Catherine II (1729-1796)

Nadezda Plavinskaia

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1Née à Stettin en 1729, Sophie Auguste Friederike, princesse d’Anhalt-Zerbst, arrive en Russie en février 1744 et se convertit à l’orthodoxie sous le nom de Ekaterina Alekseevna. Elle épouse en août 1745 le neveu de l’impératrice Elisabeth Pétrovna, le grand-duc Piotr Fedorovitch (Karl Peter Ulrich, prince d’Holstein-Gottorp, 1728-1762) qui hérite de la couronne russe en décembre 1761. Six mois plus tard, à la suite d’un coup d’État, elle détrône son époux Pierre III et se fait proclamer impératrice sous le nom de Catherine II.

2Admiratrice avouée des philosophes, Catherine II déclare dans ses Mémoires avoir pris connaissance du nom de Montesquieu en 1744, quand le comte Gyllenborg lui recommande de lire les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence. En 1754, elle découvre L’Esprit des lois qu’elle défendra quelques années plus tard contre les attaques critiques de Strube de Piermont. Celui-ci, s’efforçant dans ses Lettres russiennes (1760) de réfuter Montesquieu, nie le caractère despotique du pouvoir impérial en Russie, tout en approuvant la pratique du servage dans son pays d’adoption. Catherine puise ses arguments dans la réflexion de Montesquieu sur les « propriétés distinctives du gouvernement despotique » (EL, VIII, 19), répliquant en marge de l’ouvrage de Strube : « Un grand empire comme celui de Russie se détruirait, s’il y était établi une forme de gouvernement autre que despotique, parce que c’est le seul qui peut remédier avec promptitude, nécessaire aux besoins des provinces éloignées […] ».

3Après 1765, Catherine II se replonge dans la lecture de L’Esprit des lois. Elle prend de nombreuses notes, composant une sorte de résumé volumineux qui lui servira de base pour son Instruction pour la commission chargée de dresser le projet d’un nouveau code de lois, dite le Nakaz (1767). Son attention se concentre sur les livres VI, XII, XIX, XX, XXIII et XXVI auxquels elle emprunte plusieurs pages. D’autres livres ne lui fournissent qu’une ou deux citations, tandis que les livres IX, XVI, XVII, XVIII, XXV et XXXI ne figurent ni dans ses brouillons, ni dans le texte définitif de l’Instruction. Deux tendances apparaissent nettement dans ces emprunts : Catherine II ignore les passages dans lesquels Montesquieu évoque la Russie et elle s’interdit l’usage du mot « despotisme ».

4 L’Esprit des lois ne fut pas l’unique source littéraire du Nakaz : lors de sa rédaction, Catherine II se servit également du Traité des délits et des peines de Beccaria, des Institutions politiques de Bielfeld, de certains articles de l’Encyclopédie, etc. Cependant, c’est Montesquieu qui fait figure d’inspirateur principal : sur les 526 articles du Nakaz publiés en 1767, au moins 245 proviennent de L’Esprit des lois ; les onze autres se trouvent dans le chapitre xxi (« De la police ») annexé à la « grande instruction » en février 1768. En rédigeant le Nakaz, l’impératrice utilise une édition de L’Esprit des lois accompagnée de « remarques philosophiques et politiques d’un anonyme » (nombreuses réimpressions hollandaises en 1761-1764). Le nom de cet anonyme, Elie Luzac, reste inconnu à Catherine II — elle soupçonnait probablement D’Alembert — mais vingt et un articles du Nakaz sont largement inspirés des commentaires de Luzac, et trois autres témoignent de son influence.

5Catherine II ne dissimulera pas que son oeuvre législative dérive de L’Esprit des lois. En juin 1765, elle avoue à D’Alembert : « Pour l’utilité de mon empire, j’ai pillé le président Montesquieu, sans le nommer ; j’espère que si de l’autre monde il me voit travailler, il me pardonnera ce plagiat pour le bien de trente millions d’hommes qui en doit résulter ; il aimait trop l’humanité pour s’en formaliser. Son livre est mon bréviaire. Voilà, monsieur, un exemple du destin qu’ont les livres des hommes de génie ; ils servent au bien-être du genre humain. » (Charles Henry, Œuvres et correspondances inédites de D’Alembert (1866), Genève, Slatkine Reprint, 1967, p. 239 ; elle le lui répétera en substance en 1766). Elle reprend l’éloge de Montesquieu dans une lettre à Mme Geoffrin en mars 1765 : « Son Esprit des lois est le bréviaire des souverains pour peu qu’ils aient le sens commun. » (Recueil de la société impériale russe d’histoire [SRIO], t. I, s.n., Saint-Pétersbourg). En 1766 elle confie à D’Alembert : « Mes principales occupations depuis deux ans se réduisent à copier et à apprécier les principes du président de Montesquieu. Je m’applique à l’entendre et j’efface aujourd’hui ce que je trouvais très bien hier. » (Œuvres et correspondances inédites, p. 245-246). En juillet 1766, Catherine II écrit à Voltaire qu’elle prépare une « grande instruction pour un comité qui refondra nos lois » comportant « un précis du livre De l’esprit des lois sur la magie, etc. » (Voltaire’s Correspondence, Besterman, D13433).

6Le Nakaz, exemple le plus spectaculaire de la lecture de L’Esprit des lois en Russie, tente d’enraciner dans le sol russe certaines idées et concepts des Lumières européennes, tout en les pliant sévèrement aux ambitions personnelles de l’autocrate couronnée. Malgré ses contradictions, il témoigne néanmoins de la volonté de Catherine II de moderniser le pays. Il formule sa doctrine politique et idéologique et esquisse les principes de droit de son absolutisme éclairé, en s’appuyant largement sur l’autorité de Montesquieu – sans doute celui-ci n’aurait-il pas toujours approuvé l’usage que Catherine II fit de son livre. L’impératrice suit Montesquieu (EL, XIX, 5) en fondant sa théorie législative sur les principes du droit naturel : « C’est à la législation à suivre l’esprit de la nation » (art. 57). Elle s’efforce de prouver que la Russie n’est pas un pays despotique et manipule adroitement les notions de « pouvoirs intermédiaires » et de « lois fondamentales » pour postuler le caractère monarchique du gouvernement russe, tout en évitant le problème de la séparation des pouvoirs et en refusant à la noblesse le rôle de « dépôt des lois » : « En Russie, c’est le Sénat qui est le dépositaire des lois » (art. 23). Catherine II proclame « la sûreté de chaque citoyen en particulier » (EL, VI, 5) comme le but de tout pouvoir et de toute législation (art. 33). Elle saisit la formule de Montesquieu (EL, XI, 3) pour introduire dans son discours la notion de « liberté politique » (art. 36-39), quoiqu’elle préfère celle de Luzac pour traiter de l’égalité des citoyens (art. 34-35). Les principes de sa politique pénale s’appuient largement sur les idées de Beccaria, mais l’accusation de la pratique de la « question » (art. 123) et l’idée de borner le pouvoir du juge à la seule exécution des lois (art. 98) remonte textuellement à Montesquieu.

7Sans jamais prendre la valeur d’un code de lois, le Nakaz influence cependant les réformes catheriniennes tout au long de son règne. Traduit en plusieurs langues européennes, il trouve un écho important en Occident. Son apparition en France en 1769 coïncide avec une crise politique aiguë et les idéologues du camp parlementaire utilisent cette habile adaptation de la doctrine des « pouvoirs intermédiaires » de Montesquieu pour défendre leur cause (André Blonde, Le Parlement justifié par l’Impératrice de Russie, 1771 ; Claude May, Maximes du droit public français, 1775), alors que le chancelier Maupeou interdit l’entrée du Nakaz en France. L’oeuvre de Catherine II fut également discutée dans les salons philosophiques et Voltaire écrit à son propos à Saurin en avril 1769 : « Vous m’avez piqué. J’ai relu L’Esprit des lois ; je suis entièrement de l’avis de Mme Du Deffand, ce n’est que de l’esprit sur les lois. J’aime mieux l’instruction donnée par l’impératrice de Russie pour la rédaction de son code. Cela est net, précis, et il n’y a point de contradictions ni de fausses citations. » (Besterman, D15572).

8Sous le règne de Catherine II, les écrits de Montesquieu connurent plusieurs publications en langue russe : Considérations sur les […] Romains (1769) ; Lysimaque (1769, 1792) ; Dialogue de Sylla et d’Eucrate (1769, 1783) ; Essai sur le Goût (1769) ; Le Temple de Gnide (1770) ; Arsace et Isménie (1788) ; Lettres persanes (1782 [extraits], 1789, 1792). Entre 1769 et 1799, on vit paraître les textes de Montesquieu en russe au moins treize fois. Pourtant, dans cette liste de traductions, son oeuvre principale est manifestement absente : au cours du XVIIIe siècle, L’Esprit des lois ne fut jamais intégralement édité en Russie, quoique Catherine II le mentionne sur la liste des livres dont la parution est souhaitable. Du vivant de l’impératrice, il ne fut traduit que partiellement : les douze premiers livres de L’Esprit des lois précédés de l’Analyse de D’Alembert furent publiés en 1775 et réédités en 1801. Une traduction plus importante en vingt-neuf livres ne parut qu’en 1809-1814, sous le règne d’Alexandre Ier. Ces deux publications sont fortement censurées par les traducteurs : tous les passages de L’Esprit des lois où la Russie (la Moscovie) est mentionnée dans un contexte défavorable ou critique sont déformés avec virtuosité (EL, V, 14; VI, 16; XI, 2; XII, 12 ; XII, 26; XV, 6 ; XIX, 14 ; XIX, 15). Les uns sont impitoyablement amputés, même s’il s’agit de chapitres entiers, d’autres prennent un sens inverse, tandis que dans certains l’allusion directe à la Russie est gommée. « Il faut écorcher un Moscovite pour lui donner du sentiment », disait Montesquieu, en réfléchissant sur les différences des facultés sensitives des hommes dans les divers climats (EL, XIV, 2). « Il faut étrangler un Lapon pour lui donner du sentiment », rétorqua le traducteur russe.

Bibliographie

Albert Lortholary, Les « Philosophes » du XVIIIe siècle et la Russie. Le mirage russe en France au XVIIIe siècle, Paris, Boivin, 1951, p. 100-106.

Frédéric Henri Strube de Piermont, Lettres russiennes, suivies des notes de Catherine II. Introduction de Corrado Rosso, postface de Carminella Biondi, Pise, La Goliardica, 1978 (1re édition des Lettres russiennes, 1760).

Isabel de Madariaga, La Russie au temps de la Grande Catherine, Paris, Fayard, 1987, p. 174-187.

Nadezda Plavinskaia, « Catherine II ébauche le Nakaz : premières notes de lecture de L’Esprit des lois », Revue Montesquieu 2 (1998) p. 67-88. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article157

Nadezda Plavinskaia, « Du Russe au Lapon : traduire L’Esprit des Lois en Russie au XVIIIe et au début du XIXe siècle », Revue française d’histoire du livre, 2013.

Pour citer cet article

Plavinskaia Nadezda , « Catherine II (1729-1796) », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377669577/fr