Harrington, James

Céline Spector

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1« Harrington, dans son Oceana, a aussi examiné quel était le plus haut point de liberté où la constitution d’un État peut être portée. Mais on peut dire de lui qu’il n’a cherché cette liberté qu’après l’avoir méconnue, et qu’il a bâti Chalcédoine, ayant le rivage de Byzance devant les yeux » : chute du plus célèbre chapitre de L’Esprit des lois consacré à la « constitution d’Angleterre » (XI, 6), ce jugement ironique et sévère demeure énigmatique. Intrigués par la « saillie » de Montesquieu, certains y ont perçu l’idée selon laquelle l’intérêt du régime nouveau n’aurait pas été mesuré par Harrington (1611-1677), célèbre républicain anglais dont l’Oceana dédiée à Oliver Cromwell esquisse une théorie des institutions idéales. Harrington aurait défendu une version périmée du républicanisme (Manent, 1997), sans comprendre que la république moderne ne pouvait plus s’inspirer d’un modèle caduc de gouvernement mixte dont Polybe avait fourni les prémisses. Conformément à une certaine tradition développée dès la parution d’Oceana, Harrington semble ainsi relégué du côté des utopistes politiques – ceux qui, comme Francis Bacon ou Thomas More, ont préféré reconstruire ex nihilo une république idéale, sans prise sur l’histoire. Préférant « chercher » le meilleur régime plutôt que de décrire la Constitution d’ores et déjà « trouvée » dans l’histoire, Harrington aurait méconnu la véritable nature de la liberté, définie non comme pouvoir du peuple mais comme « opinion que l’on a de sa sûreté ».

2Cependant, l’exégèse de la citation reste délicate. La référence implicite à Hérodote (IV, 144) voire à Polybe (IV, 24), semble indiquer que Chalcédoine n’est pas un pays lointain ni une utopie, mais seulement l’autre rive du Bosphore, faisant face à Byzance. Selon Hérodote, l’erreur des Hellespontins fut de ne pas privilégier le meilleur emplacement qu’ils avaient pourtant sous les yeux, et que choisiront quelques années plus tard ceux qui devaient fonder Byzance. La question est dès lors de savoir ce que Harrington avait au juste sous les yeux, avant la Glorious Revolution et la mise en place de la monarchie constitutionnelle. S’agit-il d’une certaine forme de l’ancienne Constitution anglaise, plus ou moins modifiée après la conquête normande ? Ou, au-delà des institutions, d’un terreau propice à la liberté, c’est-à-dire de l’ensemble des conditions matérielles et morales dont l’auteur d’Oceana aurait dû tenir compte afin de concevoir les institutions du régime libre qu’il entendait décrire ?

La figure du législateur

3L’histoire de la réception de Harrington en France reste en partie à écrire. Son œuvre put notamment être connue grâce à Toland, son éditeur, ainsi qu’au compte rendu de l’édition Toland de 1700 par Jacques Bernard dans les Nouvelles de la République des Lettres en septembre de la même année, que possédait Montesquieu (Catalogue, no 2568). Selon Bernard, Harrington, « grand républicain d’Angleterre », a évoqué une « belle république en idée mais dont l’établissement est impossible, moins en Angleterre qu’ailleurs, où l’expérience a fait voir que le caractère de la nation était tel qu’elle ne pouvait se passer d’un monarque régulé par les lois ». Bernard décrit les institutions d’Oceana en invoquant le gouvernement composé d’un sénat qui propose, d’un peuple qui « délibère » (décide) et de magistrats qui exécutent. Cette épure n’est pas sans importance : il n’est pas exclu que Montesquieu, comme nombre de ses contemporains, ait d’abord eu accès à Harrington à travers ce compte rendu largement diffusé d’Oceana, même s’il possédait The Common-Wealth of Oceana dans l’édition in-folio originale de 1656 (Catalogue, no 2376), parmi d’autres ouvrages issus des « républicains » anglais (Milton, Fletcher).

4Dans L’Esprit des lois, les jugements sur Harrington apparaissent en deux lieux stratégiques de l’œuvre : le premier, on l’a dit, constitue la chute du chapitre sur la constitution d’Angleterre – chapitre le plus délicat qui soit, puisqu’il peut donner l’impression aux lecteurs français que Montesquieu dénigre la monarchie française (jugée despotique) et propose les institutions anglaises comme véritable « modèle » de la liberté politique. Mais la seconde occurrence se situe également en clôture, dans le chapitre qui devait initialement achever l’ouvrage, avant que l’auteur n’ait décidé d’ajouter deux livres sur l’histoire des lois féodales : Aristote voulait satisfaire, tantôt sa jalousie contre Platon, tantôt sa passion pour Alexandre. Platon était indigné contre la tyrannie du peuple d’Athènes. Machiavel était plein de son idole, le duc de Valentinois. Thomas More, qui parlait plutôt de ce qu’il avait lu que de ce qu’il avait pensé, voulait gouverner tous les États avec la simplicité d’une ville grecque. Harrington ne voyait que la république d’Angleterre, pendant qu’une foule d’écrivains trouvaient le désordre partout où ils ne voyaient point de couronne. Les lois rencontrent toujours les passions et les préjugés du législateur. Quelquefois elles passent au travers, et s’y teignent ; quelquefois elles y restent, et s’y incorporent. (XXIX, 19)

5Dernier membre cité d’un club très select qui ne comprend que de grands philosophes politiques, Harrington incarne un philosophe non dénué de préjugés ni de partialité à ce titre : il « ne voit » que la république, alors que tous les autres (une « foule ») trouvent le désordre partout où il n’y a plus de couronne. Serait-ce que la république et son idéal égalitaire, selon la formule d’Althusser paraphrasant Hegel, soit purement et simplement pour Montesquieu chose du passé – auquel cas l’utopie de Harrington, comme celle de More, ne serait qu’une figure de la nostalgie politique projetant dans un avenir rêvé un modèle politique caduc ?

6Une première ligne interprétative pourrait suggérer que Montesquieu s’approprie ici un topos dont la circulation est attestée dès la parution d’Oceana. Pourtant, l’interprétation demeure ouverte. Si la proximité de Platon ou de More qui « voulait gouverner tous les États avec la simplicité d’une ville grecque » risque de contaminer l’appréciation portée sur Harrington, la référence à Machiavel ou à Aristote n’incline pas dans le même sens. Harrington se situe entre Machiavel et More ; rien n’indique qu’il soit utopiste ou angéliste plutôt que réaliste. Aussi Montesquieu vise-t-il sans doute la dimension partiale plus encore qu’utopique de son système : le choix de Harrington en faveur du gouvernement populaire témoigne d’une passion aussi idolâtre que l’attachement d’Aristote à Alexandre ou de Machiavel au duc de Valentinois.

Prudence ancienne, prudence moderne

7Mais il existe une autre interprétation possible de la critique : la « prudence ancienne » est désormais désuète. Harrington partagerait l’erreur de celui qui voulut refonder la république (Cromwell) alors même que la monarchie était plus adéquate à l’esprit du peuple anglais (III, 3). Ce que Montesquieu pourrait dénoncer, c’est donc l’illusion qui a séduit aussi bien Cromwell que certains républicains qui ont divergé d’avec lui : croire que le gouvernement populaire pouvait être restauré alors qu’il suppose la vertu politique. Si Harrington a bâti Chalcédoine, le rivage de Byzance devant les yeux, c’est que l’antagonisme entre vertu et commerce joue désormais en défaveur de la vertu. L’Esprit des lois brosse ainsi un tout autre tableau de l’Angleterre contemporaine : « république qui se cache sous la forme de la monarchie » (V, 19), la « nation commerçante » incarne une nouvelle voie du républicanisme – républicanisme moderne qui assume, en l’absence de vertu, l’essor des passions et des intérêts (XIX, 27 ; Spector 2004).

8Pourtant, Montesquieu ne se contente pas d’objecter à l’auteur d’Oceana les modifications introduites par l’essor de l’économie et de la finance, ou la subordination de la propriété foncière à la propriété mobilière déterritorialisée. L’Esprit des lois ne peut simplement opposer la prudence « moderne » associée à l’essor de l’économie politique à la prudence ancienne, archaïque et vertueuse, prônée par Harrington. Car dans Oceana, la prudence ancienne, identifiée au règne des lois qui prévalut jusqu’à la chute de la république romaine, s’oppose à la prudence moderne définie comme empire des hommes, qui caractérise l’Europe depuis les migrations barbares et l’émergence de la féodalité. En ce sens, la prudence ancienne de Harrington renvoie au premier chef à Machiavel, contre la vision hobbesienne du politique ; l’auteur d’Oceana entend faire retour au modèle du gouvernement mixte de type polybéen, contre la vision hobbesienne de la souveraineté. À l’inverse, Montesquieu refuse avec une remarquable constance d’invoquer la constitution ou le gouvernement « mixte » – tout au plus évoque-t-il dans ses Pensées un gouvernement « mêlé » (no 1744), expression qui disparaît de L’Esprit des lois (Keller, 2008/2013). Surtout, il défend pour l’Angleterre ce que Harrington et ses successeurs entendaient récuser, à savoir une Chambre des pairs dotée d’un rôle décisionnel, qui protège les nobles des assauts populaires et des menaces portées par la Chambre des communes (XI, 6).

9La divergence porte donc sur la définition même d’un régime libre : selon Harrington, la question de l’équilibre des pouvoirs se réduit à la nécessité de limiter la souveraineté législative à la décision, sachant que cette souveraineté législative doit être populaire lorsque les francs-tenanciers (ayant racheté les droits de leur tenure féodale) sont majoritaires. Quelle que soit la forme de la république bien ordonnée, une constante prévaut : la balance ne suppose pas que chaque organe partiel de législation, identifié à une puissance sociale, soit destiné à promouvoir ses intérêts spécifiques. Produit de la raison, l’acte de législation n’est pas le fruit d’un compromis ni d’une négociation entre ordres sociaux et forces politiques. C’est précisément ce que L’Esprit des lois récuse : si le pouvoir de légiférer peut être exercé par le monarque et les corps intermédiaires (en France notamment), ou en Angleterre par les Communes et les Lords, le monarque n’y participant que par son droit de veto (sa « faculté d’empêcher »), la « balance » ne prend sens que si le pouvoir législatif n’est pas remis à une instance unique. Les « contrepoids » ne peuvent opérer qu’à condition que deux instances au moins soient en concurrence au sein du processus législatif ; le bicamérisme, indispensable, doit être associé à une participation de l’organe exécutif à la fonction législative (Troper, 2008/2013).

10Aussi faut-il en venir à l’erreur historique de Harrington : l’auteur d’Oceana, qui « a aussi examiné quel était le plus haut point de liberté où la constitution d'un État peut être portée », a méconnu la nature du régime libre en méconnaissant son histoire. Le gouvernement représentatif, en Angleterre, est une modalité d’un gouvernement plus généralement répandu en Europe, qui tient aux suites des migrations barbares après la chute de l’Empire romain. Les monarchies modernes répondirent à la nécessité d’une représentation féodale de la nation lorsque les conquérants barbares durent se disséminer sur le territoire européen (XI, 8). À la recherche du meilleur régime, Harrington a donc sans doute eu tort de prendre pour cible le gouvernement gothique, qui accorde à ses yeux trop à la noblesse féodale et trop peu au peuple (Oceana, 1992, p. 144).

Bibliographie

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Œuvres politiques, trad. Pierre François Henry, Paris, Leclerc, Quatremère, an III.

The Commonwealth of Oceana, John Greville A. Pocock éd., Cambridge, Cambridge University Press, 1992.

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Jean-Jacques Rutledge, Éloge de Montesquieu, Londres, 1786, reprint Ecco, 2010.

Joseph Dedieu, Montesquieu et la tradition politique anglaise, Paris, J. Gabalda et Cie, 1909.

Sten Bodrar Liljegren, A French Draft Constitution of 1792 Modelled on James Harrington’s Oceana, Londres, Humphrey Milford, 1932, p. 8-22.

John Greville A. Pocock, The Ancient Constitution and the Feudal Law, Cambridge, Cambridge University Press, 1957, chap. vi.

John Greville A. Pocock, « L’œuvre politique de Harrington », dans J. Harrington, Oceana, trad. Claude Lefort et Didier Chauvaux, Paris, Belin, 1995, p. 68-69.

Pierre Manent, La Cité de l’homme, Paris, Champs Flammarion, 1997, p. 18-23.

Édouard Tillet, La Constitution anglaise, un modèle politique et institutionnel dans la France des Lumières, Aix-en Provence, Presses universitaires d’Aix-Marseille, 2001.

Céline Spector, Montesquieu. Pouvoirs, richesses et sociétés, Paris, PUF, 2004, rééd. Hermann, 2010.

Alexis Keller, « République », http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377636396/fr.

Michel Troper, « Séparation des pouvoirs », http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376427308/fr/

Ursula Gonthier, Montesquieu and England : Enlightened Exchanges, 1689-1755, Londres, Pickering & Chatto, 2010.

Céline Spector, Montesquieu. Liberté, droit et histoire, Paris, Michalon, 2010.

Girolamo Imbruglia, « Le problème de la sécularisation chez Montesquieu. Théocratie et politique », Débats et polémiques autour de L’Esprit des lois, C. Volpilhac-Auger dir., Revue française d’histoire des idées politiques 35 (2012/1), p. 13-24.