Spicilège

1Vers la fin de 1713 le père Pierre Nicolas Desmolets, bibliothécaire de l’Oratoire, prêta à Montesquieu un gros recueil de notes et de fragments sur des sujets divers, rédigé par un anonyme sur lequel on n’a aucun renseignement. On avait donné à ce recueil le titre latin de Spicilegium, terme utilisé au XVIIe siècle, surtout pour désigner des recueils de notes (scientifiques ou philologiques) ou des collections de documents inédits ; très célèbre était, par exemple, le Spicilegium des écrivains français du bénédictin Luc d’Achery, publié entre 1655 et 1677. Montesquieu, jeune avocat bordelais qui avait commencé à élargir ses centres d’intérêts et à mûrir, dans le milieu culturel parisien, sa personnalité intellectuelle, fit grand cas de ce recueil, si riche en curiosités diverses et parfois piquantes. Il l’emporta à Bordeaux et décida, avant de restituer ce recueil au père Desmolets, de confier à deux secrétaires la tâche de le recopier intégralement, pour en faire la première partie d’un de ses propres cahiers de notes, auquel il continua à donner — en traduisant en français le mot latin — le titre de Spicilège. Il eut cependant le soin de distinguer précisément sa propre partie de ce qui était dû à l’anonyme, dans l’avertissement qu’il ajouta au début du cahier (article no 1) et à la fin de ce qu’on peut appeler le « recueil Desmolets » (no 203) ; ce qui ne l’empêcha pas d’intervenir directement dans ce premier corpus de plus de deux cents articles pour ajouter des titres ou des mentions, pour faire de petites corrections ou insérer des annotations personnelles, en les distinguant, selon son habitude, avec un astérisque (comme cela est explicitement rappelé dans l’avertissement, no 1). C’est donc avec l’article no 204 que commence réellement le Spicilège de Montesquieu, auquel il commença à travailler probablement à la fin de 1715 et qu’il continua à développer et à corriger jusqu’à la fin de sa vie.

2Le Spicilegium de l’Anonyme — ou « recueil Desmolets » — est en effet très différent du reste de l’ouvrage. L’absence totale d’informations sur son auteur rend sa composition difficile à analyser ; néanmoins, on dispose de la date des ouvrages auxquels l’Anonyme se réfère et des périodiques qu’il utilise et recopie parfois. Les ouvrages les plus récents auxquels il se réfère (les thèses imprimées de Geoffroy et de Fagon, le Voyage au Levant de Paul Lucas, la première et la troisième Instruction pastorale de Fénelon, le Manifeste de l’Électeur de Bavière), et surtout les résumés des comptes rendus du Journal des savants et des Mémoires de Trévoux — les seuls périodiques auxquels s’intéresse l’anonyme — permettent d’établir la date de composition de ce cahier entre 1703 ou 1704 et la première moitié de 1705. Il s’agit de notes qui pour la plupart se limitent à reproduire, d’une façon parfois peu rigoureuse, les textes originaux, et qui dénotent une curiosité réelle, mais aussi brouillonne, à l’égard des nouveautés scientifiques, de la culture classique, de certains aspects de la religion et de la mythologie, de quelques anecdotes qui touchent les hommes de lettres français et quelques questions historiques. Même si l’anonyme ajoute peu de notes personnelles, qui pourraient révéler sa personnalité intellectuelle, on remarque cependant des traits significatifs de sa façon de travailler. Il évite, en général, de prendre des positions marquées, surtout sur les questions les plus délicates du point de vue politique ou religieux, et se contente de quelques remarques sceptiques ou dubitatives. Le jansénisme, par exemple, ne fait pas l’objet d’une attention particulière mais suscite sa sympathie, caractéristique de la culture de l’Oratoire, dont est probablement issu cet écrivain ami du père Desmolets, exprimée d’une façon nuancée et presque déguisée quand il résume la position de Fénelon et le débat qui s’ensuivit (nos 41 et 43). À noter aussi ses remarques critiques sur le quiétisme et la Trappe (nos 121 et 127). Mais malgré sa prudence et sa modération, il ne cache pas sa répulsion envers l’Inquisition et ses méthodes (no 122), une autorité tyrannique (nos 33, 35, 58, 59, 60), les superstitions (nos 133, 150, 165) et l’astrologie (nos 55, 68), le mysticisme et les ascètes (nos 121, 127). Par-delà la curiosité pour un recueil d’informations souvent recueillies hâtivement et sans aucun projet clair ou intention dominante, c’est cela qui pouvait solliciter particulièrement l’attention de Montesquieu.

3Probablement à partir de la fin de 1715, Montesquieu continue le Spicilège, avec l’aide d’un de ses secrétaires restés anonymes, le secrétaire C, qui a aussi copié une partie de la deuxième partie du « recueil Desmolets » (les articles no 2-92 étant dus au secrétaire B). La suite est dictée aux secrétaires C et D (l’abbé Bottereau-Duval), jusqu’à 1728 : moment important dans l’histoire matérielle du Spicilège, où Montesquieu part pour trois années de voyage, période capitale de sa formation intellectuelle. Pour ne pas se séparer de son recueil de notes, il ajoute aux pages déjà écrites une série considérable de pages blanches (ce que l’examen matériel du manuscrit montre clairement), fait relier le tout en un volume, et emporte en voyage ce gros « bloc-notes ». Il transcrit alors lui-même ses notes, qui témoignent d’entretiens, de rencontres, de lectures et d’observations très diverses. À son retour en France, ce sont surtout les secrétaires E, H, I et P (Damours) et, d’une façon moins soutenue, les secrétaires K et O, qui continuent la transcription, Montesquieu écrivant de moins en moins lui-même. Le long intervalle entre l’écriture I (1743) et le début de l’écriture P (1748) correspond à la période la plus active de la rédaction de L’Esprit des lois, pendant laquelle il cesse de nourrir le Spicilège et alimente, mais faiblement, le recueil des Pensées (auquel travaille le secrétaire L, absent du Spicilège). L’accomplissement et la publication de son grand ouvrage ne constituent cependant pas la conclusion de la recherche de Montesquieu : il continue à se tenir au courant des nouvelles publications qui peuvent toucher aux sujets intéressant L’Esprit des lois, aussi bien que de l’actualité politique ou économique (suivant surtout les gazettes), et il reprend donc son recueil pour ajouter des notes, des résumés, des anecdotes. Le dernier fragment, inachevé, du Spicilège (no 782), qui résume quelques sections des Mémoires sur l’ancienne chevalerie de Lacurne de Sainte-Palaye, publiés en 1753 mais probablement connus plus tôt en manuscrit, montre que jusque vers 1750 Montesquieu a continué à enrichir le Spicilège (voir OC, t. III, p. lxxv et note 276). Même s’il prend des notes sur des feuillets épars, il a soin ensuite de les coller à la fin du Spicilège, ajoutant une note que rappelle la continuation d’un résumé précédent. Les corrections, ajouts de notes, de titres ou de rappels à la marge, de coupures de gazettes ou journaux (opération qui ne suit pas un ordre chronologique précis) sont fréquentes mais ne peuvent pas toujours être datées avec certitude ; elles montrent le soin avec lequel Montesquieu met à jour un recueil qui occupe une place non négligeable dans son grand chantier.

4C’est donc sous la forme d’un gros volume relié en basane que le manuscrit du Spicilège nous est parvenu. Acheté par la bibliothèque de Bordeaux, qui le sauva ainsi de la dispersion que connurent d’autres manuscrits de Montesquieu lors de la vente aux enchères de février 1939, il est actuellement conservé dans ses fonds patrimoniaux (Ms 1867). Après la publication d’une série choisie de fragments du Spicilège, qui fut réalisée par les soins d’Henri Barckhausen en 1899-1901, qui les intégra à l’édition des Pensées sous le titre Pensées et fragments inédits (Bordeaux, G. Gounouilhou), c’est seulement en 1944 qu’André Masson en donna la première édition (Un carnet inédit. Le Spicilège, Paris, Flammarion, 1944). Il s’agissait cependant toujours d’une édition partielle comprenant vingt-six extraits du « recueil Desmolets », seulement un bref résumé d’autres articles (extraits de presse et d’ouvrages, résumés), qui selon lui ne témoignaient pas d’une réflexion personnelle. Le Spicilège était toujours incomplet au tome II de l’édition des Œuvres complètes de Montesquieu (1953), malgré la présence d’une série plus importante de fragments du « recueil Desmolets » ; c’est seulement avec l’édition de Louis Desgraves (1991) qu’il était intégralement publié. Il fallait cependant attendre 2002, avec la nouvelle édition des Œuvres complètes de Montesquieu publiée par la Voltaire Foundation pour qu’en parût la première édition critique.

5Dans la première partie du Spicilège, l’auteur anonyme du « recueil Desmolets » avait surtout mis l’accent, on l’a dit, sur quelques questions d’actualité scientifique, sur des anecdotes, sur la littérature classique, en utilisant comme sources privilégiées les extraits du Journal des savants et des Mémoires de Trévoux. Ceux-ci (et c’est un fait remarquable) disparaissent ensuite presque complètement, Montesquieu montrant clairement sa préférence pour les gazettes hollandaises et la Gazette de France, en donnant une place beaucoup plus considérable à l’actualité politique. À propos des gazettes hollandaises, en particulier, on peut souligner qu’il utilise les titres Gazette de Hollande et Gazette d’Amsterdam pour se référer au même journal, la Gazette d’Amsterdam, qu’il commence à consulter en 1716 et qu’il continue à utiliser d’une façon presque systématique jusqu’en 1747, quand il commence à lire et résumer aussi deux années de la Gazette d’Utrecht (1747-1749). Quand il ne pouvait se procurer ces gazettes hollandaises, qui donnaient des informations détaillées sur la réalité politique et économique de l’Europe occidentale et orientale, il avait recours à la célèbre Gazette [de France], dont les emprunts dans le Spicilège vont de 1721 à 1738.

6Aux extraits de la presse périodique en langue française, Montesquieu put ajouter, pendant son séjour en Angleterre, les résumés et les coupures de journaux et pamphlets anglais, comme le Craftsman, le journal le plus important de l’opposition country au gouvernement Walpole, dirigée par Bolingbroke et Pulteney — Montesquieu prend des notes sur le Craftsman entre 1730 et 1731 (nos 515, 525, 525b, 533, 534, 537) —, ou les Cato’s Letters de Thomas Gordon et John Trenchard, un texte parmi les plus influents de la pensée politique radicale anglaise de cette période (no 309). D’autres journaux, quelquefois non identifiables, le renseignent sur l’actualité politique. En ajoutant à ces extraits ceux des Nouvelles de la République des Lettres (nos 113, 228, 420, 747), quelques-uns du Mercure Galant (nos 555, 638) et d’autres moins significatifs, on peut conclure que presque un sixième du Spicilège est composé d’emprunts à des journaux. L’intérêt pour l’actualité est donc une caractéristique de cet ouvrage.

7Montesquieu accordait la même importance aux témoignages directs et aux conversations. À partir de l’article no 331 une série importante d’articles commence par « j’ai ouï dire » ; autant de suggestions, réflexions ou renseignements sur l’actualité politique et culturelle recueillies auprès de très nombreuses personnes rencontrées au cours des voyages. Plusieurs fois il cite directement sa source ; par exemple sont cités très souvent le cardinal Melchior de Polignac (nos 489a, 492, 494, 495, 498, 501, 502, 503, 507, 512, 750), que Montesquieu avait connu à Rome, ou James Fitzjames, duc de Berwick (nos 431, 432, 433, 455, 571, 600, 614, 700, 703, 704, 750, 758, 759), fils naturel de Jacques II exilé en France, personnage influent à la cour et source directe de beaucoup d’anecdotes intéressantes, ou le père Jean-François Fouquet (nos 481, 483, 484, 490, 508), rencontré aussi à Rome et source importante des idées de Montesquieu sur la Chine. Mais dans d’autres cas il se limite à un renvoi général, ce qui entraîne souvent des problèmes d’identification et de datation car les résumés des conversations ne suivent pas une succession chronologique linéaire, et le souvenir des conversations se mêle souvent à leur transcription directe.

8Un série non négligeable d’articles (nos 250, 264, 328, 340-344, 617, 654, 687) est enfin consacrée à des questions médicales ou pharmaceutiques, qui mettent en évidence la curiosité constante de Montesquieu à l’égard des questions scientifiques (une passion de jeunesse qui n’avait pas tout à fait disparu) et son aptitude à l’expérimentation pratique.

9Il ne faut pas cependant juger le Spicilège de Montesquieu comme un simple recueil d’informations éparses, un collage de notices sur les sujets les plus divers où la présence directe de la réflexion de Montesquieu ne serait pas clairement décelable. Les fragments qui concernent la religion donnent, de ce point de vue, des renseignements particulièrement intéressants. Lecteur attentif de la Bible, Montesquieu prend beaucoup de notes qui concernent surtout l’Ancien et le Nouveau Testament, et dans ses notes la critique de Bayle est explicite : ainsi l’influence de la notion d’éternité sur les actions des hommes (no 415) et, plus généralement, l’« impiété » de l’auteur du Dictionnaire historique et critique (no 488). Montesquieu prend clairement ses distances avec les arguments utilisés par les partisans de l’athéisme et s’attache à les réfuter de façon systématique (no 511). Mais il reconnaît aussi les difficultés réelles à avancer des idées nouvelles sur la physique et l’organisation de l’univers sans s’exposer presque inévitablement aux accusations d’athéisme (no 565, à propos du système de Newton) ; ce qui avait donné, à rebours, un outil efficace aux athées eux-mêmes « en faisant croire que l’athéisme est si naturel que tous les systèmes, quelque différents qu’ils soient, y tendent toujours ». On peut trouver des exemples similaires, qui mêlent des réflexions personnelles, plus ou moins étendues, à de simples notes de lectures ou de conversations, tout au long du Spicilège. Mais il faut reconnaître la différence essentielle entre ce recueil et celui des Pensées, où l’élaboration personnelle est beaucoup plus importante. Mais alors pourquoi avoir commencé (sans doute vers 1720) un cahier distinct ?

10Montesquieu veille à la répartition entre les deux, comme en témoigne une note raturée du Spicilège à propos de la représentation en 1723 d’Inès de Castro de Houdar de La Motte (no 335), qui apparaît, enrichie de remarques, dans les Pensées (no 143). Mais cela tient-il aux sujets considérés ? Il est clair que, pour l’histoire de ces deux manuscrits, le début de l’époque des voyages a une importance fondamentale. La décision de Montesquieu d’emporter pendant ses voyages le Spicilège, dont la rédaction était déjà avancée, pour en faire — en ajoutant un nombre considérable de pages blanches — un cahier d’annotations directes, accentue le caractère de collection de notes brèves (de lectures ou de conversations) qui devient donc une marque distinctive de ce recueil. Le dossier des Pensées, auquel Montesquieu travaille surtout à son retour, en utilisant des notes plus anciennes, maintient donc et développe la fonction de chantier de réflexions plus personnelles, approfondies ou étendues, ou de fragments de recherches. Dans certains cas, si les notes qu’il continue à prendre dans le Spicilège lui semblent mériter un approfondissement ou un développement, il biffe ses notes et les reprend d’une façon plus étendue - comme dans le cas pour Iñes de Castro - sur les pages des Pensées (voir l’article no 646, biffé, du Spicilège, sur l’inoculation de la petite vérole, qu’il reprend dans les Pensées, no 1217). Deux cahiers parallèles donc, qui naissent du même tronc du Spicilège, et qui acquièrent une vie autonome et toujours plus diversifiée, même s’ils conservent de fortes ressemblances et d’étroites relations.

11On ne saurait trouver dans le Spicilège l’esquisse des grands ouvrages publiés par Montesquieu. Les passages qu’il reprend directement dans L’Esprit des lois sont en effet très peu nombreux (sur le change, nos 231, 462, 463 : EL, XXII, 10) ; sur le Japon, (nos 523, 524 : EL, VI, 13 ; VI, 18 ; XXIII, 12) ; sur les cruautés envers les Juifs (no 637 : EL XXI, 20) ; sur les républiques (no 539a : EL, XI, 6 et XXIX, 19). Sa caractéristique la plus évidente est de constituer un dépôt d’informations, de matériaux utiles pour des buts que nous ne connaissons pas toujours (quelquefois pour des projets que ne furent jamais achevés, comme l’histoire de Louis XIV), avec un regard particulièrement attentif sur la réalité politique contemporaine, curieux des anecdotes qui concernaient des personnages éminents de la politique et de la culture ; un chantier de travail et de réflexions, souvent consulté et toujours maintenu en bon ordre, qui fournit beaucoup d’éléments utiles pour mieux apprécier la personnalité intellectuelle et la méthode de travail de l’auteur de L’Esprit des lois.

Manuscrit

Bibliothèque municipale de Bordeaux, Ms 1867.

Éditions

Pensées et fragments inédits de Montesquieu, Bordeaux, Gounouilhou, 1899-1901 (éd. Henri Barckhausen).

Œuvres complètes de Montesquieu, André Masson dir., t. II, 1953, p. 691-919 (éd. L. Desgraves).

Pensées. Le Spicilège (éd. L. Desgraves), Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 1991.

Spicilège, édité par Rolando Minuti et annoté par Salvatore Rotta, OC, t. XIII, 2002.

Introductions des éditions citées ci-dessus, Masson, t. II, p. LXVII-LXXVI ; OC, t. XIII, p. 3-80.

, « Spicilège », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668580/fr