Indes

1Étant donné l’importance fondamentale du problème de la diversité sociale et culturelle dans l’œuvre de Montesquieu, on ne s’étonnera pas de son intérêt pour la réalité complexe et hétérogène des peuples et des gouvernements des Indes orientales. Une riche littérature pouvait fournir une grande variété d’informations et de matériaux utiles. Le monde indien était bien présent dans les sources classiques (de Diodore de Sicile à Pline l’Ancien, en passant par Strabon), bien connues de Montesquieu et qui sont toujours pour lui une base de documentation importante, mais aussi dans la littérature de voyages ou dans la culture historiographique moderne. Aux Voyages de François Bernier surtout, dont l’importance pour la connaissance de l’Inde moghole est reconnue même aujourd’hui, il consacre une attention particulière, dont témoignent les extraits qu’il en fait dans ses Geographica II (f. 287-302). Attentif au rapport entre le milieu naturel, les mœurs et les lois de l’empire moghol, il pouvait tirer de cet ouvrage, par exemple, la confirmation d’un fait déjà mentionné dans les sources classiques et qui était important pour la définition de la nature des états despotiques de l’Asie : l’absence d’une propriété privée de la terre. Un fait qui est souligné dans les Pensées (no 1839), où l’exaltation de la « propriété des terres, mère de tout », est suivie d’une définition des États despotiques orientaux, dont la particularité est que le souverain est propriétaire des terres de ses sujets. Un fait enfin qui apparaît dans L’Esprit des lois (V, 14) comme la manifestation la plus répressive et la plus néfaste du despotisme, dans ses conséquences économiques et sociales.

2L’Inde moghole représente de ce point de vue un cas emblématique, et sa présence dans le tableau du despotisme ne laisse pas de place à des atténuations ou à l’examen de problèmes particuliers qui justifient un développement plus étendu dans L’Esprit des lois, comme c’est le cas de la Chine. Les références à l’Inde moghole dans L’Esprit des lois à propos du droit de succession (V, 14), de la sécurité territoriale de l’État et sa politique militaire (IX, 4 et X, 16), ou encore à propos de la politique fiscale (XIII, 11) présentent toutes des éléments utiles à la définition et à l’illustration des caractères typiques du gouvernement despotique. L’Islam en était, de ce point de vue, le complément essentiel.

3Mais l’Inde moghole n’est qu’une partie, certes très importante, de cette réalité immensément variée et complexe à laquelle Montesquieu fait référence lorsqu’il emploie le mot « Inde » et qui s’étend des nombreuses principautés du sous-continent indien à tout l’« Océan oriental », pour reprendre la terminologie de la carte du monde de Robert de Vaugondy, placée en tête des éditions posthumes de L’Esprit des lois (1757-1758). Toute cette partie du monde, sur laquelle les sources d’information ne manquaient pas même si elles étaient souvent éparses et hétérogènes, est pour Montesquieu une source extraordinaire d’exemples de mœurs et de lois civiles et religieuses, dont l’auteur de L’Esprit des lois se montre l’observateur curieux. Mais les « Indes » fournissent à Montesquieu des cas stimulants pour la réflexion, en ceci qu’ils sont difficiles à expliquer et à intégrer dans son projet de généralisation théorique.

4Sur cette réalité complexe, Montesquieu consulte régulièrement, outre Bernier, une source à laquelle il accorde une confiance particulière, comme il le dit dans ses Geographica II (f. 309, 313) : les Lettres édifiantes et curieuses, avec une attention particulière pour les relations du père Bouchet. À côté des lettres des missionnaires en Orient, le Recueil des voyages qui ont servi à l’établissement et aux progrès de la Compagnie des Indes Orientales est une autre source constamment utilisée par Montesquieu ; il s’avérait particulièrement utile pour des régions moins connues des Indes orientales, tel que Patane, Bantam ou les Maldives, sur lesquelles on disposait d’un autre texte célèbre, les Voyages (1615) de François Pyrard de Laval, qui n’échappent pas à l’attention de Montesquieu. On trouvait enfin de nombreuses particularités intéressantes sur les mœurs et les religions des Indes dans les Anciennes relations des Indes et de la Chine de deux voyageurs mahométans (1718) d’Eusèbe Renaudot, dont Montesquieu fit un long extrait dans les Geographica II (f. 58-79).Était-il possible de tirer de toute cette documentation des éléments cohérents, qui pouvaient contribuer à donner une définition uniforme de la réalité sociale et culturelle des Indes ? C’est ce à quoi Montesquieu semble vouloir aboutir, surtout dans le livre XIV de L’Esprit des lois, où il cherche à établir, en s’intéressant essentiellement au climat et au milieu, des généralités sur le « caractère » du peuple des Indes. Ce peuple est défini comme « doux, tendre, compatissant » (XIV, 15) ; il n’exige pas de peines sévères comme les Japonais, parce que les lois y sont respectées, et il se montre — comme le disaient les sources classiques, en parfait accord avec les témoignages modernes — aussi modéré et compatissant que possible dans le traitement des esclaves. « Heureux climat, conclut Montesquieu, qui fait naître la candeur des mœurs, et produit la douceur des lois ! » (ibid.). Conclusion assurément singulière, si l’on pense au rapport qu’établit Montesquieu entre climat chaud et despotisme, et si on la compare avec ce qu’il écrit à d’autres endroits, toujours en ayant recours à des formules générales. Ainsi lorsqu’il intègre les Indes, « que le nombre infini d’îles et la situation du terrain ont divisées en une infinité de petits États », dans le tableau du despotisme oriental, il n’en fournit pas d’explication claire, en invoquant un « grand nombre de causes, qu’[il] n’[a] pas le temps de rapporter ici » (EL, XVI, 10). La référence à l’heureuse condition des peuples des Indes n’échappa cependant pas au gazetier des Nouvelles ecclésiastiques qui, en octobre 1749, attaqua directement l’auteur de L’Esprit des lois sur ce point, en soulignant par contraste certaines coutumes atroces de l’Inde, comme le sacrifice des veuves (OC, t. VII, p. 29) Montesquieu se défendit de cette attaque dans le chapitre « Climat » de la Défense (OC, t. VII, p. 94-95 ; voir aussi Pensées, no 1882), rappelant ce qu’il avait lui-même observé à ce propos dans L’Esprit des lois, XIV, 3, et faisant référence de manière vague aux « contradictions de l’esprit humain » qui « sait séparer les choses les plus unies, et unir celles qui sont les plus séparées ».

5Mais il est certain que cette expression admirative sur le caractère des peuples de l’Inde n’est pas cohérente avec l’ensemble des considérations sur les mœurs et les coutumes civiles et religieuses des Indes orientales. Si le peuple de l’Inde est « doux » et « tendre », les mêmes causes naturelles le rendent « sans courage » et sans énergie ; épuisé par une chaleur excessive, il a fait de la « paresse naturelle » une valeur, en trouvant dans l’inaction et dans le « repos » une raison de félicité (EL, XIV, 5). Pour corriger cette attitude naturelle, l’action du législateur aurait été nécessaire ; mais dans les Indes ni les lois ni, surtout, la religion, ne se montrent efficaces. La « religion de Foë » (le bouddhisme), très répandue dans les Indes, et qui a rempli ces pays de moines, ne fait selon Montesquieu que justifier et consolider cette attitude et, en favorisant l’inactivité des Indiens, les condamne à un immobilisme sans espoir. Dans L’Esprit des lois, XXIV, les considérations sur les religions des Indes sont reprises et développées, en confirmant le tableau général précédemment établi. Montesquieu y souligne qu’à la force répressive de la religion, complément essentiel de la législation civile, s’opposent directement certains rituels de purification (il cite l’exemple du bain dans les eaux du Gange) qui exaltent la valeur d’une « chose d’accident » et en anéantissent l’efficacité : « Qu’importe qu’on vive vertueusement, ou non ? On se fera jeter dans le Gange » (EL, XXIV, 14). Le dogme de l’immortalité de l’âme aux Indes — la métempsycose — a des conséquences contradictoires pour Montesquieu : s’il est un frein indéniable aux crimes, en particulier à l’homicide, il se traduit par des manifestations d’une effroyable cruauté, comme le sacrifice des veuves (EL, XXIV, 21). Le rapport avec le climat et le milieu naturel indien est par ailleurs bien établi dans l’évocation d’un certain nombre de comportements et de prohibitions qui découlent de cette doctrine : l’interdiction de manger de la viande de bœuf, par exemple, « n’était pas déraisonnable » dans un milieu où l’élevage du bétail, nécessaire surtout aux activités agricoles, n’était pas facile (EL, XXIV, 24).

6Montesquieu met en évidence les défauts graves d’un système de règles qui ne s’oppose pas efficacement aux effets du climat, en particulier à propos de la condition des femmes. Montesquieu juge la clôture des femmes dans les autres États despotiques orientaux cohérente avec les exigences du maintien de l’ordre ; elle suscite chez les femmes des mœurs austères et « admirables »; mais il constate aux Indes « jusqu’à quel point les vices du climat, laissés dans une grande liberté, peuvent porter le désordre » (EL, XVI, 10). Les relations de voyages abondaient en détails pittoresques sur la lubricité et la corruption aux Indes ; elles dominent le tableau qu’en livre Montesquieu, celui d’une contrée où ni la religion ni la législation ne se montrent capables d’exercer un contrôle efficace sur les mœurs. Cette vision est sans doute caricaturale et réductrice si l’on songe à la grande complexité de la réalité indienne ; mais Montesquieu veut avant tout intégrer cette réalité à l’enchaînement de ses arguments dans L’Esprit des lois.

7Plus généralement, s’il est possible de voir un trait dominant dans les observations et les réflexions de Montesquieu sur les Indes, c’est sans doute l’immobilisme, dont la division en castes est peut-être la manifestation la plus remarquable (Pensées, no 1882). « Les Indes ont été, les Indes seront ce qu’elles sont à présent » (EL, XXI, 5), écrit Montesquieu à propos de l’histoire des rapports commerciaux entre le sous-continent indien et l’Occident ancien, qui retient particulièrement son attention dans le livre XXI de L’Esprit des lois. Il y observe que ce que les auteurs anciens disaient de l’Inde n’est pas différent de ce qu’on peut lire dans les témoignages des voyageurs modernes (XXI, 1). Le développement des rapports entre l’Inde et l’Europe ne semble pas pour Montesquieu modifier ce tableau et annoncer une réalité nouvelle ; à l’en croire, il est établi que « dans tous les temps, ceux qui négocieront aux Indes y porteront de l’argent et n’en rapporteront pas » (ibid.). Ce qui s’impose en définitive pour Montesquieu, c’est l’image d’un monde à jamais identique à lui-même, dont les aspects dominants sont la passivité, l’immobilisme et l’éternelle sujétion aux lois du climat et de la nature.

, « Indes », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668247/fr