Lettres persanes

Philip Stewart

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Composition et édition

1L’idée selon laquelle la rédaction des Lettres persanes a pu prendre naissance dès les séjours de Montesquieu à Paris (hiver 1716-1717 et hiver 1717-1718 d’après Louis Desgraves, Chronologie) a été avancée par Paul Vernière (p. IV) : bon nombre d’événements évoqués au cours du roman relèvent de cette époque ou peu après. Cependant, comme elles ont pu commencer par des brouillons de lettres détachées, un peu sur le modèle de L’Espion turc, et que la correspondance, peu abondante, qui subsiste de cette époque, n’en parle pas, on ne saurait être plus précis. L’allusion faite à de nombreux événements de 1720, dont le plus tardif semble être l’exil du parlement de Paris à Pontoise, survenu le 20 juillet (Lettre 134 [140]), prouve que la rédaction s’achève à peu près en même temps que l’histoire qu’elle raconte (dernière lettre en date, Lettre 138 [146], du 11 novembre 1721).

2Quant à l’édition originale (mai 1721), l’auteur est formel à ce propos : « De toutes les éditions de ce livre, il n’y a que la première qui soit bonne : elle n’a point éprouvé la témérité des libraires. Elle parut vers 1721, imprimée à Cologne, chez Pierre Marteau. » (Pensées, no 2003) On sait depuis que le nom de Pierre Marteau dissimule celui de la vraie maison d’édition, celle de Jacques Desbordes, à Amsterdam, dirigée par sa veuve Susanne de Caux. C’est ce qu’on a appellé l’édition A, qui constitue le texte de base des Œuvres complètes (Oxford, 2004) ; elle comporte 150 lettres. Aucun manuscrit n’en est connu.

3Ce qu’on a appelé l’édition B reste au contraire fort énigmatique. « Seconde » édition « revue, corrigée, diminuée et augmentée par l’auteur », selon sa page de titre, elle sort de chez le même éditeur en octobre 1721. Il y manque treize lettres ; trois nouvelles sont ajoutées ; l’ordre des lettres n’est pas tout à fait le même. On a émis l’hypothèse selon laquelle cette édition était destinée à un public de protestants, mais rien ne vient l’étayer. Une autre théorie (émise par Antoine Adam et adoptée par Edgar Mass) veut que cette version vienne d’un manuscrit antérieur à l’édition A, sans pour autant expliquer pourquoi Montesquieu aurait retiré trois des lettres déjà composées et qu’il a retenues par la suite. Aucune explication jusqu’à ce jour n’est entièrement satisfaisante ; on peut signaler une hypothèse plus récente, selon laquelle l’édition B aurait permis à Susanne de Caux qui, très peu de temps après la sortie des Lettres persanes, avait vendu son droit de copie à un autre libraire-éditeur d’Amsterdam, Pierre Brunel, de profiter du succès commercial de l’ouvrage dont elle s’était imprudemment dessaisie : une édition « augmentée » et « corrigée » par l’auteur pouvait attirer l’acheteur, une édition « diminuée » ne semblant pas faire de concurrence déloyale (OC, t. I, p. 16-23).

4Toutes les autres éditions, jusqu’à la mort de l’auteur, dérivent de l’une ou l’autre de celles-ci, y compris l’édition de 1754 qui reproduit le texte de l’édition A. Une édition des Œuvres de Montesquieu in 1758, supervisée par son fils, introduisit pour la première fois depuis 1721 un texte sensiblement modifié et comprenant un nouveau document intitulé : « Quelques réflexions sur les Lettres persanes ». Deux « Cahiers de corrections » manuscrits (conservés à la Bibliothèque nationale de France), laissés par Montesquieu, comportent des réflexions, modifications et ajouts d’après la pagination de la première édition de 1721. Ils témoignent du renouveau d’intérêt que Montesquieu a montré pour l’ouvrage dans ses dernières années : d’après l’analyse des écritures des secrétaires, ils ne sont pas antérieurs à 1751. Ce sont eux qui ont servi de base aux corrections de 1758 — cette édition, qui ne les reproduit pas tous ou qui parfois les reproduit de manière fautive, est la première à comporter 161 lettres, a servi de texte de base à toutes les éditions depuis cette date, jusqu’à celle des Œuvres complètes en 2004.

5Est publié par la suite, par les éditeurs de 1754, toujours semble-t-il à la tête d’exemplaires non vendus, un « Supplément » qui pour cette raison est quelquefois trouvé relié avec des exemplaires cette édition; appelé longtemps après sa découverte « le supplément de 1754 » (voir OC, t. I, p. 34-41), il paraît clair aujourd’hui que ce produit dérivé est sans autorité philologique.

Analyse

6Usbek, maître d’un sérail à Ispahan, entreprend en 1711 le long voyage de France, accompagné d’un jeune ami, Rica. Les raisons de son départ sont d’abord attribuées à sa curiosité (Lettre 1), puis bientôt à ses indiscrétions politiques (Lettre 8). Derrière lui, il laisse cinq femmes (Zachi, Zéphis, Fatmé, Zélis, et Roxane) sous la surveillance de plusieurs eunuques noirs dirigés par le Grand ou Premier eunuque. Au cours du voyage et pendant le long séjour à Paris (1712-1720), il commente, dans des lettres échangées avec des amis et des religieux, les multiples aspects de la société occidentale et chrétienne, et plus particulièrement les mœurs et la politique françaises, avant de conclure par une critique mordante du Système de Law. Entre-temps, en l’absence du maître, différents désordres se manifestent dans son sérail et à partir de 1717 (Lettre 139 [147]) la situation se dégrade complètement. Usbek donne au Premier eunuque l’ordre de sévir, mais il n’arrive pas à temps et la révolte éclate, finissant par la mort des femmes (de toutes ?) et de la plupart des eunuques, semble-t-il, ainsi que par le suicide vengeur de sa femme préférée, Roxane.

7La répartition chronologique est la suivante :
– Lettres 1 - 21 [23], voyage d’Ispahan à Paris qui dure treize mois (du 19 mars 1711 au 4 mai 1712)
– Lettres 22 [24] - 89 [92], Paris sous Louis XIV, trois ans (de mai 1712 à septembre 1715)
– Lettres 90 [93] - 137 [143] ou Lettre supplémentaire 8 [145], la Régence, cinq ans (de septembre 1715 à novembre 1720)
– Lettres 138 [146] - 150 [161], dénouement centré sur le sérail d’Ispahan, trois ans (1717-1720).

8Le schéma des correspondances est très souple : dix-neuf correspondants en tout, au moins vingt-deux destinataires différents ; cependant Usbek et Rica dominent de loin avec soixante-seize lettres pour le premier, quarante-sept pour le second (sur les 161 lettres de l’édition posthume). Certaines disproportions sont significatives : Ibben écrit deux lettres et en reçoit quarante-deux ; ce personnage est essentiellement un destinataire et non un correspondant actif. De même, *** (si c’est toujours la même personne) en reçoit vingt et une et n’en n’écrit aucune. Il y a même une véritable anomalie, une lettre de Hagi Ibbi à Ben Josué (Lettre 37 [39]), ni l’un ni l’autre n’étant mentionnés ailleurs dans le roman ; et l’on n’a aucune idée de la raison pour laquelle le premier se trouve à Paris, d’où il écrit.

9Les lettres sont apparemment toutes datées selon un calendrier lunaire qui, comme l’a montré Robert Shackleton en 1954, correspond en fait au nôtre, en y substituant seulement des noms de mois musulmans, selon le schéma suivant : Zilcadé (janvier), Zilhagé (février), Maharram (mars), Saphar (avril), Rebiab I (mai), Rebiab II (juin), Gemmadi I (juillet), Gemmadi II (août), Rhegeb (septembre), Chahban (octobre), Rhamazan (novembre), Chalval (décembre).

10La métaphore du voyage (celui-ci s’achève en fait à la Lettre 22 [24]) encadre une opposition de perspectives entre deux cultures, asiatique et européenne, et deux religions, musulmane et chrétienne. Maints passages dans le commentaire apparemment naïf d’Usbek et Rica rappellent Théophraste, Montaigne et La Bruyère. La différence d’âge et de tempérament des deux amis est marquée, Usbek étant plus expérimenté et se posant beaucoup de questions ; Rica dont le passé est moins lourd, est plus disponible, et plus séduit par la vie parisienne. L’œuvre (apparue elle aussi en mai 1721) avec laquelle les Lettres persanes ont peut-être le plus d’affinités à la même époque, est un journal, Le Spectateur français de Marivaux. Malgré les différences de forme, on voit naître la même année deux genres, le roman épistolaire « philosophique » et le journalisme littéraire, qui ont en commun d’apparaître souples, accueillant aussi bien l’analyse morale et la satire sociale, la lettre et le portrait. Au début des « Quelques remarques sur les Lettres persanes » publiées en 1758, on lit : « Rien n’a plu davantage dans les Lettres persanes, que d’y trouver, sans y penser, une espèce de roman. On en voit le commencement, le progrès, la fin : les divers personnages sont placés dans une chaîne qui les lie. » Montesquieu revendique alors pour la première fois pour son livre le genre du « roman », avec deux axes de l’intrigue qui le qualifie comme tel, le temps qui permet aux personnages d’évoluer et de se familiariser avec leur environnement, et la distance, à la foi symbolique et réelle, qui amène la débâcle : « À mesure qu’ils font un plus long séjour en Europe, les mœurs de cette partie du monde prennent, dans leur tête, un air moins merveilleux et moins bizarre : et ils sont plus ou moins frappés de ce bizarre et de ce merveilleux, suivant la différence de leurs caractères. D’un autre coté, le désordre croît dans le sérail d’Asie, à proportion de la longueur de l’absence d’ Usbek ; c’est-à-dire, à mesure que la fureur augmente, et que l’amour diminue. »

11Alors qu’Usbek apprécie les rapports plus libres qu’il découvre entre hommes et femmes en Occident, il reste, en tant que maître du sérail, prisonnier de son passé. Ses femmes jouent le rôle d’épouses langoureuses et éplorées, lui celui de maître et amant, sans véritable communication et sans nous révéler dans cet échange le fond de leur âme. Le langage dont Usbek se sert avec ses femmes est aussi contraint que le leur ; rien à voir avec le style apparemment plus spontané de ses lettres à différents amis de confiance. Sachant d’ailleurs dès le début qu’il n’est pas sûr qu’il puisse un jour réintégrer la Perse, Usbek est d’entrée de jeu désabusé par l’attitude de ses femmes (Lettres 6 et 19 [20]). Le sérail est une serre chaude dont il se distancie de plus en plus, ne se fiant pas plus à ses épouses qu’à ses eunuques (Lettre 6).

12À Paris, les Persans s’expriment périodiquement sur des sujets variés, allant des institutions gouvernementales aux salons, qu’ils caricaturent. Si le règne du vieux roi stagne, son œuvre se fait toujours admirer dans un Paris où s’achèvent les Invalides et où fleurissent les cafés et les spectacles. On voit à quoi servent les parlements, les tribunaux, les congrégations religieuses (capucins, jésuites, etc.), les lieux publics et leurs habitués (les Tuileries, le Palais-Royal), les fondations d’État (hôpitaux des Quinze-Vingts pour les aveugles, des Invalides pour les mutilés de guerre). Ils décrivent une culture foisonnante, où la présence même de deux Persans devient vite un phénomène populaire, grâce à la multiplication d’estampes (Lettre 28 [30]). Le café — on s’y dispute surtout : Lettre 34 [36] — s’est établi comme une institution publique, comme l’étaient déjà la comédie et l’opéra. Il s’y trouve encore des gens assez fous pour chercher à leurs dépens la pierre philosophale ; le nouvelliste et la presse périodique commencent à jouer un rôle dans la vie quotidienne. On va des institutions (l’Université, l’Académie, les sciences, la bulle Unigenitus) aux sociétés : la mode, le bel esprit, la coquette, la chanteuse d’opéra, le fermier général, le directeur de conscience, le vieux guerrier, « l’homme à bonnes fortunes »…

13Usbek de son côté est troublé par les contrastes religieux. Sans songer à cesser d’être musulman, et tout en s’émerveillant des aspects les plus surprenants du christianisme (la Trinité, la communion), il écrit à des autorités austères pour savoir, par exemple, pourquoi certaines nourritures sont tenues pour immondes (Lettres 15-17 [16-18]). Il rapproche aussi les deux religions et même toutes les religions en fonction de leur utilité sociale.

14À mesure qu’ils se sentent plus à l’aise dans cet Occident merveilleux, ce sont les voix d’Usbek et de Rica qui dominent : à eux deux, ils écrivent presque toutes les lettres de 80 (82) à 138 (146), dans une chronique saccadée de la Régence, avec ses querelles parlementaires et ses innovations, surtout la terrible politique financière de Law. Par moments, une série de lettres émanant d’un seul auteur poursuit plus longuement un sujet, composant un court traité à l’intérieur du recueil, comme les Lettres 11-14 d’Usbek à Mirza sur les Troglodytes, les Lettres 109-118 (113-122) d’Usbek à Rhedi sur la démographie, les Lettres 128-132 (134-138) de Rica sur la visite de la bibliothèque de Saint-Victor. Ils ébauchent des analyses qu’on verra se développer dans L’Esprit des lois pour maints sujets tels que les types de pouvoirs, l’influence du climat et la critique de la colonisation, entre autres.

15La technique utilisée afin d’aborder la crise finale est amenée de manière assez remarquable. Tout se précipite dans les dernières lettres (139-150 [147-161]), au moyen d’un retour en arrière soudain de plus de trois ans par rapport aux lettres précédentes. Depuis la Lettre 69 (71) et jusqu’à la Lettre 139 (147), c’est-à-dire chronologiquement de 1714 à 1720, il n’y a pas une seule lettre d’Usbek concernant le sérail ; celui-ci n’est même pas mentionné dans toutes les lettres allant de 94 à 143 (et même dans l’édition de 1758 à la Lettre supplémentaire 8 (97 à 145). Qui plus est, toutes les lettres de 126 [132] à 137 [148] sont de Rica, ce qui veut dire que pendant près de quinze mois (du 4 août 1719 au 22 octobre 1720), Usbek reste complètement muet. Quoiqu’il ait bien reçu des lettres entre-temps, le lecteur les ignore jusqu’à la série finale, qui est plus développée après l’ajout des Lettres supplémentaires 9-11 de 1758 [157, 158, 160].

16Quoique Usbek ait appris dès octobre 1714 que « le sérail est dans le désordre » (Lettre 63 [65]), il hésite à sévir. Face à la révolte qui enfin s’annonce, il se décide, mais trop tard ; avec les délais de transmission des lettres et la perte de l’une d’entre elles (142 [150]), plus le fait qu’une autre (140 [148]) n’est pas ouverte, le mal est sans remède. Accablé, Usbek se résigne apparemment à la nécessité de retourner, sans grand espoir, en Perse : « Je vais rapporter ma tête à mes ennemis » (147 [155]), se lamente-t-il le 4 octobre 1719. Les deux systèmes, occidental et oriental, semblent bien incompatibles.

17Cependant Usbek ne rentre pas en Perse. Fin 1720 il est toujours à Paris, car les lettres 134 à 137 (140 à 145), contenant toute l’histoire du système de Law, sont en effet postérieures à la dernière lettre de Roxane ; et les dernières en date qui sont de lui (Lettre supplémentaire 8 et Lettre 138 [145 et 146]), sont écrites en octobre et en novembre 1720, quand il a vraisemblablement déjà reçu la dernière lettre de Roxane datée du 8 mai (le délai ordinaire étant de cinq mois environ). On ne sait rien de plus de lui, sauf que si le sérail s’est écroulé, c’est sans engloutir Usbek avec lui.

Lecture des Lettres persanes

18Paul Vernière a voulu dresser une liste exhaustive des sources « sûres », « probables », ou « possibles » des Lettres persanes. Mais on répugne aujourd’hui à regarder l’œuvre comme une sorte de collage d’anecdotes recueillies ailleurs. Les « sources » de Montesquieu sont légion ; il met sans doute à contribution toutes sortes d’idées suggérées sans doute par ses lectures et ses conversations, mais c’est en les transformant. Il faut surtout reconnaître l’impact des Voyages de Jean Chardin, à qui il doit l’essentiel de son information sur la Perse, qui est loin d’être superficielle ; il possédait la première édition de 1687 en deux volumes et il achète, en juillet 1720, l’édition augmentée en dix volumes. À un moindre degré, il est informé par les Voyages de Tavernier et de Rycaut, sans parler de beaucoup d’autres ouvrages dont sa bibliothèque personnelle était amplement fournie. Toute l’actualité de la France ou de Paris, par contre, vient de sa vie, de ses conversations, des nouvelles qu’on lui apprenait.

19Sans doute les divers aspects du livre s’appuyait-il sur des « modèles ». Le seul qui soit vraiment important, à part la Bible et le Coran, c’est L’Espion dans les cours des princes chrétiens de Marana (appelé couramment L’Espion turc), très célèbre à l’époque, bien que les personnages de Montesquieu soient des Persans et non des Turcs. Si la grande popularité des Mille et Une Nuits d’Antoine Galland contribue beaucoup à l’engouement général pour des sujets orientaux, le fait est qu’elles n’ont presque rien en commun avec les Lettres persanes.

20À quel genre appartiennent les Lettres persanes ? On les cite couramment comme un des tout premiers romans épistolaires, surtout polyphoniques, mais il faut se souvenir que pour les lecteurs de 1721 ce qu’on appelle le roman épistolaire n’était pas encore un genre constitué. Les Lettres persanes n’ont d’ailleurs que fort peu de chose en commun avec le seul modèle alors du genre à venir, les Lettres portugaises de 1669. Un recueil de « lettres » en 1721 évoque peut-être une tradition récente de périodiques essentiellement polémiques et politiques. C’est le cas avec les Lettres historiques (1692-1728), les célèbres Lettres édifiantes et curieuses des Jésuites (1703-1776), sans parler des Lettres historiques et galantes de Mme Dunoyer (1707-1717) qui, sous la forme d’une correspondance entre deux femmes, donnent une chronique de la fin du règne de Louis XIV et du début de la Régence. Les Lettres persanes ont achevé de mettre en vogue un format qui était déjà fort répandu. « Faites-moi des lettres persanes » aurait été, selon Montesquieu, la prière des éditeurs aux auteurs (« Quelques réflexions sur les Lettres persanes »).

21Ce sont en fait les nombreuses imitations des Lettres persanes — comme les Lettres juives (1738) et les Lettres chinoises (1739) de Boyer d’Argens, les Lettres d’une Turque à Paris, écrites à sa sœur (1730) de Poullain de Saint-Foix, plusieurs fois éditées avec les Lettres persanes, et surtout peut-être les Lettres d’une Péruvienne (1747) de Françoise de Graffigny — sans parler des romans de Richardson — qui, entre 1721 et 1754, ont transformé les Lettres persanes en « roman épistolaire ». D’où cette remarque des Pensées : « Mes Lettres persanes apprirent à faire des romans en lettres » (no 1621).

22Si, au long de trois siècles, le premier succès des Lettres persanes ne s’est jamais démenti, elles ont été très diversement appréciées par la critique. Jusqu’au milieu du XXe siècle, c’est l’« esprit » de la Régence, en grande partie, qu’on y admire, et la caricature dans la tradition classique de La Bruyère, Pascal et Fontenelle. Personne ne songe à l’associer à l’histoire du genre romanesque. On préfère considérer l’aspect persan des Lettres persanes comme un décor fantaisiste, sans intérêt réel ; comme l’écrit Gustave Lanson (1895) : « […] ce n’est là qu’un ornement. L’essentiel, dans le livre, ce sont les impressions des deux Orientaux jetés au travers de notre civilisation. » (p. 695-696). Sans nier la part de la pensée politique, Lanson n’y voit pas les mêmes qualités que les générations de critiques antérieures. Si Ferdinand Brunetière (1912), pour sa part, apprécie surtout les portraits satiriques et prend au sérieux la critique religieuse et sociale comme amorces de la pensée de L’Esprit des lois, il partage l’avis de Lanson à l’égard de l’aspect oriental : « Ce qui a séduit certains des contemporains de Montesquieu, c’est le décor oriental, assaisonné de libertinage. » (p. 57)

23C’est dans les années 1950 que commence une nouvelle ère d’études fondées sur de meilleurs textes et des perspectives renouvelées. Il faut surtout citer l’importance de l’édition procurée et soigneusement annotée par Paul Vernière, puis les travaux de Robert Shackleton sur la chronologie musulmane et les études presque simultanées de Roger Laufer et de Roger Mercier, qui tendaient à reconsidérer la question de l’unité de l’œuvre, et en particulier y réintégraient le sérail pour le prendre en compte dans la signification totale du roman. D’autres les ont suivis, s’interrogeant sur les ramifications de la forme épistolaire, sur la structure et la signification du sérail, sur les contradictions d’Usbek. Enfin, à partir de 1970, c’est la religion (P. Kra) et surtout la politique (Ehrard, Goulemot, Benrekassa) qui dominent les études sur les Lettres persanes, tandis que s’annonce progressivement un retour à la signification et au rôle du sérail avec tous ses femmes et ses eunuques, J. Geffriaud Rosso, Grosrichard, Singerman, S. Pucci, C. Spector) ou la « déchirure culturelle » qui oppose, surtout en la personne d’Usbek, Orient et Occident (Masseau, Stewart).

Bibliographie

Les manuscrits qui ont servi aux éditions A et B n’ont pas survécu. Le manuscrit des « Cahiers de corrections » est à la Bibliothèque nationale de France (n. a. fr. 14365) ; accessible en ligne http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article1314

Transcription intégrale des cahiers de corrections : éd. Edgar Mass, Jean-Paul Schneider, Catherine Volpilhac-Auger, Revue Montesquieu 6 (2002), p. 109-229 http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article328

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Principales éditions

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– éd. Jean Starobinski, Paris, Gallimard, « Folio », 1973 ; réimpr. 2003.

– éd. Paul Vernière, Paris, Classiques Garnier, 1960 ; réimpr. 1965, 1975, 1992 ; révisée par C. Volpilhac-Auger, Livre de Poche classique, 2005.

– éd. Cecil Courtney, Philip Stewart, Catherine Volpilhac-Auger, Pauline Kra, Edgar Mass, Didier Masseau, OC, t. I, 2004.

– éd. Philip Stewart, Classiques Garnier, 2013.

Comptes rendus contemporains

Montesquieu. Mémoire de la critique, éd. C. Volpilhac-Auger, Paris, Presses de l’université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 31-48 ; 63-71.

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