Conquête

Jean Terrel

[en]

1Dans les relations entre les peuples, nécessairement différents « sur une si grande planète », la guerre et la conquête sont des faits nécessaires. « L’objet de la guerre, c’est la victoire ; celui de la victoire, la conquête » (EL, I, 3) : voilà qui interdit de confondre trop vite la critique de la passion de conquête avec une dénonciation unilatérale des conquérants et de leur droit à conquérir.

2L’attitude d’un peuple envers ses voisins dépend de multiples facteurs : courage ou mollesse selon qu’on habite au Nord ou au Midi (EL, XVII, 2) ; différence entre la montagne (qui favorise la défense) et la plaine ouverte aux invasions (EL, XVIII, 2) ; différence entre ceux qui cultivent des terres fertiles, portés à se soumettre (EL, XVIII, 1), et ceux qui vivent de la chasse ou du pastorat, combatifs et jaloux de leur liberté (EL, XVIII, 12, 14) ; différence entre les nations guerrières qui s’aguerrissent encore parce qu’on leur résiste et celles qu’une conquête trop facile conduit à la mollesse et la servilité (EL, XVII, 3-5). C’est retrouver selon des voies originales l’opposition banale et ancienne entre deux naturels, l’un qui porte à la liberté et à la domination, l’autre qui porte à la servitude sous toutes ses formes.

3On comprend mieux que les conquêtes du passé aient pu avoir des styles et des effets si opposés. Les barbares du Nord de l’Europe sont « ces nations vaillantes, qui sortent de leur pays pour détruire les tyrans et les esclaves », « qui brisent les fers forgés au midi » et apprennent ainsi aux hommes l’égalité naturelle, au contraire du peuple tartare, « conquérant naturel de l’Asie » et « devenu esclave lui-même » (EL, XVII, 5) : d’un côté une conquête difficile qui produit la force et la liberté de l’Europe (EL, XI, 8), de l’autre, en Asie, des peuples guerriers gagnés par la servilité au contact de peuples trop efféminés pour résister longtemps à leur entreprise. Dans l’entre-deux, les Romains, forts et libres tant qu’ils affrontèrent des peuples libres et guerriers, gagnés peu à peu par la corruption et la servilité dans la mesure où leurs conquêtes réussirent trop vite et trop bien : grandeur d’une république dont la force conquérante s’enracinait, comme dans les analyses de Machiavel, dans la liberté politique et dans la vraie union, celle qui résulte dans un État libre d’un bon usage des dissensions civiles (Romains, ix), décadence d’un régime despotique où l’armée faisait et défaisait les empereurs. Le cas romain interdit au lecteur de s’arrêter à une séparation d’un bon et d’un mauvais côté. Le régime républicain a permis la conquête qui a entraîné ensuite sa destruction. On ne pouvait pas très longtemps séparer l’intérieur et l’extérieur, respecter ses concitoyens et exercer sur les conquis un droit des gens despotique et destructeur, sans que les mœurs nés de la conquête envahissent l’espace interne ; « […] les citoyens furent traités comme ils avoient traité eux-mêmes les ennemis vaincus et furent gouvernés sur le même plan : Sylla entrant dans Rome ne fut pas un autre homme que Sylla entrant dans Athènes, il exerça le même droit des gens » (Romains, xv, OC, t. II, p. 200).

4Les Romains mettent l’accent de manière encore équilibrée sur les deux versants (grandeur et décadence) de la conquête romaine. Dans L’Esprit des lois, les références à l’intelligence et à la constance de la république conquérante sont plus rares — un des exemples est la souveraineté, c’est-à-dire la citoyenneté, accordée aux peuples conquis « comme les Romains l’établirent au commencement » (EL, X, 6) ; l’accent est mis sur l’envers du décor : la destruction des peuples conquis et ses effets en retour (corruption, servitude et décadence) sur les Romains. Dans le même temps, Montesquieu tend à laisser dans l’ombre ce qu’il critiquait auparavant dans la conquête d’Alexandre. Il la compare à celle des barbares du Nord qui ont apporté la liberté à l’Europe : dans l’un et l’autre cas il s’agit de souligner les avantages que la conquête peut parfois procurer aux peuples conquis et qui peuvent réparer en partie les maux causés par le conquérant (EL, X, 4). Si on adopte ce critère (ce qui est avantageux au peuple conquis), la comparaison entre les Romains et Alexandre tourne maintenant à l’avantage de ce dernier. Se plaçant à un tout autre point de vue (la conquête elle-même et non la politique adoptée envers les vaincus), un projet (non utilisé) de préface aux Romains aboutissait à une toute autre conclusion, « car si on comparoit l’empire d’Alexandre et celui des Romains ce serait comparer l’ouvrage d’un jour à celui de plusieurs siècles, le jeu de fortune au chef-d’œuvre de la sagesse et de la conduite » (OC, t. II, p. 315).

5Même en oubliant la décadence finale, la politique romaine ne peut servir de modèle aux États européens modernes. Depuis la chute de Rome, les tentatives successives pour établir en Europe la supériorité constante d’un peuple sur tous les autres, sous la forme d’un empire (la monarchie universelle stricto sensu) ou d’une simple hégémonie (la menace réelle cachée sous ce vocable) ont échoué. Si on se limite aux rapports entre les divers peuples qui font de l’Europe « une seule nation composée de plusieurs » (Réflexions sur la monarchie universelle en Europe, XVIII ; OC, t. II, p. 360), l’époque de la conquête et de l’empire est révolue pour des raisons géo-politiques déjà actives à l’époque romaine (climat et nature des sols qui favorisent la résistance à toute tentative de conquête) et aussi pour des raisons propres à l’état actuel de l’Europe : le commerce et les richesses font la puissance, avec des variations continuelles qui interdisent la supériorité durable d’un seul État (Monarchie universelle, II) ; à cause du développement des communications, « chacun voit d’un coup d’œil tout ce qui se remue dans l’univers, et pour peu qu’un peuple montre d’ambition, il effraie d’abord tous les autres » (Romains, i, OC, t. II, p. 95). En ne retenant que ce dernier trait, on pourrait être tenté de n’opposer à l’esprit de conquête que l’équilibre des forces qui ne s’était pas réalisé à l’époque romaine parce que les peuples avaient résisté à Rome en ordre dispersé. En fait, Montesquieu critique cette politique de balance ou d’équilibre : chacun augmente ses forces militaires pour répliquer à l’autre qui en fait autant ; ce qu’on nomme paix est plutôt l’état de guerre de Hobbes, un « état d’effort de tous contre tous » (Monarchie universelle, XXIV) qui entraîne la ruine commune. À travers cette critique formulée dès 1734, se dessine une autre voie possible qui devient explicite dans L’Esprit des lois, celle du commerce et de la conquête, dans une logique où l’opulence d’un État n’a pas comme condition la faiblesse de ses partenaires : d’un côté le désir de conquête qui porte à la guerre et qui favorise, semble-t-il, des mœurs féroces, de l’autre un esprit qui unit les nations parce que l’effet naturel du commerce est d’adoucir les mœurs et de porter à la paix (EL, XX, 1-2). Cependant ces deux esprits ne sont pas toujours et partout exclusifs l’un de l’autre : l’exemple des Romains éloignés du commerce par leur génie, leur gloire et leur éducation militaire (EL, XXI, 14) n’est pas généralisable. Carthage « accrut sa puissance par sa richesse, et ensuite ses richesses par sa puissance » (EL, XXI, 11). La compatibilité des deux expansions (militaire et commerciale) est cependant compromise à partir du moment où une puissance établie par le commerce cesse d’être médiocre, devient visible et donc menaçante pour les autres candidats à l’hégémonie (Romains, iv, OC, t. II, p. 114), si bien que la logique des rapports de forces militaires reprend ses droits : « Ce fut comme nation rivale, et non comme nation commerçante, qu’ils [les Romains] attaquèrent Carthage » (EL, XXI, 10 [14]). On en revient finalement, semble-t-il, à une alternative simple, être un peuple conquérant (les Romains) ou une nation commerçante (Carthage) : la guerre entre Rome et Carthage n’oppose donc pas deux puissances qualitativement différentes. L’exemple d’Alexandre est plus déroutant : « Les Romains conquirent tout pour tout détruire : il voulut tout conquérir pour tout conserver » (EL, X, 13 [14]). Les Romains favorisent Marseille et son commerce parce que cette cité accepte leur hégémonie (EL, XXI, 8 [11]), ils détruisent sans hésiter toute nation ou cité commerçante (Carthage, Corinthe, Délos) qui a servi d’appui, directement ou indirectement, à la résistance militaire à leur entreprise conquérante (EL, XXI, [12] : chapitre ajouté en 1757-1758). Ils sont même « destructeurs, pour ne pas paraître conquérants » (ibid.) : plutôt que de paraître conquérants en gouvernant le pays conquis, ce qui supposerait sa conservation au moins partielle (on ne gouverne pas un peuple qui n’existe plus), ils préfèrent détruire ce qu’ils ne pourraient conserver sans compromis. Alexandre ose paraître conquérant et accepte les risques de la conservation, si bien que sa conquête est un chapitre essentiel de l’histoire du commerce (EL, XXI, 7 [8)]. La conquête ouvre de nouvelles voies commerciales et établit entre les peuples des relations nouvelles. De même, à l’époque moderne, « pendant que les Espagnols découvraient et conquéraient du côté de l’Occident, les Portugais poussaient leurs conquêtes et leurs découvertes du côté de l’Orient » (EL, XXI, 17 [21]). Mais ce qu’Alexandre a réalisé — une conquête qui, à moyen terme, cesse d’asservir et de détruire — est manqué par les Espagnols, impuissants à conserver autrement qu’en détruisant et même à suivre le plan romain, cette manière lente de conquérir qui se contente d’abord d’affaiblir pour mieux asservir par la suite (Romains, vi, OC, t. II, p. 141). D’autres peuples européens, « plus raffinés », eurent des politiques coloniales plus proches de celle d’Alexandre : au lieu de regarder d’abord, à la manière des Espagnols, les terres découvertes comme des objets de conquête, « ils trouvèrent qu’elles étaient des objets de commerce » (EL, XXI, 17 [21]). Il ne s’agit pas de choisir brutalement entre conquête et commerce, mais plutôt de les hiérarchiser : l’Angleterre, par exemple, n’est pas (à négliger l’Irlande), une nation conquérante parce que sa politique coloniale est ordonnée au commerce plutôt qu’à la domination (EL, XIX, 27).

6Pour expliquer et évaluer les diverses manières de conquérir à l’époque moderne, il faut donc tenir compte de la nature de chaque régime et de la situation des divers États dans l’univers : incompatibilité du régime républicain et des conquêtes, parce que l’exemple romain montre qu’elles finissent par détruire la liberté républicaine qui a pu au départ en être la condition ; nécessité pour les monarchies de limiter leurs conquêtes si elles veulent rester modérées et se préserver du despotisme ; vanité, à l’intérieur de l’Europe, de la recherche de l’hégémonie ou d’un équilibre purement militaire des forces ; nécessité pour les États européens de favoriser entre eux des relations commerciales et de viser à l’extérieur une expansion commerciale plutôt que conquérante. Un tel bilan permet de comprendre les raisons qui conduisent Montesquieu, au début du livre X de L’Esprit des lois, à traiter systématiquement du droit de conquête. En 1721, « le droit de conquête n’est pas un droit. Une société ne peut être fondée que sur la volonté des associés » (Lettres persanes, 92, 1re édition,). C’est presque le point de vue de Locke, à ceci près que Montesquieu paraît déjà refuser, ce qui sera explicite en 1748, de légitimer la conquête quand elle s’exerce sur des individus que leurs crimes auraient privés de leur droit à l’association volontaire. En 1748, Montesquieu est parvenu à de nouvelles conclusions : si « la conquête ne donne pas un droit par elle-même » (nouvelle rédaction de la lettre précédente, LP [95], soulignée par moi), il y a bien un droit du conquérant à déduire du droit naturel à l’auto-défense et du droit des gens fondé sur les vrais principes. Il faut partir du droit à user de la force offensive pour se défendre, ce qui justifie l’attaque préventive quand il n’y a pas d’autre moyen d’éviter la destruction et exclut la guerre motivée par la gloire du prince, « une passion et non un droit légitime » (EL, X, 2). En partant du but de la guerre (la victoire), on accède à deux nouvelles fins, la conquête, objet de la victoire, et la conservation, objet de la conquête : pour que la conquête soit un droit, il faut la rapporter, en amont, à la nécessité de la défense naturelle et, en aval, à la conservation qui permet au vainqueur de ne plus considérer exclusivement son propre avantage, mais de réparer les malheureux dommages causés aux vaincus. La référence à la nécessité permet de contester le droit du vainqueur à tuer et à asservir quand ce n’est plus nécessaire : la critique vise ici le droit des gens des Romains (EL, XV, 2) et « les auteurs de notre droit public » (EL, X, 3), sans doute Grotius et Pufendorf ; la référence à la conservation comme « gage de la paix et de la réparation du tort » (LP, [95]) montre que Montesquieu refuse (contre Grotius et Locke) toute justification punitive des malheurs des conquis : les maux causés peuvent être inévitables et non contraires au droit en cas d’usage justifié de la force offensive, ils restent toujours à réparer dès que cela est compatible avec la sécurité du conquérant.

Bibliographie

Catherine Volpilhac-Auger, « Montesquieu et l’impérialisme grec : Alexandre ou l’art de la conquête », dans Montesquieu and the spirit of modernity, David Carrithers et Patrick Coleman dir., Oxford, Voltaire Foundation, 2002, p. 49-60.

« Montesquieu et l’Empire », Céline Spector dir., Revue Montesquieu 8 (2006), p. 5-185. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article330

Jean Terrel, « Sur le livre X de L’Esprit des lois : le problème de la conquête », Séminaire (Re)Lire L’Esprit des lois, Luigi Delia et Catherine Volpilhac-Auger dir., à paraître.