Amitié

Philip Stewart

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1L’amitié selon Montesquieu, « un engagement qui n’a besoin d’être confirmé par des paroles, des serments, ni des témoignages extérieurs » (Pensées, no 1253), répond à une nécessité du cœur. « Je suis amoureux de l’amitié » (Pensées, no 1012, passage biffé), écrivait-il, et sa correspondance montre avec quel soin et quelle adresse il la cultivait. Le mot y revient sans cesse sous sa plume, souvent accompagné d’épithètes comme tendre, chère ou précieuse, associé aussi à son respect, à son attachement, à son estime : « Votre amitié est un bien qui a fait longtemps les délices de ma vie, et qui en fait encore les regrets. » (À Martin Folkes, 27 septembre 1742, lettre 529). « Je vous prie, monsieur, de me conserver toujours votre précieuse amitié ; la mienne est à vous jusqu’à la mort. » (À Domville, 22 juillet 1749 ; OC, t. XX, à paraître). Il remercie d’une faveur reçue, d’une lettre, d’une visite, comme marque d’amitié ; il s’en dit souvent honoré. Comme le dit Aspar à Arsace, « tout est important devant l’amitié » (Arsace et Isménie, OC, t. IX, p. 324).

2À certains moments l’amitié est indice d’une indulgence, même excessive : « Vous faites un très grand éloge de L’Esprit des lois ; j’ai peur que vous ne le voyiez que par les yeux de l’amitié. » (à Solar, 23 juillet 1749). À d’autres au contraire elle peut désigner la franchise : « Je vous prie, mon cher cousin, de croire qu’il n’y a que l’amitié qui me dicte cette lettre et que sans cette amitié vous ne l’auriez pas reçue. » (À Gratien de Secondat, 7 juin 1749). « Mais, comme je n’ai voulu louer ni blâmer, approuver ni désapprouver, mais rendre compte de la situation actuelle de mon esprit […], que l’amitié est hardie devant l’amitié, je n’ai point voulu contraindre mon style. » (Au président Durey de Meinières], 9 juillet 1753).

3Aussi arrive-t-il à Montesquieu de demander qu’on le critique au nom même de cette amitié : « De grâce, par bonté, par amitié, envoyez-moi vos remarques sur l’Esprit des lois. Écrivez, faites écrire objections, critiques ; envoyez-moi tout cela. » (Au président Hénault, début mars 1749).

4Force est d’avouer toutefois que nos amis sont capables de nous juger d’un œil un peu dur ; Montesquieu remarque dans Mes pensées (no 308) qu’on est quelquefois critiqué ou ridiculisé par ses propres amis ; alors le mot prend un sens plus ironique : « Je disais sur les amis tyranniques et avantageux : “L’amour a des dédommagements que l’amitié n’a pas.” » (Pensées, no 1067). Mais à de telles observations désabusées il peut être utile d’opposer le mot de Rica, qui trouve dans l’amitié « ce doux engagement du cœur, qui fait ici la douceur de la vie » (LP, 32 [34]). Une amitié peut être traversée par des désaccords sans en pâtir, comme l’indique Usbek en disant à propos des Troglodytes paisibles : « Ils travaillaient avec une sollicitude commune pour l’intérêt commun ; ils n’avaient de différends que ceux qu’une douce et tendre amitié faisait naître » (LP, 12). Que son Premier Eunuque déclare, au contraire, n’avoir « guère jamais connu cet engagement qu’on appelle amitié » (LP, Lettre supplémentaire 1 [15]), il révèle par là la dépravation où l’a plongé la violence inhumaine dont il a été victime.

5Dans ses Pensées, Montesquieu, pensant sans doute au De amicitia de Cicéron, consacre plusieurs paragraphes à la signification sociale de l’amitié. Les Romains en particulier connaissaient des liens d’amitié qui cimentaient le système social, vertu érodée depuis par le despotisme moderne : « Les citoyens tenaient aux citoyens par toutes sortes de chaînes : on était lié avec ses amis, ses affranchis, ses esclaves, ses enfants. Aujourd’hui, tout est aboli jusqu’à la puissance paternelle : chaque homme est isolé. Il semble que l’effet naturel de la puissance arbitraire soit de particulariser tous les intérêts. » (Pensées, no 1253).

6Le mot intérêts, qui est loin d’être toujours péjoratif chez Montesquieu, l’est ici dans la mesure où il dénote une vue trop étroite, l’« intérêt bas, qui n’est proprement que l’instinct animal de tous les hommes » : on songe aux méchants Troglodytes (LP, 11).

7Les points principaux sont (1) que l’amitié représente toujours un choix, la préférence donnée à certaines personnes faute de pouvoir s’attacher à toutes, et (2) que comme toute relation sociale durable, elle est fondée sur un avantage mutuel : « Nous passons une espèce de contrat pour notre utilité commune, qui n’est qu’un retranchement de celui que nous avons passé avec la société entière, et semble même, en un certain sens, lui être préjudiciable. » (Pensées, no 1253). Montesquieu reconnaît ainsi une certaine tension inhérente entre le contrat d’amitié et le contrat social.

Pour citer cet article

Stewart Philip , « Amitié », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377778282/fr