Guerre

Jean Terrel

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1Comme Grotius, Montesquieu reprend l’usage qui fait de la guerre « l’état de ceux qui vident leurs différends par la force » (Le Droit de la guerre et de la paix, I, 1, § 2). Considérées comme des états durables à distinguer des simples batailles, les guerres ne sont ni les expéditions que nous voyons chez les Anciens (Pensées, no 300), ni les révolutions qui secouent les États despotiques (EL, V, 11), ni les invasions qu’ils font entre eux (EL, IX, 5). En ce sens, Montesquieu parle à la suite de Hobbes d’un état de guerre entre les individus et entre les nations, en le critiquant cependant pour avoir confondu l’état de nature — pacifique, antérieur aux sociétés — et l’état de guerre, qui commence dès que les hommes les établissent (El, I, 2-3). Ce parallélisme entre les conflits des particuliers et ceux des nations est provisoire. Le plus souvent ce sont les États, et non les particuliers, qui se font la guerre : du fait de l’existence des gouvernements et des tribunaux, les particuliers n’usent en général que ponctuellement de la force pour se défendre : si la guerre est un état, il faudra, pour que l’on puisse parler de guerre civile, que le recours aux armes soit une situation durable (EL, V, 11 ; XXX, 11).

2Puisque « chaque société particulière vient à sentir sa force » et que la pluralité des peuples est inévitable sur une si grande planète (EL, I, 3), la guerre est une dimension nécessaire de la vie des États. Montesquieu n’est pas pacifiste. Être inapte à la guerre ou y renoncer, c’est être condamné à la servitude : le projet chimérique de paix perpétuelle prêté à Henri IV, une référence pour l’abbé de Saint-Pierre et Rousseau, était « mauvais si on l’avait envisagé en lui-même : les premiers barbares auraient subjugué l’Europe » (Pensées, no 188).

3Les guerres relèvent des mêmes causes que les autres faits sociaux : le climat (les hommes du Nord se battent mieux que ceux du Sud), le terrain (la plaine est facilement envahie et la montagne difficile à conquérir), le mode de subsistance (les agriculteurs sont moins combatifs que les chasseurs et les pasteurs, le commerce porte à la paix), l’expérience historique (on s’aguerrit en combattant des adversaires coriaces et on s’amollit si rien ne vous résiste), la religion (l’intolérance porte à la guerre civile alors que le véritable christianisme adoucit les mœurs), le régime politique enfin, en lequel ces causes viennent se nouer selon des modalités diverses. Un régime dont le principe est la crainte est impropre à la guerre : les guerres y manifestent la fureur du despote qui est accoutumé à ne rencontrer aucune résistance, qui fait rarement la guerre en personne parce qu’il ne peut sortir du séjour de sa volupté et qui n’ose pas la faire faire par ses lieutenants parce qu’il ne peut leur faire confiance (EL, V, 14). La république romaine est « une nation toujours en guerre et par principe de gouvernement » (Romains, i). La guerre y est « éternelle », « perpétuelle », elle y est un véritable état. Des magistrats temporaires comme les consuls aimaient la guerre « parce que c’était le seul moyen qu’ils eussent de sortir de leur médiocrité » (Pensées, no 1987) ; fatigué sans cesse par les plaintes du peuple, le Sénat cherchait « à le distraire de ses inquiétudes et à l’occuper au dehors » (Romains, i) ; le peuple de son côté aime la guerre parce qu’elle lui permet de profiter des dépouilles des vaincus : l’intérêt (le peuple), le calcul politique (le Sénat) et l’amour de la gloire se combinent pour produire « le principe de la guerre continuelle » (ibid.). Dans une monarchie, la guerre n’est pas un principe de gouvernement : il est fréquent que le prince aime la guerre par souci de sa gloire, mais aux périodes d’ambition « d’autres passions & l’oisiveté même succedent » (ibid.). D’un autre côté, si les États despotiques « font entre eux des invasions », « il n’y a que les monarchies qui fassent la guerre » (EL, IX, 5). Prise dans sa lettre, la formule excède la comparaison entre les monarchies et les États despotiques et renvoie à la manière dont les monarchies modernes pourvoient à leur sûreté, par des réseaux de fortifications et de places fortes qui rendent la guerre durable parce que la victoire ne dépend plus d’une unique bataille et ne cause ni la destruction ni même l’affaiblissement durable du vaincu. Ainsi définie, la guerre est invisible chez les Anciens, en Asie et même dans la Grèce des libres républiques. La guerre du Péloponnèse ne fut pas la guerre des monarchies modernes où les deux adversaires se conservent, elle dura parce que la victoire fut très longtemps partagée : « dès qu’elle se détermina contre un parti, il fut soudain anéanti » (Pensées, no 300).

4La comparaison des trois gouvernements dans leur relation respective à la guerre est donc complétée par celle qui intervient entre les anciens et les modernes et entre l’Europe et le reste du monde. Les découvertes en matière d’armes — voir par exemple la discussion sur l’invention de la poudre et des bombes entre Rhedi et Usbek (Lettres persanes, 105 et 106 [108 et 109]) — et d’art militaire ont « égalé les forces de tous les hommes, et par conséquent de toutes les nations » (Monarchie universelle, i). Le droit des gens a changé, ce qui, malgré l’écart fréquent entre le droit et le fait, a humanisé la guerre (ibid.), les citoyens-soldats ont disparu et les armées sont maintenant composées de « la plus vile partie de toutes les nations » (ibid.), les ressources nécessaires à l’entretien de troupes en pays étranger sont devenues considérables (ibid.). Interviennent aussi des raisons particulières à l’Europe qui, en son sein, rendent impossible tout projet de monarchie universelle et même d’hégémonie et qui, à l’extérieur, favorisent les politiques coloniales orientées vers le commerce (Angleterre) plutôt que vers la domination militaire (Espagne). Si on fait abstraction des raisons historiques (l’Europe a une tradition de liberté plutôt que de servitude), l’essentiel est l’importance croissante du commerce au sein de l’Europe et entre l’Europe et le reste du monde : « ce sont les richesses qui font la puissance » ; puisque le commerce porte à la paix, « l’Europe n’est plus qu’une nation composée de plusieurs » (Monarchie universelle, xviii) ou même « un État composé de plusieurs provinces » (Pensées, no 318), et « les peuples tous policés sont, pour ainsi dire, les membres d’une grande République » (Monarchie universelle, ii).

5C’est dans ce contexte que l’on peut définir un droit de la guerre fondé sur les vrais principes, c’est-à-dire conforme à la lumière naturelle (EL, I, 3  ; X, 2-3). Puisque les États ont le droit naturel de se conserver dans leur pluralité, l’usage de la force défensive (incluant l’attaque préventive quand une plus longue paix permettrait à un autre État de vous détruire) est justifié : malheureusement nécessaire pour défendre la vie et la liberté des États, la guerre est condamnée si elle est entreprise pour toute autre raison, de gloire, de bienséance ou d’utilité. Il ne s’agit ni d’avaliser les pratiques usuelles (l’humanisation constatée ne signifie pas que le droit des gens véritable est exactement suivi, EL, X, 4), ni d’avaliser les thèses des juristes ou philosophes modernes (EL, X, 3), tous accusés d’étendre le droit de tuer au-delà de ce qui est strictement nécessaire à la défense naturelle : pourquoi l’État vainqueur (dont la conservation est assurée) aurait-il le droit de tuer et donc d’asservir (Hobbes, Grotius, Pufendorf), même pour des raisons punitives (Grotius, Locke) ? Un tel droit de la guerre qui dérive uniquement de la nécessité et du juste rigide peut-il fonder un droit de conquête ? La réponse négative de 1721 — une société « ne peut être fondée que sur la volonté des associés » (LP, 92) — est corrigée dans L’Esprit des lois. La conquête qui ne donne en elle-même aucun droit (même lettre, version corrigée [95]) est admise comme moyen au service de la conservation des deux États en relation.

Bibliographie

Mark H. Waddicor, Montesquieu and the Philosophy of Natural Law, La Haye, Martinus Nijhoff, 1970.

Marc Belissa, « Montesquieu, L’Esprit des lois et le droit des gens », dans Le Temps de Montesquieu, Michel Porret et Catherine Volpilhac-Auger dir., Genève, Droz, 2002, p. 171-185.

Jean Terrel, « À propos de la conquête : droit et politique chez Montesquieu », Revue Montesquieu 8 (2006), p. 137-150. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article330

Jean Terrel, « Sur le livre X de L’Esprit des lois : le problème de la conquête », Séminaire (Re)Lire L’Esprit des lois, Luigi Delia et Catherine Volpilhac-Auger dir., à paraître.