Tartares

1Au début du XVIIIe siècle, la représentation de l’histoire de l’Asie centrale, des grands empires de Genghiz Khan et de Tamerlan surtout, était fondée dans la culture européenne sur des ouvrages célèbres tels que l’Histoire du grand Genghizcan de François Petis de la Croix (1710), l’Histoire du grand Tamerlan, traduite de l’arabe par Pierre Vattier (1658) ou l’Histoire générale de l’empire du Mogol de François Catrou (1705). De ces ouvrages tout particulièrement venait une image qui pouvait mettre l’histoire de ces empires sur le même plan que les grandes monarchies d’Occident, et qui attira d’une façon particulière l’attention du jeune Montesquieu. Dans les Lettres persanes (79 [81]) il établissait déjà une comparaison entre les empires nomades d’Asie centrale et celui d’Alexandre, et le véritable « enthousiasme » de Montesquieu lisant l’histoire de la nation tartare — qui lui semblait avoir « la qualité spécifique et caractéristique de peuple conquérant » —, était rappelé par son ami et collaborateur le père Castel (L’Homme moral opposé à l’homme physique de Monsieur R***, 1756, p. 126-127).

2Mais ce n’est pas seulement l’image imposante des grands empires asiatiques qui sollicite l’attention de Montesquieu dans les années qui précèdent la publication de L’Esprit des lois. Que ce soit dans les Lettres persanes ou dans les Romains, Montesquieu montre un intérêt particulier pour les questions qui touchent à l’organisation sociale et politique des peuples d’Asie centrale et ses rapports avec l’ « esprit de liberté ». Dans les Lettres persanes (125 [131]), il distingue soigneusement la liberté des peuples envahisseurs de l’Empire romain et la servitude propre aux conquérants asiatiques, Turcs ou Tartares (sujet qui revient dans L’Esprit des lois, XVII, 5). Dans les Romains (xvii), l’attention pour l’organisation économique est plus forte ; Montesquieu y soulève la question du rapport entre structure politique et subsistance, qui touche directement les barbares d’origine asiatique.

3Le problème de la « force » des peuples barbares et de leur supériorité dans l’équilibre militaire du monde ancien constitue un sujet spécifique de réflexion dans les Réflexions sur la monarchie universelle (xiii), où l’empire de Gengis Khan se distinguait comme une des possibilités par lesquels un empire universel aurait pu s’établir dans le cours de l’histoire ; une possibilité définitivement disparue dans l’équilibre politique de l’Europe moderne.

4Ces idées et ces éléments de réflexion sont repris d’une façon plus analytique et organisée dans L’Esprit des lois. Pendant la période d’élaboration de cet ouvrage, l’information de Montesquieu, y compris sur l’histoire sociale et politique des Tartares, s’accroît considérablement, comme en témoignent ses notes de lectures, surtout dans les Geographica II.

5Aux sources médiévales sur les Tartares — le récit de voyage du moine Jean Du Plan Carpin surtout, qu’on pouvait facilement consulter, au début du XVIIIe siècle, dans le célèbre Recueil des Voyages au Nord de 1715, que Montesquieu connaissait bien et dont il avait fait des extraits consignés au volume Commerce, presque entièrement perdu —, il pouvait ajouter la consultation des pages sur les populations mongoles de Chine dans la Description de la Chine de Jean-Baptiste Du Halde, ou l’utilisation d’une source nouvelle telle que l’Histoire généalogique des Tatars de Abu’l Ghazi, publiée dans la traduction française en 1726 (dont on peut consulter les extraits dressés par Montesquieu dans les Geographica II, OC, t. XVI), qui lui offre la matière de nombreux développements ou notes de L’Esprit des lois.

6Mais ce n’est pas seulement une information plus riche qui rend les discours sur les Tartares plus complexes dans L’Esprit des lois ; c’est surtout la présence et la phénoménologie du principe politique du despotisme, qui joue un rôle très important dans l’équilibre général de l’ouvrage, et d’autre part la proposition d’une méthodologie de recherche sur l’histoire sociale et institutionnelle des nations — formulée en particulier dans le livre XVIII — qui donne une importance fondamentale aux structures économiques et au mode de subsistance.

7En effet, sur le despotisme, considéré comme un caractère propre de l’organisation politique des barbares asiatiques, Montesquieu n’a aucun doute, et la continuité de sa pensée entre les Lettres persanes (voir surtout 125 [131]) et L’Esprit des lois est claire. Dans L’Esprit des lois la référence au milieu naturel est importante pour expliquer la différence radicale, du point de vue social et politique également, entre l’Europe et l’Asie. L'étendue des régions asiatiques, le fait que « en Asie, les nations sont opposées aux nations du fort au faible », et que « les peuples guerriers, braves et actifs touchent immédiatement des peuples efféminés, paresseux, timides » (EL, XVII, 5), apparaissent d’emblée comme des raisons suffisantes pour expliquer les cycles perpétuels de conquêtes dans l’histoire asiatique et la permanence en Asie d’une éternelle servitude.

8Si en Asie les conquêtes des peuples du Nord, les Tartares, n’avaient pas changé la nature du gouvernement fondé sur la servitude et le despotisme et l’avaient au contraire consolidé, cela pouvait s’expliquer par la nature spécifique du despotisme chinois et sa stabilité exceptionnelle — fondée sur le gouvernement des « rites » — qui lui donnait la possibilité de se maintenir sans altération face à toute possibilité de changement, introduite en particulier par des conquérants étrangers.

9Mais cette explication n’est pas suffisante puisque Montesquieu introduit, au livre XVIII, la question de la subsistance et donne une explication de la nature des peuples barbares qui se fonde en premier lieu sur l’organisation économique et sociale pastorale et nomade, d’où dérivent des conséquences importantes et qui ont valeur universelle.

10L’« état politique » des peuples barbares — c’est-à-dire des peuples pasteurs, sur la base des catégories analytiques avancées dans le livre XVIII — est donc marqué d’une façon claire par une « grande liberté » (EL, XVIII, 4), et ne permet pas de formes stables et durables d’autorité exercée par un chef ; autrement dit il interdit le despotisme. L’esprit d’indépendance qui vient de la structure économique et sociale des peuples pasteurs autorise des formes d’autorité temporaires et précaires sur les divers chefs des clans, formes propres à la vie nomade et liées à des circonstances particulières, notamment l’organisation de grands mouvements de population pour la conquête de nouveaux pays.

11La contradiction par rapport à ce que Montesquieu avait écrit précédemment sur le despotisme des Tartares apparaît donc manifeste, et ne peut être résolue. Les peuples barbares qui avaient envahi l’Empire romain entrent d’une façon harmonieuse dans le tableau explicatif du livre XVIII, ce qui permet à Montesquieu d’expliquer socialement et économiquement le caractère historique selon lequel ils sont porteurs d’un esprit de liberté qu’il estime être à l’origine des institutions représentatives et d’une notion tempérée et limitée de l’autorité souveraine ; mais le caractère « exceptionnel » des Tartares reste la seule explication, qui n’en est pas vraiment une.

12Leur organisation économique et sociale de peuples pasteurs et nomades et en même temps leur histoire marquée par l’esprit de servitude et par le despotisme — au contraire par exemple des Arabes, qui apparaissent plus conformes au schéma de Montesquieu — en font « le peuple le plus singulier de la terre » (EL, XVIII, 19) ; l’expression révèle une difficulté incontestable pour la cohérence et l’ordre de l’architecture théorique de L’Esprit des lois.

, « Tartares », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668616/fr