Écrivains grecs

Yves Touchefeu

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1Si Montesquieu se sentait lié à la romanité par un rapport aussi riche que problématique, que pensait-il des écrivains grecs ? Il n’entretenait pas avec la Grèce une relation aussi étroite qu’avec Rome. D’abord parce qu’il ne pratiquait pas la langue grecque. Certes, il l’avait découverte au collège de Juilly, mais il était très loin d’avoir établi avec elle l’intimité qu’il avait avec le latin : « La plupart des gens s’imaginent qu’ils ont oublié le grec. C’est qu’ils ne l’ont jamais su. C’est la langue du monde la plus difficile » (Spicilège, no 568). C’est en conséquence dans des traductions latines ou françaises que Montesquieu lisait les auteurs grecs.

2On rencontre sous sa plume des jugements sévères à l’égard de ces Grecs qui lui paraissent à l’occasion hâbleurs et tapageurs. Montesquieu ne trouvait par exemple « rien de bien merveilleux dans la guerre contre Xerxès », et « aux déclamations près », cette guerre entre les Grecs et le Grand Roi lui semblait « semblable à mille autres ». C’est que « les Grecs avaient un grand talent pour se faire valoir » (Pensées, no 37 ; antérieur à 1731). Le jugement prend à l’occasion les accents d’une condamnation catégorique qui semble atteindre l’ensemble des écrivains grecs : « ils avaient moins d’esprit que les auteurs romains. Plutarque, presque le seul. Aussi avait-il profité des Latins. Les Grecs ne connaissaient point l’épigramme, ni les Latins, jusqu’à Martial ; les épigrammes grecques n’étant guère que des inscriptions, de même qu’on ne connaissait point l’acute dictum. Il me semble que les Grecs étaient hardis pour le style et timides pour la pensée » (Pensées, no 251). Montesquieu rapporte avec quelque complaisance l’avis d’un apologiste chrétien du IIe siècle après J.-C. qui s’était livré à une violente diatribe contre les Grecs : « Tatianus Assyrius, dans un Discours contre les Grecs, prouve qu’ils n’ont point inventé les sciences et les arts, mais qu’ils les ont eus des Barbares » (Pensées, no 211 – ce discours de Tatien figure dans la bibliothèque de Montesquieu, dans une édition de saint Justin (Catalogue, no 355).

3Ces remarques, presque agressives, révèlent un débat et peut-être même un conflit intérieur. Car Montesquieu est capable aussi de réflexions tout à fait différentes sur ces écrivains grecs. Il arrive à ce Romain de regarder Athènes avec une sympathie très particulière : « J’avoue mon goût pour les Anciens. Cette Antiquité m’enchante, et je suis toujours porté à dire avec Pline : “C’est à Athènes où vous allez. Respectez leurs dieux” » (Pensées, no 110). Pour préciser les contours et les limites de cette adhésion, il importe de distinguer au moins trois types d’écrits. Montesquieu ne portait pas en effet le même regard sur les livres des poètes, sur ceux des historiens, sur ceux des philosophes, que la bibliothèque de La Brède classait d’ailleurs dans des secteurs différents. En parcourant ces rayonnages, nous rencontrerons les poetae et les fabularum narratores, puis les rerum scriptores, et enfin les philosophi.

Les poètes des temps primordiaux

4La poésie, l’épopée et la tragédie grecques avaient pour Montesquieu le charme puissant des commencements fondateurs. Avec Homère, Eschyle, Sophocle et Euripide, s’inventait la culture des temps originels, une culture qui accueillait à la fois l’énergie et la fraîcheur, la grandeur et la simplicité : « J’avoue qu’une des choses qui m’a le plus charmé dans les ouvrages des Anciens, c’est qu’ils attrapent en même temps le grand et le simple, au lieu qu’il arrive presque toujours que nos Modernes, en cherchant le grand, perdent le simple, ou, en cherchant le simple, perdent le grand. Il me semble que je vois dans les uns de belles et vastes campagnes avec leur simplicité, et dans les autres les jardins d’un homme riche, avec des bosquets et des parterres » (Pensées, no 117).

5Montesquieu évoque très peu dans ses écrits les tragiques grecs. Mais quand il le fait, c’est pour souligner leur grandeur fondatrice : « Sophocle, Euripide, Eschyle, ont d’abord porté le génie d’invention au point que nous n’avons rien changé depuis aux règles qu’ils nous ont laissées, ce qu’ils n’ont pu faire que par une connaissance parfaite de la nature et des passions » (Pensées, no 129). Ce jugement relève plus d’une appréciation générale sur le statut de cette poésie originelle que d’une lecture personnelle des tragiques grecs. Le catalogue de la bibliothèque de Montesquieu, qui ne présente aucun titre d’Eschyle, signale un seul volume d’Euripide, dans une édition gréco-latine de 1602 (Catalogue, no 2039), et trois volumes de Sophocle, parmi lesquels les traductions d’Œdipe et d’Électre par André Dacier (Catalogue, nos 2189-2191). Aristophane, mieux représenté dans cette bibliothèque, ne fait l’objet que de mentions très sommaires – une seule remarque dans les Pensées (no 1006) : « Si nous n’avons plus de Socrate, nous avons encore moins des Aristophanes » ; une allusion rapide à L’Assemblée des femmes dans le Spicilège, no 542.

6Quand Montesquieu cherchait à rencontrer cette poésie originelle, c’est pour l’essentiel vers Homère qu’il se tournait. La bibliothèque de La Brède accueillait différentes éditions des poèmes homériques : trois éditions de l’Iliade et l’Odyssée où le texte grec était accompagné de sa traduction latine – dont l’édition de l’Iliade établie par François Portus (Catalogue, no 2057) et l’édition complète de l’ensemble homérique par Jean de Sponde (Catalogue, no 2056) –, et plusieurs traductions françaises. C’est dans ces traductions que Montesquieu lisait Homère. On le voit au fil de ses Pensées évaluer les mérites comparés des différentes éditions. Madame Dacier, reconnaît-il, avait frappé l’opinion par « le tour et même le feu de ses traductions », mais son enthousiasme l’avait conduite à joindre « à tous les défauts d’Homère, tous ceux de son esprit, tous ceux de ses études, et j’ose même dire tous ceux de son sexe » (Pensées, no 116) ; elle « ne savait ce qu’elle admirait. Elle admirait Homère parce qu’il avait écrit en grec » (Pensées, no 894 ; transcrit entre 1734 et 1739). Houdar de La Motte, qui publie en 1714 son Iliade mise en vers français, en douze chants (Catalogue, no 2058) « est un enchanteur, qui nous séduit par la force des charmes. Mais il faut se défier de l’art qu’il emploie » (Pensées, no 116). Le choix de Montesquieu finit par se porter sur les traductions de La Valterie, dans une édition publiée en 1709 (Catalogue, nos 2059-2060) : « J’ai lu une traduction de l’Odyssée d’Homère par M. de La Valterie [… ] et j’avoue qu’en la lisant, j’ai senti un charme infini, et tel que je ne me souviens pas que la traduction de Mme Dacier m’ait fait sentir le même » (Pensées, no 1681). Montesquieu sait bien qu’on peut reprocher à la traduction de La Valterie de n’être pas « exacte », mais il estime que « le fond du poème est admirable » et que, de plus, « en donnant à Homère du génie et de l’expression française, on l’a rendu agréable, on l’a rendu plus semblable à lui-même » (Pensées, no 1681). C’est à partir de cette traduction que Montesquieu établit à la fin de sa vie, à partir de 1751, un cahier de citations, parfois commentées par lui, des poèmes homériques (voir l’étude de Salvatore Rossa signalée ci-dessous, et OC, t. XVII, 2014).

7Montesquieu ne voue pas à Homère une admiration inconditionnelle : « Je ne suis point du nombre de ceux qui regardent Homère comme le père et le maître de toutes les sciences. Cet éloge est ridicule en faveur de tout auteur mais il est absurde pour un poète » (Pensées, no 115). Dans les Lettres persanes, Rica juge bien dérisoire cette « querelle » qui oppose deux partis fort échauffés, alors que la question n’est que d’apprécier le mérite exact « d’un vieux poète grec, dont depuis deux mille ans on ignore la patrie, aussi bien que le temps de sa mort » et qui, de l’avis commun, est « un poète excellent » (LP, 34 [36]). Montesquieu écoute le débat lancé par l’abbé d’Aubignac sur l’origine des poèmes homériques : « Comme Le Tasse a imité Virgile, Virgile Homère, Homère a pu avoir imité quelque autre. Il est vrai que l’Antiquité se tait à cet égard. Quelques-uns ont pourtant dit qu’il n’avait fait que ramasser les fables de son temps » (Pensées, no 424).

8Mais toutes les remarques que nous livre Montesquieu nous montrent que l’Iliade et l’Odyssée avaient pour lui la beauté d’une poésie primitive, c’est-à-dire première, originelle et fondatrice. Quand il compare Homère à Virgile, à l’Amadis de Gaule, à Milton (Pensées, nos 2179, 2252), c’est toujours pour reconnaître la primauté du poète grec, et il croit pouvoir dire « qu’on ne fera jamais un ouvrage de poésie passable que sur les idées d’Homère » (Pensées, no [2252] : textes transcrits l’un avant 1731, l’autre à une date indéterminée, et joint aux Pensées). Ces temps épiques étaient rudes et simples : les rois y faisaient la cuisine et pratiquaient eux-mêmes les sacrifices – constat qui conduit Montesquieu à cette remarque pertinente : « Ainsi l’idée de la cuisine, dans les temps héroïques, est liée avec les idées les plus nobles des autres temps, qui est celle de sacrifice » (Pensées, no 2179). Dans l’imagination de Montesquieu, cette vie primitive se trouvait adoucie par des bontés qui pouvaient s’accorder avec les paisibles vertus des Troglodytes. Ces charmes originels et policés, qui tenaient aussi aux élégances de la traduction de La Valterie, rejoignaient dans sa pensée la douceur du Télémaque de Fénelon, comme le prouve cette réflexion remarquablement catégorique : « L’ouvrage divin de ce siècle, Télémaque, dans lequel Homère semble respirer, est une preuve sans réplique de l’excellence de cet ancien poète » (Pensées, no 115, reprise dans le no 2252).

9Montesquieu en vint à poser sur cette Antiquité primitive et élégante les couleurs souriantes de l’esthétique galante : il écrivit alors le Temple de Gnide, petit récit qu’il s’amusa à présenter comme la traduction d’un manuscrit grec anonyme. Ce petit roman, nous dit Montesquieu dans la « préface du traducteur », est une « espèce de tableau » où le public a pu trouver « des idées riantes, une certaine magnificence dans les descriptions et de la naïveté dans les sentiments ». Ce texte utilise une image de la Grèce venue pour une part du roman grec lui-même. On trouve dans la bibliothèque de La Brède plusieurs de ces romans qui faisaient les délices de l’âge classique : Daphnis et Chloé de Longus (dans une édition latine : Catalogue, no 2251, et dans la traduction d’Amyot, édition de 1717, Catalogue, no 2237), Les Amours de Clitophon et de Leucippe d’Achille Tatius (édition latine, Catalogue, no 2268) et le très célèbre roman d’Héliodore, Les Éthiopiques (Catalogue, no 2246, édition latine de 1611). Mais Montesquieu s’inspirait plus encore de l’écriture de Lucien, dont il possédait deux éditions (une édition gréco-latine de 1663, Catalogue, no 1907 et une traduction de 1686, Catalogue, no 1908).

Les historiens grecs : une source constante de références

10Dans la bibliothèque de La Brède, il y a beaucoup d’ouvrages écrits en grec ou traduits du grec dans la section des « Graecorum rerum scriptores » comme dans celle des « Romanorum rerum scriptores » : Hérodote (cinq éditions différentes, Catalogue, no 2776, nos 2781-2784), Thucydide (trois éditions gréco-latines, Catalogue, nos 2798-2800), Xénophon (éditions en grec et latin, traduction française de La Retraite des Dix mille, Catalogue, nos 2802-2807) ; mais aussi Polybe, Strabon, Dion Cassius, Denys d’Halicarnasse (une édition gréco-latine de 1566 et la traduction des Antiquités romaines par le père Le Jay, publiée en 1722, Catalogue, nos 2831 et 2832), Diodore de Sicile, Plutarque, Appien, Flavius Josèphe, Pausanias, Arrien. Tous ces auteurs avaient fait l’objet de lectures attentives, parfois accompagnées de la rédaction d’un « extrait » (ce fut le cas pour Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon et Plutarque : voir Louis Desgrave, 1993). Montesquieu est attentif à la parution des nouvelles traductions de ces auteurs qui sont toujours pour lui des sources précieuses. Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence comme L’Esprit des lois sont constamment étoffées avec des références, souvent explicites, à ces historiens grecs ou gréco-romains. Ces références sont parfois accompagnées d’appréciations laudatives. Ainsi Montesquieu célèbre-t-il « Polybe, le judicieux Polybe », à l’ouverture d’un chapitre de L’Esprit des lois (IV, 8). Il aime souvent laisser la parole à ces historiens grecs, comme dans ce chapitre de L’Esprit des lois consacré au commerce des Grecs (XXI, 7). Après avoir dit : « Il faut que je parle de cet empire de la mer qu’eut Athènes », Montesquieu cite longuement un passage de La Constitution des Athéniens, que la tradition attribuait alors à Xénophon. Cette citation se conclut sur cette appréciation : « Vous diriez que Xénophon a voulu parler de l’Angleterre » (EL, XXI, 7).

11On doit remarquer la chaleur particulière avec laquelle Montesquieu se réfère à Plutarque, dont il signalait, on l’a noté, qu’il était peut-être le seul des auteurs grecs à n’avoir pas « moins d’esprit que les auteurs romains » (Pensées, no 251). Plutarque était sans doute un historien, mais un moraliste aussi, proche d’un philosophe et d’un sage, selon Montesquieu. La bibliothèque de La Brède accueille sept éditions de Plutarque : une édition grecque, trois éditions latines et diverses éditions des traductions données par Jacques Amyot des Hommes illustres et des Moralia (Catalogue, nos 2790-2796). Montesquieu livre, à l’occasion, cette confidence : « Plutarque me charme toujours : il a des circonstances attachées aux personnes qui font toujours plaisir. Quand dans la Vie de Brutus, il décrit les accidents qui arrivèrent aux conjurateurs, leurs sujets de frayeur sur le point de l’exécution, on a pitié des pauvres conjurés. Ensuite, on a pitié de César » (Pensées, no 607, idée reprise dans le no 698). Les références à Plutarque paraissent venir spontanément à l’esprit de Montesquieu, comme le montre par exemple ce fragment des Pensées (no 775) : « Descartes a enseigné à ceux qui sont venus après lui à découvrir ses erreurs mêmes. Je le compare à Timoléon qui disait : “Je suis ravi que, par mon moyen, vous ayez obtenu la liberté de vous opposer à mes désirs” ». C’est dans la Vie de Timoléon de Plutarque (XXVIII, 2-3) que Montesquieu avait trouvé cette anecdote qu’il rapporte ainsi librement. Dans les Pensées, on trouve aussi ces formules : « Vous remarquerez que les Romains se baignaient toujours avant dîner. Cela paraît dans Plutarque, je crois dans la Vie de Caton – Voyez mon extrait de Plutarque, où je crois avoir mis quelques passages là-dessus » (Pensées, no 665). Ou encore : « Plutarque ne dit-il pas quelque chose de cela ? Voir Plutarque » (Pensées, no 1521). On n’oubliera pas, enfin, que le premier paragraphe de L’Esprit des lois, qui établit la loi comme un rapport nécessaire dérivant de la nature des choses, propose une première note ainsi libellée : « La loi, dit Plutarque, est la reine de tous mortels et immortels [Au traité, Qu’il est requis qu’un prince soit savant] ». Cette citation fut dénoncée comme païenne dans la livraison du 9 octobre 1749 des Nouvelles ecclésiastiques (Défense de L’Esprit des lois, OC, t. VII, p. 25). Montesquieu relève cette critique dans sa Défense de L’Esprit des lois (Première partie, Seconde objection, ibid., p. 71) et maintient, avec un calme souverain et cinglant, cette référence qui heurtait l’orthodoxie catholique : « Il est vrai que l’auteur a cité Plutarque, qui dit que la loi est la reine de tous les mortels et immortels ».

Des philosophes trop dogmatiques

12Lorsque Montesquieu se tourne vers les philosophes grecs, vers Aristote et vers Platon, la tonalité de ses commentaires se fait souvent critique, et parfois, très sévère : « La philosophie des Grecs était très peu de chose. Ils ont gâté tout l’univers : non seulement leurs contemporains mais aussi leurs successeurs. ¶Voyez les pitoyables préceptes des pythagoriciens qui devaient être cachés au peuple » (Pensées, no 211). Le point central de cette critique tient à cette conviction : les Grecs, ont été aveuglés par une quête illusoire des essences et se sont trouvés incapables de saisir le jeu complexe des rapports qui font les équilibres du monde physique et du monde social. « La même erreur des Grecs inondait toute leur philosophie ; ce qui leur a fait faire une mauvaise physique leur a fait faire une mauvaise morale, une mauvaise métaphysique. C’est qu’ils ne sentaient pas la différence qu’il y a entre les qualités positives et les relatives ; et comme Aristote s’est trompé avec son sec, son humide, son chaud, son froid, Platon et Socrate se sont trompés avec leur beau, leur bon, leur fou, leur sage » (Pensées, no 799). Montesquieu a plusieurs fois formulé cette critique globale et catégorique. Dans les Pensées (no 410), il dresse le même acte d’accusation : « Les termes de beau, de bon, de noble, de grand, de parfait, sont des attributs des objets, lesquels sont relatifs aux êtres qui les considèrent. Il faut bien se mettre ce principe dans la tête : il est l’éponge de la plupart des préjugés. C’est le fléau de toute la philosophie ancienne, de la physique d’Aristote, de la métaphysique de Platon. »

13Ces critiques, on le voit, concernent presque solidairement Platon et Aristote. On peut être étonné que Montesquieu n’ait pas été plus sensible à la « prudence » péripatéticienne. Sans doute reprochait-il surtout à Aristote d’avoir autorisé une exégèse scolastique qu’il juge sclérosante. En témoigne cette remarque : « La philosophie d’Aristote ayant été portée en Occident, elle plut beaucoup aux esprits subtils qui, dans les temps d’ignorance, sont les beaux esprits. Des scolastiques s’en infatuèrent […]. Ainsi nous devons aux spéculations des scolastiques tous les malheurs qui ont accompagné la destruction du commerce » (EL, XXI, 16 [20]). Si Montesquieu pouvait dire que l’épicurisme (« en faisant voir le stupidité du paganisme ») et le platonisme avaient facilité le développement du christianisme, il ne reconnaissait aucune vertu à l’héritage aristotélicien : « c’est gratuitement que nous avons pris le jargon d’Aristote, et je ne sache pas que nous y ayons jamais rien gagné » (Pensées, no 21).

14Ces critiques s’estompent lorsque Montesquieu prend en compte les écrits politiques de Platon et d’Aristote. Certes, l’appréciation peut encore être accusatrice lorsque Montesquieu évoque les passions qui viennent obscurcir l’effort des législateurs : « Aristote voulait satisfaire tantôt sa jalousie contre Platon, tantôt sa passion pour Alexandre. Platon était indigné contre la tyrannie du peuple d’Athènes » (EL, XXIX, 19). C’est pourtant bien dans le champ de la philosophie politique que Platon et Aristote retrouvent toute leur importance. En effet, leurs réflexions aident à comprendre les ressorts de la liberté grecque : « Il faut réfléchir sur la Politique d’Aristote et sur les deux Républiques de Platon si l’on veut avoir une idée juste des lois et des mœurs des Grecs » (Pensées, no 1378). Les constructions platoniciennes apparaissent ici à Montesquieu solidaires d’une réalité historique : « Je ne suis pas de ceux qui regardent la République de Platon comme une chose idéale et purement imaginaire, et dont l’exécution serait impossible. Ma raison est que la République de Lycurgue paraît d’une exécution tout aussi difficile que celle de Platon, et que cependant elle a été si bien exécutée qu’elle a duré autant qu’aucune république que l’on connaisse, dans sa force et sa splendeur » (Pensées, no 1208). On ajoutera cette réflexion programmatique : « Pour mon système sur la liberté, il faudra le comparer avec les autres anciennes républiques et pour cela lire La Politique d’Aristote, Pausanias […] ; Strabon, livre IV, qui me semble appliquer mon système, Platon, livre III des Lois, Plutarque, Vie de Thésée, sur la république d’Athènes, ibid., Plutarque, Vie de Solon, Xénophon, République d’Athènes […] » (Pensées, no 907). On se demande évidemment pourquoi les références à Aristote et à Platon se trouvent rayées dans la liste de ces lectures à faire. Montesquieu n’en voyait-il plus l’intérêt ? Certainement pas, au contraire, Montesquieu a rayé des lectures qu’il n’avait pas à reprendre parce qu’il connaissait très bien ces deux livres qui sont fréquemment cités afin de renforcer les analyses présentées dans L’Esprit des lois.

15Si Montesquieu reconnaissait en Platon et en Aristote les figures les plus hautes de la philosophie grecque, il pouvait prendre en compte aussi d’autres noms. Il possédait deux exemplaires des Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres de Diogène Laërce (Catalogue, nos 1142 et 1143), et il ne pouvait, évidemment pas, oublier que le stoïcisme, auquel il portait un respect admiratif, était né en terre grecque.

Bibliographie

Montesquieu, Extraits et notes de lectures, OC, t. XVII, 2014.

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—, « Une apologétique « moderne » des Anciens : la querelle d’Homère dans les Pensées de Montesquieu », Revue Montesquieu 7 (2003-2004), p. 67-83. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329

—, « “Nos mœurs et notre religion manquent à l’esprit poétique”. La poésie des temps héroïques selon Montesquieu », dans Du goût à l’esthétique : Montesquieu, Jean Ehrard et Catherine Volpilhac-Auger dir., Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2007, p. 79-103.

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Pour citer cet article

Touchefeu Yves , « Écrivains grecs », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377671347/fr