Amour

Philip Stewart

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1Le mot amour pour Montesquieu désigne, en premier lieu, l’attirance qui fait tenir les hommes les uns aux autres, s’appliquant à toute la gamme de leurs réciprocités sociales et affectives, et plus généralement à toute motivation abstraite, voire aux instincts : « […] un certain amour pour la conservation de la vie » (EL, XVIII, 4).

2Sans doute y figure aussi bien l’amour érotique. « Les cœurs faits pour l’amour ne s’engagent pas aisément » : voilà le thème d’un écrit de la marquise de Gontaud que semble approuver Montesquieu (Pensées, no 1972). C’est dire que sur un certain plan, il ne se dissocie pas d’un sens idyllique de l’amour-passion auquel il a consacré plusieurs histoires : l’« Histoire d’Aphéridon et d’Astarté » (LP, Lettre 65 [67]), Le Temple de Gnide, Arsace et Isménie. Cet amour se codifie dans une litanie d’aphorismes, tels « [U]n amour bien violent n’a de règles ni de lois » et « L’amour voit tout ce qu’il craint » (Arsace et Isménie, OC, t. IX, p. 341 et 345). Il prend quelquefois des accents bucoliques qui sont encore très goûtés dans la première moitié du XVIIIe siècle : « Il semble qu’un tel amour donne un air riant à tout ce qui nous entoure ; et que, parce qu’un objet nous plaît, il ordonne à toute la nature de nous plaire […] » (ibid., p. 330).

3Que Montesquieu ait pu y croire, sans naïveté ni scepticisme excessifs, on s’en persuadera aussi en lisant certaines lettres d’amour qui ne manquent pas de charme : « Mon petit amour, jamais je ne t’ai tant aimée. Tu es plus à moi me semble que tu n’as jamais été, et tu tournes de manière mon cœur et mon esprit qu’il me semble que mon amour commence là où mon amour semblait être à son plus haut degré. Je n’ai pas cessé un moment de penser à mon petit amour. » (À Mme ***, OC, t. XVIII, no 92)

4Cet amour s’avère incompatible avec le mariage, cette institution dont la contrainte est tout extérieure ; il « ne peut souffrir que les chaînes qu’il s’est faites lui-même » (À Mlle de Clermont [?], OC, t. XVIII, no 75). Montesquieu écrit et commente pour la même destinataire ces vers dont les référents renvoient aux romans de chevalerie : « Lorsque par des nœuds solennels
Deux fidèles amants que même ardeur anime
Vont s’unir l’un à l’autre aux pieds des immortels
L’amour est toujours la victime
Qu’on immole sur les autels. » (ibid.)

5Non éloigné de cet amour idéalisé, Montesquieu n’en fait pas un mystère, est l’amour charnel synonyme de désir : « un songe flatteur, qui me séduit, me montre ce cher objet de mon amour ; mon imagination se perd dans ses désirs […] », écrit Fatmé (LP, 7) ; Usbek va jusqu’à évoquer « les fureurs de [s]on amour » face à la pudique résistance de Roxane (LP, 24 [26]). « Ô Vénus ! ô mère de l’Amour ! » : c’est ainsi qu’il cite Lucrèce, dans un chapitre sur la reproduction de l’espèce humaine (EL, XXIII, 1). On apprend dans L’Esprit des lois que l’intensité du « physique de l’amour » (EL, XIV, 2) varie en fonction de la chaleur du climat. Le plaisir partagé est célébré comme à la fois biologiquement et moralement supérieur à la débauche, qui alors paraît comme le plaisir dégradé et au fond solipsiste (Pensées, no 1383) ; pire encore est l’amour « infâme » pratiqué par les Grecs, qui « n’avait qu’une forme que l’on n’ose dire » (EL, VII, 9 et VIII, 11). C’est cette acception galante de l’amour qui est célébré dans Le Temple de Gnide ; y règne un Amour indulgent qui « épargne toujours les derniers jours d’une passion languissante : on ne passe point par les dégoûts avant de cesser d’aimer » (OC, t. VIII, p. 398). De même il refuse tout accent tragique : « L’Amour a ôté de son carquois les traits cruels dont il blessa Phèdre et Ariane » (chant Ier). Toutefois, dit-il dans L’Esprit des lois (XXVIII, 22), la galanterie « n’est point l’amour, mais le délicat, mais le léger, mais le perpétuel mensonge de l’amour ».

6Montesquieu expose dans les Lettres persanes moins les illusions d’un amour trop intense que les pièges d’un langage passionné (Fatmé se dit « esclave par la violence de son amour », LP, 7) dont le fond de vérité ne peut pas être évalué. Zachi déclare : « [si] mes rivales […] avaient bien vu mes transports, elles auraient senti la différence qu’il y a de mon amour au leur », (LP, 3) – celle qui en 1717 sera trouvée couchée avec une esclave (LP, 139 [147]) et qui, lors de sa punition pour on ne sait quel délit, en 1720 lui écrit encore : « J’ai soutenu ton absence, et j’ai conservé mon amour par la force de mon amour. » (LP, Lettre Supplémentaire 9 [157]). Le mensonge de la passion ressemble exactement à l’expression de l’amour sincère. Quant à Usbek, qui n’en parle pas moins d’amour quand il invoque son autorité, il avoue dès le départ être moins amoureux de ses femmes qu’il ne le prétend en leur écrivant : « Ce n’est pas, Nessir, que je les aime […] » (LP, 6).

7La valeur sociale et politique de l’amour dépend de son objet. En parlant de L’Esprit des lois, Montesquieu se réclame personnellement de « l’amour pour le bien, pour la paix et pour le bonheur de tous les hommes » (au duc de Nivernais, 26 janvier 1750). L’amour pour les autres humains, comme le montre la parabole des Troglodytes (LP, 11-14) est une vertu fondamentale, comme celui qui existe entre les membres d’une même famille. Les différentes amours qui renforcent le tissu social ne sont pas pour Montesquieu le fait d’un désintéressement total, qui étant immotivé n’expliquerait rien ; elles sont au contraire liées au bienfait mutuel, peut-être tacite, qui en dérive pour ses membres. Selon un point de vue qu’Usbek attribue aux « Anglais », il est clair sur ce point : « Selon eux, il n’y a qu’un lien qui puisse attacher les hommes, qui est celui de la gratitude : un mari, une femme, un père et un fils ne sont liés entre eux que par l’amour qu’ils se portent, ou par les bienfaits qu’ils se procurent, et ces motifs divers de reconnaissance sont l’origine de tous les royaumes et de toutes les sociétés. » (LP, 101 [104])

8Pour les Chinois, lit-on dans L’Esprit des lois, il ne s’agit pas seulement de l’origine de la société mais de la cohésion qu’un réseau étendu de respect et d’amour donne en permanence à sa structure. Le respect des pères est la pierre de touche qui représente tout le reste, car tout amour, dans un système qui fonctionne bien, implique la réciprocité, et l’écho s’en fait ressentir à tous les niveaux : « Le respect pour les pères était nécessairement lié avec tout ce qui représentait les pères : les vieillards, les maîtres, les magistrats, l’empereur. Ce respect pour les pères supposait un retour d’amour pour les enfants, et par conséquent le même retour des vieillards aux jeunes gens, des magistrats à ceux qui leur étaient soumis, de l’empereur à ses sujets. » (EL, XIX, 19)

9Si bien qu’il n’y a nul paradoxe à affirmer que le sentiment de loyauté et de solidarité qu’a le sujet pour son roi (EL, VI, 21) et le sentiment d’obligation et de protection que celui-ci ressent pour ses sujets, s’appelle également amour : « ce rapport d’amour qui est entre le prince et les sujets » (EL, XIX, 19). Un prince « doit être flatté de l’amour du moindre de ses sujets ; ce sont toujours des hommes » (EL, XII, 27).

10L’histoire est un répertoire d’amours passionnées dont le principal est l’amour de la liberté qui caractérisait, en effet, aussi bien les Grecs (LP, 125 [131]) que les Romains. Au fond l’amour de la liberté est une donnée de la nature (EL, V, 14). L’âme de la république consiste en amour de l’ordre (EL, VIII, 2), d’où l’amour pour les lois (EL, XXVIII, 12), amour de l’égalité (Romains, IX), amour du bien public (EL, XXIII, 7). L’expression « amour de la patrie » est fréquente aussi, surtout dans Romains, où il s’accompagne de l’amour de la gloire (Romains, iv), et prime sur tout autre lien : « C’était un amour dominant pour la patrie qui, sortant des règles ordinaires des crimes et des vertus, n’écoutait que lui seul, et ne voyait ni citoyen, ni ami, ni bienfaiteur, ni père » (Romains, xi). Dans L’Esprit des lois, c’est plus largement le contexte républicain qui évoque cette terminologie, s’étendant encore à l’égalité des citoyens : « J’ai donc appelé vertu politique l’amour de la patrie et de l’égalité. » (EL, Avertissement [1757-1758]). Il entraîne aussi bien d’autres valeurs : la frugalité, le désintéressement, et même une espèce de gloire qui consiste en « l’ambition […] de rendre à sa patrie de plus grands services que les autres citoyens » (EL, V, 3). On peut résumer toutes ces passions républicaines en un mot, l’amour de la république : « La vertu, dans une république, est une chose très simple : c’est l’amour de la république ; c’est un sentiment, et non une suite de connaissances ; le dernier homme de l’État peut avoir ce sentiment comme le premier. » (EL, V, 2).

11Le souffle de générosité commun à tous ces élans n’est ni « altruiste » ni étroitement intéressé. De la notion d’amour-propre Montesquieu fait un usage très limité, sans doute à cause de son ambiguïté (Romains, xii) ; bien compris, il peut pousser à se sacrifier pour la collectivité. Dans un sens, l’amour-propre sans connotation péjorative fait partie de toute motivation civique qu’un altruisme pur ne suffirait jamais à faire comprendre. Plus généralement, l’amour de la patrie représente une forme suprême de la solidarité humaine, quel que soit le système politique. Absolu quand il ne s’agit que de l’État, l’amour de la patrie n’est qu’un chaînon dans un grand réseau de liens. Cette intégration des différentes attaches, y compris à soi-même, est la même chose que l’intérêt ou les intérêts, de soi et de la société, dont elle est construite.