Saint-Simon (duc de)

1Dans ses notes personnelles et dans sa correspondance, Montesquieu évoque à plusieurs reprises ses rencontres avec le duc de Saint-Simon. En revanche, le nom de Montesquieu ne se trouve jamais cité dans les Mémoires, ni même dans la correspondance connue du duc. Morgue de pair de France vis-à-vis d’un parlementaire de province, au rôle réellement modeste dans le grand jeu politique de la Régence ? Peut-être. Mais comment expliquer ce silence après la publication des Lettres persanes ?

2Cette asymétrie suggère d’emblée les limites de leurs relations intellectuelles. Au moment où Saint-Simon commençait la rédaction des Mémoires, vers 1739, son siège était fait. Les Lettres persanes, les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence n’étaient pas au cœur de ses préoccupations. Il en allait bien autrement pour Montesquieu, à la quête de renseignements sur le règne de Louis XIV, dont il envisagea d’écrire l’histoire politique au début des années 1730.

3Les deux hommes avaient en commun des liens de parenté et des réseaux d’amitié. Les premiers étaient tellement lâches que Saint-Simon lui-même ne semble pas l’avoir remarqué, laissant ce soin aux généalogistes du XXe siècle (Shackleton, 1975). Les réseaux d’amitié étaient plus importants. Amis du Régent, ils appartenaient cependant à des cercles différents de sa cour : Saint-Simon ne mit jamais les pieds à Chantilly ou à Sceaux, lieux de prédilection du jeune Montesquieu. Plus connue est leur amitié indéfectible pour le duc de Berwick, qui le leur rendait bien et qui fut pour Montesquieu une source fiable de connaissance des faits et gestes du duc (Spicilège, no 431). Par ce biais, probablement, des liens se sont noués entre Montesquieu et la famille du duc de Saint-Simon. La seconde épouse du duc de Berwick, née Bulkeley, était une amie de Mme de Saint-Simon. Dans une lettre à Montesquieu du 13 juin 1725, Mme d’Herbigny — petite-fille du maréchal d’Estrades — fait état d’une autorisation demandée à Mme de Saint-Simon pour régler une affaire de sous-location de l’appartement loué par Montesquieu rue de Beaune à Paris (lettre 125). Référence énigmatique, mais qui prouve qu’il existait des relations entre le Président et l’entourage du duc avant 1728, année qui marque le début de son voyage en Europe.

4Par la suite, quatre rencontres sont attestées en mai 1731 (« Le duc de Saint-Simon m’a dit […] », Spicilège, no 570) ; en août 1734 (Spicilège, no 657) ; pendant l’été 1735 (« Vous allez donc à la Ferté […] », François de Bulkeley, beau-frère de Berwick, à Montesquieu, 11 juin 1735, lettre 424) ; enfin au printemps 1736 (« Mme de Carignan a rendu une pierre. M. de Saint-Simon soutient que c’est un lingot », Montesquieu à Bulkeley, 22 mai 1736, lettre 441) – rencontres peut-être informelles, Saint-Simon et Montesquieu habitant dans la même rue.

5Les interprètes ont émis maintes hypothèses sur le contenu de leurs discussions. Or, à ce jeu, on est toujours gagnant, surtout lorsque l’hypothèse fait office de preuve. Tenons-nous en aux documents. Le plus important est daté « À La Ferté ce 13 août 1734 » (Spicilège, no 657), La Ferté-Vidame étant la résidence du duc de Saint-Simon. Dans ce long passage, Montesquieu ne s’exprime ni sur la personne de son hôte, ni sur sa pensée politique. La teneur de ses propos est purement documentaire : il va rendre visite à Saint-Simon comme on va compulser des archives. Sous sa plume il n’est question que d’anecdotes, de récits de la vie à cour de Louis XIV, d’événements divers, relatés sans commentaire. Toutes les informations que donne Montesquieu se retrouvent dans les Mémoires de Saint-Simon, mais pas exactement sous la même forme : parfois des détails sont ajoutés, parfois les idées divergent (par exemple, à propos du rôle de Mme de Maintenon dans les décisions royales, rôle plus néfaste pour Montesquieu que pour Saint-Simon). En somme, si nous ignorons ce qu’ils se sont précisément dits en ce mois d’août 1734, endeuillé par la mort du duc de Berwick le 10 juin, nous savons ce que Montesquieu en a retenu.

6Cette sécheresse du compte rendu cache-t-elle une influence historique et politique moins décelable à première vue ? Après tout, les deux hommes partageaient un même souci : réfléchir sur les conditions historiques et politiques susceptibles d’empêcher la dérive arbitraire et despotique du pouvoir souverain — tout particulièrement de la souveraineté française. Tous les deux considéraient la royauté comme la forme de gouvernement la mieux adaptée à la France, à condition d’en limiter les prérogatives par des réformes adéquates ; ils jugeaient aussi les États généraux comme inefficaces à cette fin. De plus, ils adhéraient à la mouvance historiographique germaniste qui fondait la monarchie sur la conquête originaire des Romains (dits aujourd’hui « Gallo-Romains ») par les envahisseurs francs du Ve siècle.

7Cette indéniable parenté intellectuelle est toutefois superficielle. En effet, s’ils appartiennent au même monde nobiliaire, l’un n’aurait jamais pu habiter l’univers politique de l’autre. Le janséniste Saint-Simon idolâtre les origines historiques violentes du corps politique français et les considère comme normatives. Les quelques dizaines de ducs et pairs constituent les descendants juridiques de la nation conquérante : solitaires au sommet d’une hiérarchie socio-juridique, les ducs et pairs sont les seuls remparts contre la tyrannie des rois et les seuls garants de la liberté de tous. L’hostilité de Saint-Simon envers les corps intermédiaires, notamment les parlements, est omniprésente, et jamais il ne jubile plus fortement que lorsqu’il raconte leurs déboires. La critique du despotisme aboutit chez Saint-Simon au rêve d’un univers politique figé, où une stricte et immuable hiérarchie sociale répond en écho à l’immuable hiérarchie céleste.

8Rien de ce qui constitue l’essence de la pensée politique du duc n’influence, ne serait-ce qu’en creux ou de manière polémique, la réflexion du Président : que l’on prenne les projets de réforme étatique du temps du duc de Bourgogne et du Régent ou le principe de la vénalité des charges, le rôle politique des ducs et pairs ou l’idée de nation, tout les sépare : compétences, méthodes, point de vue, objectifs. D’ailleurs, nous ne sommes même pas sûrs que Montesquieu ait eu accès aux textes politiques et historiques inédits du duc ; il ne cite jamais le Traité de la pairie de Le Laboureur, qui circulait en manuscrit dès les années 1670 avant d’être publié en 1740, et qui constitue un ouvrage de référence pour Saint-Simon. Or il est rare qu’une lecture de Montesquieu ne laisse pas de traces dans son œuvre.

9Montesquieu et Saint-Simon n’étaient unis que par le regard critique qu’ils portaient sur la monarchie de Louis XIV. Mais s’ils regardaient dans la même direction, ils ne voyaient pas la même réalité politique et n’avaient pas le même horizon d’attente. L’indignation permanente du petit duc contre le monde moderne et son goût pour la prolifération du verbe s’accordaient mal avec l’effort de réflexion et le goût de la synthèse de Montesquieu. La rencontre des deux intelligences fut donc tiède, tant l’une était excessive, l’autre pénétrée de modération, et laissa rapidement place à l’indifférence.

, « Saint-Simon (duc de) », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377671534/fr