère cependant bientôt qu’elle suscite des doutes, chez de véritables connaisseurs de la pensée de Montesquieu comme Robert Shackleton et Jean Brèthe de La Gressaye, dont Catherine Larrère, au tome IX des Œuvres complètes (2006), reprend et conforte la démonstration ; ni les preuves externes ni les preuves internes n’emportent l’adhésion, bien au contraire, car il s’agit d’une copie moderne sur laquelle a été porté, sans aucune autorité, le nom de Montesquieu, et d’un recueil de lieux communs dont l’expression et la pensée sont fort éloignées de tout ce qu’on connaît de lui. Les rapprochements entre cet Essai et L’Esprit des lois, ponctuels et superficiels, ne peuvent donc valoir comme preuve. Mais le mal est fait : l’ouvrage est entré dans le corpus en 1955, et même si l’édition de 2006 formule les plus expresses réserves, force est de le publier, car le doute ne pourra être complètement levé tant qu’on n’aura pas établi quel en est l’auteur (Shackleton suggérait le nom de Burlamaqui). Et l’on trouve encore des critiques pour en traiter comme des Pensées ou de L’Esprit des lois, sur la foi de l’édition de 1955, ou qui peut-être, omettant la place de l’ouvrage dans le volume (en appendice) et l’introduction, voudront voir dans cette publication, qui entend donner au lecteur les moyens de juger, la confirmation de ce qui semble bien avoir été une pure et simple erreur.

Bibliographie

Voyage à Paphos, dans OC, t. IX, 2006, Appendice I, p. 545-573 (éd. Cecil P. Courtney et Carole Dornier).

« Pour Madame Le Franc », « Pour Madame Geoffrin », OC, t. IX, 2006, Appendice I, p. 575-590 (éd. Pierre Rétat et Sylvain Menant).

Essai touchant les lois naturelles et la distinction du juste et de l’injuste (dit parfois Essai sur le juste et l’injuste), dans OC, t. IX, 2006, Appendice I, p. 591-607 (éd. Pierre Rétat et Catherine Larrère).

« À la comtesse d’Egmont allant à un combat simulé », Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 1868/336.

« Sur les Lettres persanes », Mémoires historiques et critiques, jeudi 15 janvier 1722, Amsterdam, J. F. Bernard, art. I, p. 11-22, reproduit dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003, p. 39-43. http://books.google.fr/books?hl=fr&id=bc4UAAAAQAAJ

Le Mercure, VI (1723), septembre [octobre], p. 544-546, reproduit dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, p. 39-47. http://books.google.fr/books?id=I6ACpGWdi0kC

Correspondance littéraire du président Bouhier, no 8, Lettres de Mathieu Marais, éd. Henri Duranton, Saint-Étienne, 1980-1987, t. I, p. 125 (1725 ; reproduit dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, p. 49) et t. VI, p. 144-165 (1734 ; extraits, ibid., p. 85-88).

Jean-Baptiste de Secondat, « Mémoire pour servir à l’histoire de M. de Montesquieu » (1755), reproduit dans C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, p. 249-258.

Lettres écrites par M. de Voltaire à ses amis du Parnasse, Londres, Nourse, 1766, [J. Robinet éd.], p. 1-16.

Letters of M. de Voltaire, to several of his friends, translated from the French by T. Franklin, Glasgow, Robert Urie, 1770 (les lettres de Montesquieu y figurent aux pages 1-11).

The Complete Works of M. de Montesquieu, Translated from the French, 4 vol., London, T. Evans and W. Davis (et Dublin), 1777, t. III, p. 485-491. http://oll.libertyfund.org/title/1338/74658

Abbé Joseph de La Porte, Supplément à la France littéraire, Paris, Veuve Duchesne, t. III, 1778, p. 154 et 222. http://books.google.fr/books?id=0JLaXGrm77EC

Henri Gabriel O’Gilvy, Nobiliaire de Guienne et de Gascogne, Bordeaux, 1858, t. II, p. 259. http://www.archive.org/details/nobiliairedegui02laffgoog

Louis Vian, Histoire de Montesquieu, Paris, Didier, 1878, p. 92-94. http://www.archive.org/details/histoiredemonte01viangoog

Montesquieu, Voyage à Paphos, « publié par le Bibliophile Jacob », Paris, Librairie des bibliophiles, 1879. http://www.archive.org/details/levoyagepaphos00mont

Montesquieu, Œuvres complètes, Roger Caillois éd., t. II, 1951, p. 1583.

Montesquieu, Œuvres complètes, André Masson dir., t. III, 1955.

Louis Desgraves, « Un carnet de notes inédit de Montesquieu : les Bigarrures », Actes du Congrès Montesquieu, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 111-118.

Angus Martin, « Desfontaines, Gouge de Cessières et un morceau attribué à Montesquieu : les Netturales de 1743 », Revue des sciences humaines vol. 41, no 164 (1976), p. 605-608.

Cecil P. Courtney, « Bibliographie chronologique provisoire des œuvres de Montesquieu », Revue Montesquieu 2 (1998), p. 211-245. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article157

C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu, l’œuvre à venir », Revue Montesquieu 4 (2000), p. 5-25. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article326

Kris Peeters, « Bibliographie critique du comte de Caylus », dans Le Comte de Caylus : les arts et les lettres, Nicholas Cronk et K. Peeters dir., Amsterdam – New York, Rodopi, 2004, p. 288.

C. Volpilhac-Auger, « Montesquieu comme vous ne l’avez jamais connu », Lire Montesquieu, ENS de Lyon, ENS Média – UOH, 2010, http://lire-montesquieu.ens-lyon.fr > Ressources.

C. Volpilhac-Auger, avec la collaboration de Gabriel Sabbagh et Françoise Weil, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, « Métamorphoses du livre », 2011.