Commerce

1Afin de désigner les activités de production et d’échange, le terme de « commerce » est plus pertinent que celui d’« économie » au XVIIIe siècle. Dans les dictionnaires de l’époque, ce terme revêt deux sens distincts : il désigne au sens large la communication entre les hommes, leur mise en rapport, leur fréquentation mutuelle dans le « commerce du monde », et peut s’appliquer aux échanges culturels autant que matériels ; il renvoie en second lieu à l’échange de biens permettant la satisfaction des besoins, aux pratiques d’achat et de vente. En ce second sens, l’étude du commerce conduit à évaluer les sources de la richesse des nations et à découvrir les moyens par lesquels l’enrichissement des particuliers peut conduire à l’enrichissement de l’État. Montesquieu, pour sa part, consacre deux livres entiers de L’Esprit des lois au rapport des lois au commerce (livre XX) et à son histoire (livre XXI). Analysé comme un phénomène culturel, social et politique, le commerce acquiert ainsi dans son œuvre – parue quelques années avant que les physiocrates ne popularisent l’économie politique – un statut inédit.

Portée politique du commerce

2L’usage de l’économie se comprend d’abord, chez Montesquieu, comme critique d’une certaine figure de la raison d’État. Montesquieu n’affirme pas seulement que despotisme et essor du commerce sont incompatibles ; il soutient que le commerce, en vertu du nomadisme du capital marchand, peut s’opposer à la réussite des opérations arbitraires et des grands « coups d’autorité ». Les nouveaux instruments financiers introduisent la mobilité de la propriété : les richesses mobilières peuvent échapper à la prise de la souveraineté. Comme l’a montré Albert Hirschman, l’éloge du doux commerce repose ainsi sur les effets de la rationalité intéressée : les passions des princes ne sont régulées ni par la raison ni par la vertu mais par l’intérêt. Dans L’Esprit des lois, Montesquieu tente d’expliquer « comment le commerce se fit jour en Europe à travers la barbarie ». L’intitulé du chapitre n’est pas innocent : il sous-entend une apologie du commerce, opposé à la « barbarie », et donc d’ores et déjà synonyme, semble-t-il, de « civilisation ». Montesquieu met en exergue le rôle de la lettre de change, dont l’invention permit aux Juifs persécutés de déterritorialiser leurs richesses, d’« éluder la violence » et de faire du monde leur cité (XXI, 20). Depuis l’invention de la lettre de change (moyen d’accélérer la circulation du capital, qui lui permet de fuir au gré de ses détenteurs), la prétendue prudence du machiavélisme est devenue une véritable imprudence. La conservation et l’accroissement de l’État passe désormais par celle de ses richesses ; or « il n’y a plus que la bonté du gouvernement qui donne de la prospérité ». La méchanceté passionnelle des princes est évitée ici par une « heureuse » disposition des circonstances : au lieu d’une action directe sur les passions, l’évolution historique permet de se prévaloir d’un résultat bénéfique, la modération, qui n’est issue ici d’aucune visée morale. La sécurité, qui constitue la substance même de la liberté politique dans la définition qu’en donne Montesquieu, est confortée par l’essor du commerce : « Ce qui fait que les gens de commerce sont plus indépendants, c’est que leurs biens sont plus hors de portée des mains du souverain » (Pensées, no 776 ; copié vers 1734-1735). Comme le souligne Pierre Manent, l’intérêt des princes parle ainsi un autre langage au temps de Montesquieu qu’au temps de Machiavel : loin de susciter l’initiative de « coups d’autorité » destinés à conforter leur pouvoir, la nécessité leur conseille d’être bon et de modérer leur désir de domination.

3La création des républiques commerçantes témoigne à son tour de la façon dont le commerce peut promouvoir la liberté. Grâce au commerce, les hommes sont en mesure d’échapper aux violences et aux persécutions religieuses ou politiques et de survivre dans les territoires les plus stériles en transportant les ressources produites par d’autres dans « tout l’univers » – ainsi en Hollande (XX, 5). Fuyant les maux de l’arbitraire politique, le commerce crée de nouveaux refuges contre l’abus de pouvoir. Le livre XXI de L’Esprit des lois évoque d’abord le « règne » du commerce : « Le commerce, tantôt détruit par les conquérants, tantôt gêné par les monarques, parcourt la terre, fuit d’où il est opprimé, se repose où on le laisse respirer : il règne aujourd’hui où l’on ne voyait que des déserts, des mers et des rochers ; là où il régnait, il n’y a que des déserts » (XXI, 5). Mais au terme de l’histoire du commerce, la situation s’est inversée : la mobilité du commerce ne lui permet plus seulement de fuir les abus de pouvoir, mais aussi de les contrer – la fuite des capitaux suscitant des effets en retour sur le politique (XXI, 16 [20]). Le pouvoir paraît désormais soumis à la domination de l’économie, dont le règne s’étend par-delà les frontières. La leçon de l’histoire est claire : par la mondialisation des échanges, les sociétés marchandes acquièrent une forme d’autonomie à l’égard des pouvoirs souverains. L’histoire du commerce expose l’avènement progressif d’une « société civile » mondiale qui peut infléchir la politique des États : comme l’écrit Catherine Larrère, l’histoire du commerce « résume ce basculement du politique au social, cette émancipation de la société par rapport au gouvernement » (2002, p. 330).

4Cependant, Montesquieu ne croit pas au lien indéfectible entre marché et liberté politique. S’il peut empêcher un État modéré de sombrer dans le despotisme, le commerce ne saurait transformer un État despotique en État modéré. La bonne volonté ne suffit pas : « La Moscovie voudrait descendre de son despotisme, et ne le peut. L’établissement du commerce demande celui du change ; et les opérations du change contredisent toutes ses lois » (XXII, 14). L’obstacle politique et juridique est ici irréductible : le commerce ne peut imposer la liberté.

Esprit de conquête et esprit de commerce

5Ce qui caractérise le commerce est en premier lieu sa douceur. Dans L’Esprit des lois, la douceur du commerce tient aux bénéfices moraux dus à la multiplication des processus d’échange. La férocité des mœurs qui caractérisait les anciennes républiques militaires tend à disparaître au profit d’une plus grande humanité dans les États modernes : Le commerce guérit des préjugés destructeurs ; et c’est presque une règle générale, que partout où il y a des mœurs douces, il y a du commerce, et que partout où il y a du commerce, il y a des mœurs douces.
Qu’on ne s’étonne donc point si nos mœurs sont moins féroces qu’elles ne l’étaient autrefois. Le commerce a fait que la connaissance des mœurs de toutes les nations a pénétré partout : on les a comparées entre elles, et il en a résulté de grands biens.
On peut dire que les lois du commerce perfectionnent les mœurs, par la même raison que ces mêmes lois perdent les mœurs. Le commerce corrompt les mœurs pures(a) : c’était le sujet des plaintes de Platon ; il polit et adoucit les mœurs barbares, comme nous le voyons tous les jours (XX, 1).

(a) César dit des Gaulois que le voisinage et le commerce de Marseille les avaient gâtés de façon qu’eux, qui autrefois avaient toujours vaincu les Germains, leur étaient devenus inférieurs. Guerre des Gaules, liv. VI.

6Non qu’il faille invoquer ici un désir naturel de sécurité et de propriété qui s’exprimerait dans le commerce et favoriserait la pitié ou l’humanité. La « douceur » résulte de la comparaison des nations entre elles, associée aux voyages commerciaux. Plus qu’un simple transport des marchandises relevant d’un échange du nécessaire contre le superflu, le commerce se conçoit en effet comme circulation des hommes et « communication des peuples » (XXI, 5). Ce sont les navigateurs qui, en véhiculant une forme de savoir relatif à la différence des cultures, contribuent à atténuer la férocité liée à l’ignorance et aux préjugés : « Les connaissances rendent les hommes doux ; la raison porte à l’humanité : il n’y a que les préjugés qui y fassent renoncer » (XV, 3).

7La douceur du commerce tient, en second lieu, au type de conduite et d’action rationnelle intéressée qu’il tend à généraliser par sa pratique. Grâce à la diffusion de l’esprit de calcul, les hommes tendent à se déprendre de la rationalité militaire, où les gains des uns sont les pertes des autres. Dans L’Esprit des lois, les vertus pacificatrices du commerce tiennent à l’interdépendance des échanges : « si l’une a intérêt d’acheter, l’autre a intérêt de vendre, et toutes les unions sont fondées sur des besoins mutuels » (XX, 2). Là où la guerre sépare les peuples, le commerce les unit. Montesquieu fait fond sur le processus même de l’échange : la négociation par laquelle les intérêts des uns doivent être accommodés à ceux des autres contraste avec l’esprit belliqueux qui répugne à toute prise en considération des avantages de l’« ennemi ».

8Comme l’a montré Catherine Larrère, le discours sur l’économie s’inscrit de la sorte au sein d’une réflexion sur les relations internationales. Les Réflexions sur la monarchie universelle tentent de rendre compte de la mutation historique de l’esprit de conquête à l’esprit de commerce, dont les politiques doivent prendre acte. D’abord destiné à être publiées à la suite des Romains en 1734 avant d’être retirées de la circulation par Montesquieu lui-même, l’opuscule envisage le passage d’une vision agonistique des rapports internationaux envisagés sous l’angle de l’art de la guerre, à la conception pacifique d’une communauté d’intérêts. L’Europe, centre des rivalités et de la puissance, doit être envisagée à la lumière de nouvelles données géopolitiques et économiques : « l’Europe n’est plus qu’une nation composée de plusieurs, la France et l’Angleterre ont besoin de l’opulence de la Pologne et de la Moscovie, comme une de leurs provinces a besoin des autres ; et l’État qui croit augmenter sa puissance par la ruine de celui qui le touche, s’affaiblit ordinairement avec lui » (Réflexions sur la monarchie universelle, xviii, OC, t. II, p. 360 ; voir Pensées, no 318, antérieur à 1731). Si l’époque moderne est celle du commerce et non de la conquête, les critères du jugement politique s’en trouvent modifiés. À la victoire soldée en territoire, les monarques doivent substituer la figure économique de la puissance : « L’Europe fait à présent tout le commerce et toute la navigation de l’univers ; or, suivant qu’un État prend plus ou moins de part à cette navigation ou à ce commerce, il faut que sa puissance augmente ou diminue » (Réflexions sur la monarchie universelle, ii, p. 341). Dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, Montesquieu insiste à ce titre sur ce qui sépare les modernes des anciens, afin de discréditer l’exemple de Rome. L’erreur serait de ne pas prendre en compte la mutation historique qui a conduit l’« esprit de commerce » à succéder, depuis quatre cents ans, à l’« esprit de conquête » qui avait un temps prévalu. Si jadis l’esprit de conquête était justifié du point de vue de la politique de puissance, il paraît désormais dénué de sens :
Mais aujourd’hui que les peuples tous policés sont, pour ainsi dire, les membres d’une grande république, ce sont les richesses qui font la puissance, n’y ayant point aujourd’hui de nation qui ait des avantages qu’une plus riche ne puisse presque toujours avoir.
Mais ces richesses variant toujours, la puissance change de même ; et quelque succès qu’un État conquérant puisse avoir, il y a toujours une certaine réaction qui le fait rentrer dans l’état dont il était sorti (Réflexions sur la monarchie universelleii, p. 341-342).

9Le cas anglais est emblématique. Plus que toute autre nation, l’Angleterre incarne les principes du « doux commerce », ce qui permet d’établir une forme de réciproque à la formulation selon laquelle le commerce porte à la paix : « Cette nation, que la paix et la liberté rendraient aisée, affranchie des préjugés destructeurs, serait portée à devenir commerçante » (XIX, 27). Le plus bel éloge du livre XX lui revient : comme l’avait aussi relevé Voltaire dans les Lettres philosophiques (1734), « c’est le peuple du monde qui a le mieux su se prévaloir à la fois de ces trois grandes choses : la religion, le commerce et la liberté » (XX, 6 [7]). En faisant du commerce la forme même de sa puissance et le garant de son indépendance, l’Angleterre a su découvrir le véritable lien qui unit chez les modernes richesses et puissance : le commerce n’est plus seulement l’instrument de la puissance, mais sa substance même. Toutefois, Montesquieu est loin de passer sous silence la jalousie commerciale anglaise. La concurrence des intérêts peut porter au conflit : Une nation commerçante a un nombre prodigieux de petits intérêts particuliers ; elle peut donc choquer et être choquée d’une infinité de manières. Celle-ci deviendrait souverainement jalouse ; et elle s’affligerait plus de la prospérité des autres, qu’elle ne jouirait de la sienne.
Et ses lois, d’ailleurs douces et faciles, pourraient être si rigides à l’égard du commerce et de la navigation qu’on ferait chez elle, qu’elle semblerait ne négocier qu’avec des ennemis. (XIX, 27, souligné par nous)

10En excluant la « douceur » des lois du commerce, et en réintroduisant « l’ennemi » dans la pratique de la négociation, Montesquieu ne paraît pas céder à un optimisme libéral naïf. Sans doute n’a-t-il pas oublié les actes de Navigation, et les tarifs anglais souples et réglés qui seront opposés plus loin aux douanes rigides de la France, ne doivent pas occulter cet aspect protectionniste de la politique anglaise. Dans ses Pensées, Montesquieu rapporte les négociations de l’Angleterre afin d’exclure la France du commerce avec le Portugal et de « mettre à terre » celui qu’elle fait avec l’Espagne (Pensées, no 1966). L’Esprit des lois n’ignore pas que la « nation libre » n’a pas renoncé à la guerre, pas plus qu’elle n’a renoncé à l’empire : optant pour la « guerre de mer » plutôt que pour la « guerre de terre », changeant les « objets de conquête » (les colonies) en « objets de commerce », elle fait simplement preuve d’un plus grand « raffinement » (XIX, 27 ; XXI, 17 [21]). À cet égard, l’intérêt n’est pas seulement conçu comme principe d’association mais aussi comme principe de dissociation : « Souverainement jalouse du commerce qu’on fait chez elle, elle [l’Angleterre] se lie peu par des traités et ne dépend que de ses lois » (XX, 6 [7]). Parce que les États ne peuvent renoncer à tout projet de domination, l’harmonie commerçante des intérêts n’est considérée par Montesquieu que comme l’horizon souhaitable de la modernité et comme facteur de pacification.

La critique de l’autarcie

11L’affirmation se veut économiquement fondée : que le doux commerce puisse présider aux relations entre les nations tient au mécanisme même de l’échange. Montesquieu met en lumière les paradoxes de la défense du protectionnisme ou de l’autarcie, qui ignore la réciprocité et s’expose à des représailles. La restriction des importations n’aurait d’autre effet que de rendre incertaine toute exportation future ; l’appauvrissement des concurrents met en péril les débouchés des productions nationales. Il y va de la définition même de l’échange, fondée sur l’équivalence, et donc sur la demande solvable : « Il y a cette différence que, dans le cas de l’achat, le commerce se fait à proportion des besoins de la nation qui demande le plus ; et que, dans l’échange, le commerce se fait seulement dans l’étendue des besoins de la nation qui demande le moins, sans quoi, cette dernière serait dans l’impossibilité de solder son compte » (XXII, 1). Puisque « tout est échange », toute perte des uns est future perte des autres : « […] les États tendent toujours à se mettre dans la balance et à se procurer leur libération ; ainsi ils n’empruntent qu’à proportion de ce qu’ils peuvent payer, et n’achètent qu’à mesure qu’ils vendent […] » (XXII, 10 ; voir aussi Pensées, no 832, antérieur à 1739).

12Montesquieu rompt avec le colbertisme : il est utile aux peuples qui cultivent les arts (c’est-à-dire les techniques) que d’autres les cultivent aussi, car la source de richesses ainsi créée permettra l’importation de nouveaux produits manufacturés. La thèse mercantiliste selon laquelle tout gain de puissance ne peut s’obtenir que par l’abaissement de celle des autres est fausse (Pensées, no 1800). Au livre XX de L’Esprit des lois, Montesquieu récuse ainsi le modèle mercantiliste du jeu à somme nulle ; la richesse des uns ne croît pas par simple prélèvement sur celle des autres. Dans les pays riches, la balance commerciale ne correspond pas à un équilibre statique, mais à un équilibre dynamique, condition d’une croissance conjointe. La formation des richesses ne saurait être instantanée : « La quantité excessive de ce qu’il [le Japon] peut recevoir, produit la quantité excessive de ce qu’il peut envoyer » (XX, 21 [23]). Telle est la raison pour laquelle une nation qui dispose de ressources a tout intérêt à s’ouvrir aux échanges : « les choses seront en équilibre comme si l’importation et l’exportation étaient modérées ; et d’ailleurs cette espèce d’enflure produira à l’État mille avantages : il y aura plus de consommation, plus de choses sur lesquelles les arts peuvent s’exercer, plus d’hommes employés, plus de moyens d’acquérir de la puissance » (XX, 21 [23] ; suite immédiate du texte précédent) . Ce refus d’une opposition entre l’extérieur et l’intérieur marque à nouveau une rupture décisive à l’égard des auteurs dits mercantilistes ; la différence entre justice à l’intérieur et chrématistique à l’extérieur est dénuée de sens. Corrélativement, la volonté de se cantonner à l’importation du « nécessaire » en proscrivant les importations de luxe est absurde : « Il est difficile qu’un pays n’ait des choses superflues ; mais c’est la nature du commerce de rendre les choses superflues utiles, et les utiles nécessaires. L’État pourra donc donner les choses nécessaires à un plus grand nombre de sujets » (ibid.). La définition courante du commerce, échange du superflu contre le nécessaire, se trouve ainsi déconstruite.

13Une telle harmonisation des intérêts reste cependant conçue de façon restrictive : elle exclut les nations « pauvres » – dépourvues de ressources agricoles ou manufacturières. Les nations auxquelles le commerce extérieur peut porter préjudice ne sont pas les nations naturellement bien dotées, susceptibles de subvenir elles-mêmes à leurs besoins – en l’occurrence, la France, dont on ne cesse de clamer l’aptitude providentielle à l’autosuffisance – mais les nations démunies, c’est-à-dire privées de biens mobiliers, sans instrument d’échange : « Dans les pays de commerce, l’argent qui s’est tout à coup évanoui, revient, parce que les États qui l’ont reçu, le doivent ; dans les États dont nous parlons, l’argent ne revient jamais, parce que ceux qui l’ont pris ne doivent rien » (ibid.). À ces États qui manquent « de tout », et importent toujours plus qu’ils n’exportent, ce n’est pas l’insertion dans le commerce international qui est conseillée, mais bien plutôt le retrait du marché mondial des échanges. La mondialisation porte préjudice aux nations pauvres : « Un pays qui envoie toujours moins de marchandises ou de denrées qu’il n’en reçoit, se met lui-même en équilibre en s’appauvrissant : il recevra toujours moins, jusqu’à ce que, dans une pauvreté extrême, il ne reçoive plus rien » (ibid.). À l’intérieur, cet équilibre autodestructeur joue au détriment des plus démunis ; le déficit structurel de la balance commerciale est facteur de misère accrue. Le développement adéquat serait celui qui privilégie les cultures vivrières dont bénéficie le plus grand nombre.

14Si l’harmonie des intérêts est en revanche affirmée entre nations riches ou policées, c’est que la croissance modérée peut censément profiter à tous. Montesquieu en fournit le paradigme à propos de la quantité de numéraire qu’il convient d’injecter dans le commerce. La modération préconisée dans L’Esprit des lois vaut pour l’économie ; l’accroissement du commerce doit être insensible afin de ne pas engendrer d’effets pervers (crises économiques, déséquilibres sociaux : voir Pensées, no 1650).

La liberté du commerce

15 L’Esprit des lois noue ainsi philosophie politique, doctrine économique et théorie des relations internationales. Au livre XX de L’Esprit des lois, la distinction entre commerce de luxe et commerce d’économie manifeste la complémentarité entre républiques et monarchies, à l’encontre de la rivalité traditionnellement évoquée (XX, 4). Montesquieu fait prévaloir une division internationale des fonctions fondée sur la typologie politique. D’un côté, la Hollande républicaine, vouée au commerce d’économie, ne peut être considérée comme un adversaire véritable : au lieu d’entraver son commerce de commission, il faudrait l’encourager au contraire, car il ne rapporte aux nations qui pratiquent le commerce de luxe que des avantages (XX, 8). De l’autre, il est absurde d’édicter des lois somptuaires, conformément à la police mercantiliste, afin d’interdire les importations des produits de luxe. Le luxe est réservé aux gouvernements monarchiques et au type de sociabilité qui les caractérise : « […] son objet principal [1748-1750 : unique] est de procurer à la nation qui le fait tout ce qui peut servir à son orgueil, à ses délices et à ses fantaisies » (XX, 4). Seules conviennent aux monarchies les lois somptuaires qui ont pour objet une « frugalité relative » (VII, 5).

16Dans L’Esprit des lois, la plupart des pratiques mercantilistes se trouvent discréditées : elles ne sauraient convenir – et encore – qu’au commerce des républiques. La distinction typologique répond au débat contemporain sur l’aptitude des monarchies à faire le commerce : Montesquieu théorise les conditions d’un commerce propre à la monarchie, doté d’un objet et pourvu d’institutions qui lui sont propres. Les propositions du système de Law, relevant de l’homogénéisation despotique et d’une « ignorance égale de la constitution républicaine et de la monarchique » (II, 4), sont tout aussi inadéquates. La critique de Montesquieu atteint surtout les compagnies privilégiées, dont l’utilité se trouve confinée aux seules républiques. C’est un tort que d’accorder à des particuliers des privilèges exclusifs afin de commercer dans les colonies : « On n’a point de confiance en de pareilles gens ; le commerce est discontinué par le changement perpétuel de ceux à qui on le confie ; personne ne ménage ce commerce, et ne se soucie de le laisser perdu à son successeur ; enfin le profit reste dans des mains particulières, et ne s’étend pas assez » (XX, 18 [20] ; les éditions de 1757-1758 suppriment enfin). Au nom de la confiance et de la nécessité d’une diffusion des richesses dans l’ensemble de la société, la politique colbertiste se trouve ainsi dénoncée. Dans L’Esprit des lois, la critique des monopoles concerne également l’utilisation des privilèges politiques ou sociaux dans l’économie. Telle est la raison pour laquelle il faut défendre aux nobles de faire le commerce dans les aristocraties : « des marchands si accrédités feraient toutes sortes de monopoles. Le commerce est la profession des gens égaux ; et parmi les États despotiques, les plus misérables sont ceux où le prince est marchand » (V, 8). Le même argument vaut pour le prince dans les monarchies : soit qu’il l’exerce lui-même, soit qu’il le confie à un tiers, le monarque ne doit pas prendre part au commerce (XX, 17 [19]). Les rapports du public et du privé exigent, dans les monarchies, que le public soit juge et non partie : les compagnies privilégiées (qui donnent « aux richesses particulières la force des richesse (richesses) publiques », XX, 9 [10]), comme les banques (qui font de l’argent particulier le « trésor » du prince), ou le commerce opéré par le prince (qui le ravale au rang de particulier) sont donc contraires à son esprit.

17La revendication en faveur de la liberté du commerce, dans L’Esprit des lois, ne s’apparente donc nullement à une prise de position libre-échangiste. Ainsi doit-on se garder d’une lecture rétrospective, déformée par le schéma libéral datant du XIXe siècle, d’une opposition entre la liberté et la loi. En intitulant le livre XX « Des lois dans le rapport qu’elles ont avec le commerce considéré dans sa nature et ses distinctions », Montesquieu indique qu’il n’entend pas renoncer à la prétention de l’État à légiférer en la matière. À cet égard, l’éloge de l’Angleterre permet de mieux cerner les choses : en faisant céder ses intérêts politiques aux intérêts de son commerce, cette nation « indépendante » et « souverainement jalouse » ne subordonne pas le commerce au désir de grandeur, les intérêts commerciaux aux intérêts politiques ; mais elle n’est pas sans élever des barrières protectionnistes, qui varient selon la nécessité. L’Angleterre « gêne le négociant, mais c’est en faveur du commerce » ; une forme de réglementation continue à y prévaloir. L’absence de tarif réglé avec les autres nations y est simplement le gage de l’adaptation aux conjonctures variables. Sur ce point, Montesquieu approuve Melon, qui dans son Essai politique sur le commerce (1734) soutenait que l’Acte de navigation des Anglais est compatible avec la liberté du commerce. Aux prohibitions qui conviennent à un faible commerce extérieur, il faut préférer désormais des droits plus souplement calculés suivant les variations des échanges.

18L’une des thèses centrales du livre XX de L’Esprit des lois apparaît de la sorte : la liberté du commerce n’est pas la liberté des commerçants. Elle n’est pas une « faculté accordée aux négociants de faire ce qu’ils veulent », hors de toute emprise du droit ni de toute régulation du pouvoir : « Ce qui gêne le commerçant ne gêne pas pour cela le commerce. C’est dans les pays de la liberté que le négociant trouve des contradictions sans nombre ; et il n’est jamais moins croisé par les lois que dans les pays de la servitude » (XX, 11 [12]). Cette proposition est fondamentale : le point de vue de l’État demeure privilégié. La dissociation entre liberté du commerce et liberté des commerçants permet de récuser l’idée d’une autorégulation du domaine des échanges. Là où une certaine catégorie de marchands réclame la liberté du commerce « à la hollandaise » au nom de l’identité des intérêts de l’État et de ceux des négociants, L’Esprit des lois ne souscrit pas à cette vision d’une harmonie spontanée : la logique du profit individuel n’est pas nécessairement la voie de la prospérité nationale. Aussi Montesquieu insiste-t-il sur la nécessité de régler l’expression des intérêts privés. L’Esprit des lois fait à nouveau écho à l’Essai politique sur le commerce qui, après avoir énoncé sa préférence de la liberté sur la protection, expliquait en quel sens il faut entendre ce terme si galvaudé. Pour Melon, règlements et contrôles sont nécessaires afin de prévenir « la cupidité frauduleuse » du marchand : La liberté, dans un gouvernement, ne consiste pas dans une liberté à chacun de faire ce qu’il juge à propos, mais seulement de faire ce qui n’est pas contraire au bien général. De même, la liberté dans le commerce ne doit pas consister dans une imprudente licence aux négociants d’envoyer et de recevoir librement toute sorte de marchandises, mais seulement des marchandises dont l’exportation et l’importation peut procurer à chaque citoyen des facultés d’échanger son superflu pour le nécessaire qui lui manque, conformément à la définition du commerce (Melon, Essai politique sur le commerce, xi).

19Montesquieu n’identifie pas davantage la liberté à la licence : la liberté est liberté sous la loi, édictée par l’État en fonction des impératifs de sa puissance.

Des Considérations au livre XXI de L’Esprit des lois

20Dans ce contexte, l’ambition primordiale du livre XXI de L’Esprit des lois est d’établir, dans l’histoire, la dissociation de l’esprit de conquête et de l’esprit de commerce en récusant le modèle romain : « leur génie, leur gloire, leur éducation militaire, la force de leur gouvernement, les éloignaient du commerce » (XXI, 10 [14]). Comme le suggéraient déjà les Considérations, les Romains n’ont pas usé du commerce afin d’accroître leur puissance : leur argent était le résultat du pillage, et d’un système de perception fiscale aboutissant à la ruine des peuples conquis ainsi qu’aux pires exactions(Romains, vi, OC, t. II, p. 138-139). Ignorant tout de la navigation avant d’imiter les Carthaginois et de bâtir une flotte capable de les vaincre, « le peuple romain ne cultivait point le commerce et les arts, il les regardait comme des occupations d’esclave (x, p. 163 ; l’édition de 1748 ajoute : « [les Romains] ne les exerçaient point ») ; en un mot, ils ne connaissaient d’autre voie que « l’art de la guerre » pour parvenir aux honneurs et aux magistratures. Si les Romains s’adonnèrent au commerce extérieur avec l’Arabie et les Indes, ils furent forcés par les Barbares de commercer avec eux (XXI, 15-16). Quant au commerce intérieur, sa branche principale, selon Montesquieu, était alors le commerce des blés destinés à la subsistance du peuple, « ce qui était une matière de police plutôt qu’un objet de commerce » (XXI, 12 [16]). Tous ces arguments visent au même but : montrer contre l’évêque d’Avranches Huet – que le manuscrit du livre XXI mentionne à cet endroit – que l’idée selon laquelle « le commerce est la chose du monde la plus utile à un État » n’implique pas que les Romains l’aient encouragé et honoré : la crainte de porter aux nations conquises « l’art de vaincre » leur fit négliger « l’art de s’enrichir » (XXI, 10 et 11 [14 et 15]).

21L’opposition à Huet est donc une opposition au paradigme mercantiliste de l’art de la guerre : là où l’évêque d’Avranches, qui écrit à Colbert, entrelace esprit de conquête et esprit de commerce pour démontrer la supériorité du modèle romain dont la France doit se vouloir l’héritière, l’auteur de L’Esprit des lois dissocie les deux esprits pour mieux abonder dans le sens de la supériorité athénienne dont l’Angleterre sera la figure moderne. Au modèle caduc de l’empire terrestre, L’Esprit des lois oppose celui de l’empire maritime, citant Athènes ou l’Angleterre – Venise, exemple classique d’un empire maritime durable, est à peine nommée. Le thème de l’empire commerçant et maritime apparaît à propos de la description de l’empire d’Athènes : « Vous diriez que Xénophon [en fait le pseudo-Xénophon, auteur de La Constitution d’Athènes] a voulu parler de l’Angleterre ». Il reste qu’Athènes, éprise de gloire, n’est pas allée très loin dans l’extension de son commerce :
Athènes, remplie de projets de gloire, Athènes, qui augmentait la jalousie au lieu d’augmenter l’influence, plus attentive à étendre son empire maritime qu’à en jouir, avec un tel gouvernement politique que le bas peuple se distribuait les revenus publics, tandis que les riches étaient dans l’oppression, ne fit point ce grand commerce que lui promettaient le travail de ses mines, la multitude de ses esclaves, le nombre de ses gens de mer, son autorité sur les villes grecques, et plus que tout cela, les belles institutions de Solon. Son négoce fut presque borné à la Grèce et au Pont-Euxin, d’où elle tira sa subsistance. (XXI, 7)

22À l’inverse, l’Angleterre identifie sa puissance à l’extension de son commerce : cette nation, « maîtresse de la mer (chose inouïe jusqu’alors), mêle le commerce avec l’empire ». Certes, la Hollande fut à l’origine de la révolution navale du XVIIe siècle, au point que dans les Lettres persanes, Rica évoque « cette autre reine de la mer », « si respectée en Europe, et si formidable en Asie, où ses négociants voient tant de rois prosternés devant eux » (LP, 130 [136], OC, t. I, p. 493). Mais l’Angleterre, désormais, domine les mers. La nation commerçante et libre se prévaut d’une nouvelle conception de l’empire : « si cette nation envoyait au loin des colonies, elle le ferait plus pour étendre son commerce que sa domination » (XIX, 27). L’Angleterre a fait le choix, en raison de son insularité mais aussi de la liberté de sa constitution, de « l’empire de la mer » :
La nation dominante habitant une grande île, et étant en possession d’un grand commerce, aurait toutes sortes de facilités pour avoir des forces de mer ; et comme la conservation de sa liberté demanderait qu’elle n’eût ni places, ni forteresses, ni armées de terre, elle aurait besoin d’une armée de mer qui la garantît des invasions ; et sa marine serait supérieure à celle de toutes les autres puissances, qui, ayant besoin d’employer leurs finances pour la guerre de terre, n’en auraient plus assez pour la guerre de mer.
L’empire de la mer a toujours donné aux peuples qui l’ont possédé une fierté naturelle ; parce que, se sentant capable d’insulter partout, ils croient que leur pouvoir n’a pas plus de bornes que l’Océan. (XIX, 27)

23Il reste que cette défense de l’empire commerçant n’est pas sans faille. Affirmant que « l’objet de ces colonies est de faire le commerce à de meilleures conditions qu’on ne le fait avec les peuples voisins, avec lesquels tous les avantages sont réciproques » (XXI, 17 [21]),  L’Esprit des lois semble défendre unilatéralement les intérêts des négociants et manufacturiers de la métropole, invoquant une « loi fondamentale de l’Europe », découverte bien à propos. La réciprocité de l’échange envisagée à propos du commerce colonial français semble un peu factice : « Nos colonies des îles Antilles sont admirables ; elles ont des objets de commerce que nous n’avons ni ne pouvons avoir ; elles manquent de ce qui fait l’objet du nôtre » (ibid.). Le « doux commerce » ne s’accommode-t-il pas d’une frauduleuse réciprocité, qui tourne au détriment des colonies ? Ailleurs, Montesquieu ne craint pas de dire que « l’Europe, qui a fait le commerce des trois autres parties du monde, a été le tyran de ces trois autres parties » (Pensées, no 568). À l’intérieur même de l’Europe, « la France, l’Angleterre et la Hollande, qui ont fait le commerce de l’Europe, ont été les trois tyrans de l’Europe et du monde ». Même s’il faut ajouter que « cela ne subsistera pas », la reconnaissance des limites de l’avantage réciproque des échanges est ici patente.

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