Sérail

1Situé entre une institution historiquement donnée et un mythe de la volupté, le sérail devient le symbole d’un certain type de situation sociale et politique.

2L’aspect « roman du sérail » des Lettres persanes a longtemps été regardé comme frivole et gaillard ; les critiques en furent visiblement gênés. Gustave Lanson (1895) raillait quelque peu la « curiosité libertine » qui avait amené Montesquieu à mettre en scène « la vie oisive et voluptueuse du sérail, des femmes très blanches surveillées par des eunuques très noirs, des passions ardentes, des jalousies féroces, des désirs enragés. » Mais il se rassure : « […] ce n’est là qu’un ornement » qui ne nuit pas à l’essentiel (p. 695). Toutefois les violences à peine contenues du sérail ne tardent pas à se faire jour, et avec le temps le sérail, en l’absence du maître, se transforme en chaudière prête à exploser. À travers les voix de quelques eunuques et des cinq femmes d’Usbek, le sérail fictif s’exprime comme un sérail réel ne le pourrait jamais.

3Le sérail est constitué par une circonférence matérielle — les murs d’un palais — et les trois catégories d’êtres qu’ils renferment : le maître, ses femmes, les eunuques, qu’ils gardent le palais (les eunuques blancs) ou qu’ils surveillent les femmes (les eunuques noirs). Le maître est libre, et les eunuques blancs communiquent avec le monde extérieur ; pour les autres, comme le disait Jean Chardin (1711), le sérail est « une prison perpétuelle, dont l’on ne sort que par un coup de hasard » (t. VI, p. 227).

4Mais alors que le lieu se définit par la contrainte exercé par (ou au nom de) un seul, on lui prête une idéalité fantaisiste qui est celle du plaisir qu’inspire la passion : « ces lieux » dit Zachi, l’une des femmes d’Usbek, « qui, me rappelant sans cesse mes plaisirs passés, irritaient tous les jours mes désirs avec une nouvelle violence » (LP, 3 ; OC, t. I). Amour et volupté, la quintessence même d’une certaine image de l’Orient, voilà la face officielle du sérail. Satiété aussi, le maître-amant étant comblé au-delà même du désir : « Et il ne faut pas se mettre dans la tête d’avoir toujours des plaisirs […]. Ainsi, quand le Grand Seigneur est fatigué de ses femmes, il faut qu’il sorte de son sérail. Quand on n’a pas d’appétit, il faut quitter la table et aller à la chasse. » (Pensées, no 658). Tout en parlant à ses femmes tant en amant qu’en maître, Usbek avoue dès le début sa lassitude : « Ce n’est pas, Nessir, que je les aime : je me trouve à cet égard dans une insensibilité qui ne me laisse point de désirs. Dans le nombreux sérail où j’ai vécu, j’ai prévenu l’amour, et l’ai détruit par lui-même » (LP, 6).

5En fait le langage passionné est une arme dont dispose la femme qui manœuvre pour se tailler ou garder une place de favorite : langage contraint et quasi obligatoire, qui ne révèle donc rien de certain quant au fond de son cœur. Du côté des femmes, le sérail est marqué par deux signifiés paradoxaux, délices et discorde : « Dans les sérails, dans ces lieux de délices, on trouve toujours l’idée d’une rivale ; et lorsqu’on y jouit de ce qu’on aime, plus on aime et plus on est alarmé. » (Arsace et Isménie, OC, t. IX, p. 329). Chardin avait bien évoqué les haines et cette jalousie « que les favorites ont l’une contre l’autre jusqu’à la fureur » (t. VI, p. 232-233). Lutte entre elles pour la préférence, guerre continue d’autre part avec les eunuques qui, crevant de rage, se vengent sur elles : « […] je me trouve dans le sérail comme dans un petit empire, » déclare le Premier Eunuque, « et mon ambition, la seule passion qui me reste, se satisfait un peu » (LP, 9). Lui à son tour paie son autorité de son avilissement, physique et social : « tu les sers », lui écrit Usbek, « comme l’esclave de leurs esclaves, mais par un retour d’empire, tu commandes en maître comme moi-même […] » (LP, 2).

6Les années s’écoulant à Paris, l’absence d’Usbek se fait cruellement sentir ; lui cependant, même averti du danger, hésite à sévir, tandis que la situation ne cesse de se détériorer. Usbek ne s’en occupe pas ; depuis la Lettre 63 [65] jusqu’à la Lettre 139 [147] — c’est-à-dire chronologiquement entre 1714 et 1720 — il n’y a pas une seule lettre d’Usbek se rapportant au sérail. L’ordre jadis sévère du sérail se solde par l’entropie, la guerre interne (LP, 62 [64]). On saura à la fin que le dérèglement a été introduit délibérément par les unes, toléré par les autres, lorsque Roxane mourante lui jette à la figure : « […] j’ai su de ton affreux sérail faire un lieu de délices et de plaisirs. » (LP, 150 [161]). La catastrophe finale peut être envisagée sous l’angle d’un vice endémique du système qui ne peut que mener progressivement au désastre, effet de la carence du maître, clef d’un système oppressif en l’absence duquel tout s’effondre.

7On a voulu voir aussi dans le sérail persan (voir surtout Pauline Kra) le miroir du couvent européen ; la comparaison entre les eunuques et les prêtres voués à la chasteté avait d’ailleurs été suggérée par Chardin. Dans un couvent, on « fait son salut » plus sûrement puisqu’on est à l’abri de mille tentations dont les autres sont assaillies ; en protégeant les femmes de toute atteinte, le sérail aussi les préserve et garantit par là l’exclusivité de la précieuse propriété du maître dont dépend sa propre réputation. C’est de cet avantage qu’Usbek félicite Roxane : « Vous vivez dans mon sérail comme dans le séjour de l’innocence, inaccessible aux attentats de tous les humains : vous vous trouvez avec joie dans une heureuse impuissance de faillir » (LP, 24 [26]).

8Le rôle du maître dans son sérail présente des analogies évidentes avec celui du despote dans l’État, l’un et l’autre contribuant à l’image prépondérante qu’on se fait de l’Orient. Le sérail, système clos, constitue un laboratoire où la décadence s’installe faute de stabilisation imposée de l’extérieur. Ces impressions sont confirmées par l’analyse de la polygamie orientale dans L’Esprit des lois, où le sérail est caractérisé par la tension intérieure et la dispute (EL, V, 14). De plus, la situation de l’eunuque par sa structure, forcément tyran et trompeur en même temps qu’esclave abject, sert de commentaire à celle qu’avaient représentée les Lettres persanes : « loi terrible, qui mettait entre les mains de ces personnes viles le soin de la vengeance publique, domestique et particulière ! » (EL, XXVI, 19). Toujours est-il que le sérail comme élément d’un système de gouvernement prend une place relative aux autres instances du pouvoir : ainsi, « le roi d’Angleterre est réellement plus absolu que le Grand Seigneur. Il s’en faut bien que le Parlement y soit aussi incommode aux rois et aux ministres, que la milice ou le peuple de Constantinople ne le sont au sérail et au Divan. » (Pensées, no 1992).

9Ces traits brutaux et carcéraux n’en seraient pas moins des conséquences directes du climat asiatique, car d’entrée de jeu la « délicatesse d’organes » dans les pays chauds fait que « l’âme est souverainement émue par tout ce qui a du rapport à l’union des deux sexes », facteur qui s’ajoute au fait qu’« il y a dans les deux sexes une inégalité naturelle » (EL, XVI, 2, titre du chapitre). Dès que la polygamie répond comme nécessairement à ces circonstances naturelles, la contrainte sous forme d’enfermement des femmes en est aussi un résultat quasi naturel (EL, XVI, 8) : comme le dit Usbek à Zachi, le sérail est pour elle « un asile favorable contre les atteintes du vice, un temple sacré où [son] sexe perd sa faiblesse, et se trouve invincible, malgré tous les désavantages de la nature » (LP, 20 [21]).

10L’institution du sérail est liée à la paresse induite par la chaleur, qui « rend les sérails d’orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. » (EL, XIV, 12). L’une de ses fonctions serait d’apaiser continuellement un appétit sexuel démesuré (LP, 6 et 56 [58]). Pour la même raison, l’excès de ses plaisirs peut faire partie d’une stratégie qui a pour effet de saper l’énergie, et du coup le pouvoir, du tyran (EL, II, 5). On a pu voir dans cette tentative d’explication une forte tendance chez Montesquieu à justifier la polygamie et la séquestration qui s’ensuit (Jeannette Geffriaud Rosso), thèse réfutée par Hoffman (p. 139) qui y voit les conséquences nécessaires d’une tension systématique entre les besoins du politique (l’ordre) et la liberté individuelle. Selon Christophe Martin, la manière dont Montesquieu cherche à concilier les divers aspects de la détermination de l’institution par le climat n’est d’ailleurs pas dépourvue de contradictions.

Jean Chardin, Voyages de M. le chevalier Chardin, en Perse, et autres lieux de l’Orient, Amsterdam, Jean Louis de Lorme, 1711, 10 volumes in-12 (Catalogue, no 2739).

Gustave Lanson, Histoire de la littérature française, Paris, Hachette, 1895.

Pauline Kra, Religion in Montesquieu’s « Lettres persanes », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC 72 (1970), p. 187-204.

Claude Dauphiné, « Pourquoi un roman de sérail ? », Europe no 574 (1977), p. 89-96.

Michel Delon, « Un monde d’eunuques », Europe no 574 (1977), p. 79-88.

Jeannette Geffriaud Rosso, Montesquieu et la féminité, Pise, Goliardica, 1977.

Alain Grosrichard, Structure du sérail : la fiction du despotisme asiatique dans l’Occident classique, Paris, Seuil, 1979.

Paul Hoffman, « Un Montesquieu antiféministe », Université de Strasbourg, Travaux de linguistique et de littérature, XVIII, no 2 (1980), p. 135-143.

Alan Singerman, « Réflexions sur une métaphore : le sérail dans les Lettres persanes », Oxford, Voltaire Foundation, SVEC 185 (1980), p. 181-198.

Suzanne Pucci, « Letters from the harem : veiled figures of writing in Montesquieu’s Lettres persanes », dans Writing the Female Voice, Elizabeth C. Goldsmith dir., Boston, Northeastern University Press, 1989, p. 114-134.

Jacques Chocheyras, « Du sérail au couvent : lecture de la Lettre persane LXII », université Stendhal-Grenoble 3, Recherches et travaux 44 (1993), p. 25-35.

Jean Goldzink, Montesquieu et les passions, Paris, PUF, 2001.

Christophe Martin, « L’institution du sérail : quelques réflexions sur le livre XVI de L’Esprit des lois », Revue Montesquieu 5 (2001), p. 41-57. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article327

Montesquieu, Lettres persanes, Philip Stewart éd., Paris, Classiques Garnier, 2013, p. 19-23,

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