Perse

1Au moment où l’intérêt pour l’Empire ottoman, dominant dans la culture orientaliste européenne jusqu’à la fin du XVIIe siècle, semble faiblir, la fortune littéraire de la Perse s’accroît d’une façon remarquable au début du XVIIIe, jusqu’à parvenir à la dimension d’une véritable mode littéraire. À l’auteur des Lettres persanes, le matériel documentaire indispensable ne manquait sans doute pas, non seulement pour donner un déguisement réaliste à la multiplicité des thèmes abordés dans ce chef-d’œuvre, mais encore pour aborder directement certains aspects de la réalité du monde persan qui seront repris et utilisés d’une façon plus structurée dans L’Esprit des lois.

2Il est certain que sa source privilégiée demeure, de ce point de vue, les Voyages de Jean Chardin. Publié dans sa version complète en 1711, l’ouvrage de ce célèbre et intelligent marchand-voyageur — « le joaillier Chardin, qui a voyagé comme Platon », ainsi que le définissait Rousseau dans le Discours sur l’origine de l’inégalité — était certainement une source de premier ordre sur la Perse contemporaine, par la richesse de son information et la finesse de l’observation. Le recours à Chardin dans les Lettres persanes est donc systématique et souvent souligné par la littérature critique, que Montesquieu peigne la condition des femmes dans le sérail (voir surtout LP, 32 [34], 45 [47], 52 [54]), qu’il aborde le problème de la religion (LP, 83 [85], mais aussi 115 [119] où, à propos du rapport entre économie et religions et de ses effets sur la population, on trouve des jugements sur la religion ancienne des Guèbres qui seront repris dans L’Esprit des lois), ou pour d’autres aspects où la référence à la Perse réelle se révèle importante. Malheureusement, les extraits de lecture du texte de Chardin, que l’on trouvait dans le premier volume des Geographica et sur lesquels on dispose d’indications précises (Pensées, no 41 ; voir aussi le dossier 2506 récemment édité ; voir aussi Geographica II, OC, t. XVI, p. 415-417, annexe I, « Tentative de reconstitution des Geographica I »), ne nous sont pas parvenus.

3Mais Montesquieu n’a pas négligé d’autres sources d’information. Ses fragments et ses notes de lecture sont le témoignage d’un intérêt continuel et diversifié pour le monde persan. Si dans les Pensées c’est surtout l’histoire persane ancienne qui attire son attention (nos 491, 495, 774, 1943, 1944), dans le Spicilège ses centres d’intérêt se révèlent plus variés. Les auteurs anciens y sont encore présents, sur les questions qui touchent aux mœurs et à la morale (Spicilège, nos 53 et 245), mais il y a aussi les voyageurs, en particulier Jean-Baptiste Tavernier, une source importante d’informations sur la Perse, quoique d’un niveau qui n’égalait pas celui de Chardin, et dont Montesquieu fait un long extrait (Spicilège, no 170) ; enfin et surtout les sources d’informations sur les événements politiques et militaires de l’histoire plus récente. Lecteur attentif des gazettes hollandaises, dont il conserva plusieurs extraits et coupures, Montesquieu se montre particulièrement intéressé par les événements de la guerre russo-persane (Spicilège, nos 300, 302, 305, 612, 652) et surtout à l’entreprise de Nadir Schah (Spicilège, nos 619, 620, 722) qui avait fort impressionné l’opinion publique et la culture européennes. La lecture d’un ouvrage célèbre tel que l’Histoire de la dernière révolution de la Perse du père Du Cerceau, publiée en 1728 (voir Pensées, no 885) lui a fourni beaucoup d’éléments utiles pour comprendre l’histoire de la Perse contemporaine.

4Dans L’Esprit des lois, l’intérêt de Montesquieu pour la Perse est directement lié au problème du despotisme. Dans les chapitres où il aborde la nature et le principe du gouvernement despotique, la Perse est immédiatement mentionnée ; le gouvernement absolu du vizir (cité avec la référence directe à Chardin dans L’Esprit des lois, III, 8) et l’obéissance extrême, qui est le propre d’un système où « l’homme est une créature qui obéit à une créature qui veut » (EL, III, 10), sont tout de suite posés comme les caractères typiques d’un de ces « gouvernements monstrueux » dont « on ne peut parler sans frémir » (EL, III, 9). Afin de souligner la nécessité que, dans ces systèmes, « le peuple soit jugé par les lois, et les grands par la fantaisie du prince » (ibid.), Montesquieu rappelle la récente révolution de Perse qui avait provoqué le renversement de la dynastie safawide. Certes, il confond, dans ce chapitre et dans l’article no 885 des Pensées, les noms des protagonistes, et attribue à Mir Vais le détrônement du roi safawide qui fut en réalité accompli par son fils Mahmud (fait qui était correctement cité à l’article no 295 des Pensées, où Montesquieu suivait de plus près Chardin et Du Cerceau). Peu importe : cela ne change pas le point fondamental sur lequel Montesquieu veut insister dans L’Esprit des lois (II, 9), à savoir que la clémence et l’humanité sont contradictoires avec le principe du gouvernement despotique et que là où l’on tente de les concilier — comme dans le cas du règne de Schah Husayn, décrit par Du Cerceau —, on ne peut que provoquer des révolutions.

5Par ailleurs, la Perse montrait, toujours d’après Chardin, que même dans le despotisme le plus typique il existe toujours « une chose que l’on peut quelquefois opposer à la volonté du prince : c’est la religion » (EL, III, 10). Il s’agit évidemment d’un thème auquel Montesquieu attribue une importance non négligeable, et qui montre son intention de voir dans le despotisme une réalité moins monolithique qu’il n’y paraît. Dans un passage du chapitre xxii des Romains, il avait déjà observé : « C’est une erreur de croire qu’il y ait dans le monde une autorité humaine à tous les égards despotique, il n’y en a jamais eu et il n’y en aura jamais ». L’« esprit général », évoqué dans ce passage avec une référence directe à la Perse comme la force qui peut modérer les excès de l’autorité despotique, était donc remplacé dans L’Esprit des lois (III, 10) par la « religion » : Montesquieu suit en cela plus étroitement le texte de Chardin, qui insistait sur les limites de l’autorité souveraine imposée par le « droit divin ». De ce point de vue, les codes de lois religieuses complétaient le code civil, voire se substituaient en partie à lui, garantissant une stabilité à un pouvoir « arbitraire » (EL, XII, 29) en le rendant en quelque sorte plus supportable. Les textes zoroastriens ou le Coran auraient eu, dans l’histoire persane, cette fonction de « mettre un peu de liberté dans le gouvernement despotique » (ibid.), comme Montesquieu l’indique dans le titre même du chapitre, preuve qu’il ne cherche pas à présenter ce phénomène comme accidentel. Sans doute, Montesquieu ne néglige pas cet aspect de l’Islam, même si, en conclusion, l’accent est mis sur les aspects négatifs de la religion mahométane (voir ici l’article « Islam »).

6Si donc le despotisme, dans sa substance, est « uniforme partout » (voir EL, V, 14, dont le concept est repris dans L’Esprit des lois, XII, 29), il est possible d’en relever plusieurs variantes, auxquelles Montesquieu se montre attentif. La permission accordée aux sujets de sortir du royaume de Perse est ainsi jugée « très bonne » (EL, XII, 30); c’était un soulagement pour les sujets et un outil qui ne contredisait pas la nature du despotisme, « où la crainte de la fuite ou de la retraite des redevables, arrête ou modère les persécutions des bachas et des exacteurs ». De même le système des perceptions fiscales fondé sur la régie, présent en Chine et en Perse, est considéré d’une façon positive et jugé capable de rendre ces peuples « infiniment plus heureux » (EL, XIII, 20) par rapport aux autres formes de régime fiscal des États despotiques.

7Dans la Perse moderne elle-même, il est donc possible d’observer certains aspects qui atténuent la dureté du despotisme, et Montesquieu, qui suit les observations de Chardin, les relève avec attention ; mais le Président juge sans doute plus significative l’histoire de la Perse ancienne, dont il souligne la nature despotique (EL, XI, 9), s’opposant sur ce point à la classification aristotélicienne des gouvernements.

8 L’Historia religionis veterum Persarum de Thomas Hyde, publiée en 1700, et dont l’extrait fait par Montesquieu, aujourd’hui perdu, est évoqué dans les Pensées (no 41) et dans le Spicilège (no 402), lui a fourni un matériau abondant et intéressant. C’est dans l’ouvrage de Hyde, en effet, que Montesquieu tire l’exemple d’un rituel religieux qui favorisait l’agriculture (EL, XIV, 8) et qui lui permet de mettre en parallèle la Perse ancienne avec un autre grand État despotique, la Chine. Ce fait corrobore les sources classiques (Polybe, dans EL, XVIII, 7) à propos de ce que l’ancien gouvernement de la Perse avait fait pour développer l’irrigation des terres et améliorer leur qualité ; Montesquieu, suivant toujours Hyde, met ce fait en rapport dans L’Esprit des lois (XXIV, 11) avec la religion des Guèbres, qui « rendit autrefois le royaume de Perse florissant » et « corrigea les mauvais effets du despotisme ». Montesquieu manifeste un intérêt particulier pour la religion de la Perse ancienne, comme en témoigne par exemple le manuscrit 2526/7, un extrait du De religione Persarum principatu de Barnabé Brisson, publié en 1595. Montesquieu constate qu’à l’inverse du bouddhisme et de l’islam, cette ancienne religion persane était hostile à la contemplation et favorisait les activités et le travail ; elle corrigeait selon lui les effets du climat et du milieu naturel, et mérite donc l’estime. Même si ses dogmes étaient faux, ils se révélaient souvent « très utiles » à la société (EL, XXIV, 20). Par contre l’islam, favorisant la méditation, la prière, et « cette indifférence pour toutes choses que donne le dogme d’un destin rigide » (EL, XXIV, 11), a eu des effets dévastateurs ; si dans l’Antiquité, la Perse avait le visage d’un État florissant, « la religion mahométane détruit aujourd’hui ce même empire », écrit Montesquieu (ibid.). L’accent est donc mis sur les conséquences négatives de l’islam, surtout d’un point de vue économique — et ce en dépit du rôle modérateur que peut jouer le Coran sur le despotisme oriental.

, « Perse », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668457/fr