Islam

1Héritier d’une tradition hostile à la religion et à la civilisation musulmane profondément enracinée dans l’histoire culturelle de l’Europe médiévale et moderne, Montesquieu donne du monde islamique dans son ensemble une représentation fondamentalement négative. Les limites de sa compréhension de la complexité de l’islam, le caractère stéréotypé de cette représentation, et les erreurs dans lesquels il tombe quelquefois, même par rapport aux connaissances dont la culture contemporaine pouvait disposer, ont été souvent soulignées par la littérature critique. Il s’agit de reproches qui ne sont pas sans fondement, et qui même au XVIIIe siècle furent adressés à l’auteur de L’Esprit des lois, avec des références précises aux documents et à la réalité des sociétés islamiques. Un orientaliste sérieux comme Abraham-Hyacinthe Anquetil Duperron, dans la Législation orientale en 1778 [‣] , en fit l’élément central de son ouvrage, consacré à la réfutation de toutes les considérations négatives que Montesquieu avait exprimées sur la société et les institutions de l’orient musulman.

2Le rôle de l’islam dans l’ensemble des écrits de Montesquieu n’est cependant pas marginal, et le rapport entre ses considérations sur le monde islamique et beaucoup d’aspects de son analyse des structures des sociétés politiques et du rapport entre Europe et Asie, est sans aucun doute important. Son attention pour la réalité sociale et culturelle de l’Orient islamique est continuelle et remarquable pendant le cours de son entière activité intellectuelle. Des traductions du Coran de Du Ryer (1647) et de Marracci (1698), aux œuvres de Baudier (1625), de Moni (1684), de Nau (1684) ou de Reland (1721), aux biographies de Mahomet de Prideaux (1699), de Gagnier (1732) et de Boulainvilliers (1730), les écrits que Montesquieu pouvait utiliser — souvent présents dans sa bibliothèque à La Brède : voir le Catalogue — étaient nombreux, et pas toujours liés à la tradition anti-islamique, comme le montre le cas de la Vie de Mahomet de Boulainvilliers [‣] , qu’il a sans doute utilisée (voir Pensées, no 948 et EL, XXIV, 25). À ces écrits il pouvait ajouter les informations qui venaient de la littérature de voyage, de Tavernier, de Tournefort, de Chardin surtout, qui est une source qu’il suit toujours avec une attention particulière.

3Aussi bien dans le Spicilège que dans les Pensées surtout nous avons le témoignage précis de cet intérêt. Dans le Spicilège la plus grande partie des références à l’islam font partie du « recueil Desmolets » (voir ici l’article « Spicilège ») et viennent surtout de Prideaux (Spicilège, nos 45, 178, 181) et plus marginalement des voyages de Tavernier et de Lucas ; à ces fragments Montesquieu ajouta ensuite quelques références à la religion des Turcs empruntés aux gazettes hollandaises (Spicilège, nos 230 et 321). Plus importantes, surtout par rapport aux chapitres de L’Esprit des lois qui touchent à l’islam, sont les réflexions qu’il a laissées dans ses Pensées. La liaison entre islam et despotisme, qui sera un aspect d’une importance particulière dans l’architecture de L’Esprit des lois, est clairement établie dans les Pensées (nos 100 et 503), et les conséquences négatives d’une religion profondément marquée par le fatalisme (Pensées, nos 1606 et 1738), par rapport surtout aux activités économiques (Pensées, no 1738), sont soulignées d’une façon explicite.

4Dans les Lettres persanes la nécessité d’une confrontation directe avec la réalité de l’islam, au-delà du simple travestissement oriental et de la fiction littéraire, s’était déjà présentée à Montesquieu. Dans certaines lettres il s’intéresse, avec des accents fortement ironiques, sur les prohibitions de la religion mahométane (en particulier celles qui concernaient la consommation de boissons alcooliques, LP, 31 [33]) et sur la crédulité des musulmans pour les vertus des amulettes et des talismans (LP, 137 [143]) ; il ridiculise, en utilisant surtout ce qu’il pouvait emprunter au Machumetis Saracenorum principis doctrina de Hermannus Dalmata (1550), la notion d’impureté propre à l’islam (LP, 16-17 [17-18]), et les historiettes sur la naissance de Mahomet (LP, 37 [39]). Il s’agit de références et de jugements typiques de la tradition anti-islamique européenne, renforcés par Montesquieu qui met l’accent sur la soumission des femmes, particulièrement dans la longue « Histoire d’Aphéridon et d’Astarté » (LP, 65 [67]), où elle apparaît par contraste avec l’ancienne religion persane. Enfin, pour parachever un tableau très sombre, les implications sociales et économiques d’une religion qui s’était imposée « non par la voie de la persuasion, mais de la conquête », sont rappelées ; d’un côté l’influence négative de l’islam sur le développement de la population (LP, 110 [114]), de l’autre, de manière plus générale, le rapport entre fatalisme et décadence économique (LP, 115 [119]).

5On peut retrouver tous ces éléments dans L’Esprit des lois, dans le contexte plus structuré de cet ouvrage. La liaison forte entre islam et despotisme est soulignée dès les premiers livres ; si la crainte est le principe des gouvernements despotiques, la religion mahométane est représentée comme « une crainte ajoutée à la crainte » (EL, V, 14) parce que c’est de l’islam que vient « le respect étonnant qu'ils [les peuples musulmans] ont pour leur prince ». Cette idée se trouve renforcée dans les livres sur la religion avec la distinction entre la religion chrétienne, plus conforme aux gouvernements modérés, et l’islam, allié solide du despotisme (EL, XXIV, 3). Dans ce tableau général, qui se maintient cohérent et sans modifications, Montesquieu introduit toute une série d’observations de nature sociologique, visant à l’explication plus détaillée de ce qu’on pourrait appeler la phénoménologie du rapport entre islam et despotisme.

6C’est tout d’abord la référence au climat et au milieu qui permet à Montesquieu d’aller au-delà des observations déjà proposées dans les Lettres persanes et de trouver des critères d’explication qui lui semblent plus solides. La prohibition de la consommation du vin, par exemple, est liée directement au climat de l’Arabie, et reconnue comme une coutume très antérieure à la loi islamique (EL, XIV, 10). De même, c’est toujours le milieu et le climat qu’il met au premier plan pour expliquer la polygamie des sociétés asiatiques et, par conséquent, la raison de la diffusion plus facile de l’islam en Asie, par rapport au christianisme (EL, XVI, 2). La servitude des femmes, sous ce climat, s’adapte parfaitement au gouvernement despotique (EL, XVI, 9) et est en même temps conforme aux principes de la religion mahométane. Encore plus lourde, dans ce système très oppressif, la condition des femmes esclaves, qui atteint le niveau le plus profond du malheur ; une condition qui contredit aussi les principes économiques mêmes de l’esclavage, parce qu’il s’agit dans ce cas d’une condition de sujétion absolue « récompensée par la paresse » (EL, XV, 12).

7Montesquieu n’ignore cependant pas que la réalité de l’Islam est plus articulée et complexe que sa représentation sommaire peut le faire estimer ; il connaît la division entre chiites et sunnites (LP, 58 [60]), et il voit dans la religion des Turcs des éléments de correction qui peuvent atténuer les effets du despotisme (EL, V, 14) ; il faut aussi mettre en évidence la fonction positive de la doctrine de Mahomet pour surmonter des conflits internes au monde arabe (EL, XXIV, 17), ou encore la fonction modératrice des effets du despotisme exercée par les préceptes religieux du Coran. Mais cela ne change guère le tableau déjà dessiné. D’une part Mahomet avait montré une habileté incontestable en tant que chef politique, en faisant du peuple arabe une nation de conquérants (EL, XXI, 16), porteurs du despotisme ; d’autre part, la fonction modératrice du Coran elle-même, telle qu’elle apparaît chez Montesquieu, en fait un outil très efficace pour consolider la « tranquillité » caractéristique des États despotiques et pour rendre plus stable ce qui reste de toute façon arbitraire (EL, XII, 29). Au lieu de s’opposer aux effets du despotisme, la religion mahométane en renforçait donc les conséquences négatives, et son fatalisme avait des effets catastrophiques sur les activités économiques (EL, XXIV, 11).

8Le fort attachement des musulmans à leur religion, lié à l’idée « d'un choix fait par la divinité, et d'une distinction de ceux qui la professent d'avec ceux qui ne la professent pas » (EL, XXV, 2), et la nature radicalement intolérante de l’islam, qui se différencie en cela de toutes les religions pratiquées dans le monde asiatique (EL, XXV, 15), contribuent à amplifier l’image sinistre dessinée par Montesquieu et à la rendre plus inquiétante encore. C’est en effet une heureuse conséquence du milieu naturel et du climat que l’islam ait trouvé des limites à son expansion planétaire ; les raisons qui faisaient regretter à Montesquieu que le christianisme ait trouvé des bornes à sa diffusion, car il pouvait s’opposer à l’établissement du despotisme (l’Éthiopie apparaissant grâce au christianisme comme une heureuse exception aux lois du climat : EL, XXIV, 3), avaient donc une valeur tout à fait opposée pour l’islam (EL, XXIV, 26). Pour l'auteur de L’Esprit des lois le monde islamique exprime donc de la façon la plus claire l'esprit de servitude, qui est propre à tout le monde asiatique (EL, XVII, 6) mais qui trouve justement dans la religion de Mahomet un complément essentiel. Cette image nette et dominante ne lui permet pas de se poser des questions plus approfondies à propos des institutions musulmanes et de leur histoire, en confirmant l'altérité radicale et redoutable — politique, civile, culturelle — des pays islamiques par rapport à l'histoire et à la civilisation européenne.

Muriel Dodds, Les Récits de voyages sources de L’Esprit des lois de Montesquieu, Paris, Champion, 1929 (Genève, Slatkine Reprints, 1980).

Paul Vernière, « Montesquieu et le monde musulman », dans Actes du Congrès Montesquieu, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 175-190.

Françoise Weil, « Montesquieu et le despotisme », dans Actes du Congrès Montesquieu, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 191-215.

Pauline Kra, Religion in Montesquieu’s Lettres Persanes, Genève, SVEC 72, 1970.

Ahmed Gunny, Images of Islam in Eighteenth-Century Writings, Londres, Grey Seal, 1996, p. 118-129.

RolandoMinuti, Orientalismo e idee di tolleranza nella cultura francese del primo '700, Florence, Olschki, 2006.

, « Islam », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668379/fr