Gibbon, Edward

Rolando Minuti

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1L’importance de la culture philosophique et historique française pour la formation d’Edward Gibbon et l’élaboration du Decline and Fall of the Roman Empire (1776-1788) a été souvent soulignée par la littérature critique. La rencontre précoce de l’auteur du Decline and Fall avec la culture française fut sans doute la conséquence indirecte de sa soudaine conversion au catholicisme, qui aurait pu avoir des suites très négatives pour son avenir et sa carrière, mais qui au contraire devint pour le jeune Gibbon (né en 1737) l’occasion inattendue d’un élargissement considérable de ses horizons culturels et un tournant pour sa formation d’intellectuel européen.

2Dans l’« exil » de Lausanne où son père l’avait immédiatement envoyé après sa conversion inattendue, en 1753, pour lui permettre de continuer efficacement ses études sous la direction attentive d’un remarquable ministre calviniste, M. Pavillard — et pour lui donner aussi la possibilité de réfléchir et de revenir sur sa décision (ce qui arriva dès 1754) —, le jeune Gibbon trouva le moyen en effet de se libérer de l’étroitesse du milieu d’Oxford et de se consacrer à des lectures passionnées et intensives. C’est ici, comme il le note soigneusement dans ses Memoirs of my life, que Gibbon connaît les auteurs les plus importants de la culture philosophique et de l’érudition de langue française — de Le Clerc à Basnage, Barbeyrac, et surtout Bayle, et bien d’autres encore — et qu’il lit les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence et L’Esprit des lois de Montesquieu, auquel il réserve un jugement particulier : « but my delight was in the frequent perusal of Montesquieu, whose energy of style, and boldness of hypothesis were powerful to awaken and stimulate the Genius of the Age » (« mais mon grand plaisir fut la lecture fréquente de Montesquieu : l’énergie de son style, la hardiesse de ses hypothèses étaient assez puissantes pour éveiller et stimuler le génie du siècle » ; Memoirs of my life, p. 78 ; traduction de l’édition de Paris, 1796). Ces phrases ont été écrites plusieurs années plus tard, après la publication du Decline and Fall, et ont donc valeur rétrospective. Mais l’importance de la lecture de Montesquieu est un fait certain, confirmé par l’analyse des premiers ouvrages de Gibbon, la Lettre sur le gouvernement de Berne — où le parallèle entre l’histoire de la République romaine et celle de Berne est développé sur la base des réflexions du chapitre ix des Romains — et surtout l’Essai sur l’étude de la littérature, publié en 1761. Dans l’Essai c’est surtout la méthode de Montesquieu qui attire l’attention du jeune Gibbon et suscite son admiration. C’est dans la recherche des « causes générales » qu’il voit une contribution fondamentale à l’évolution de la critique historique au-delà de l’histoire purement événementielle et à la formation d’une nouvelle histoire philosophique : « Si les philosophes ne sont pas toujours historiens — écrit-il en se référant au modèle qu’est Tacite —, il seroit du moins à souhaiter que les historiens fussent philosophes » (Essai, p. 66). Mais pour obtenir ce résultat, pour réaliser la rencontre féconde entre historiographie et « esprit philosophique », le soutien de l’érudition était indispensable, et pour cela la contestation des propositions de D’Alembert contre le travail des érudits était explicite. Quand l’érudition aura fourni les matériaux nécessaires à ces grands et rares génies capables d’élaborer « une seule grande idée abstraite » à partir d’une multiplicité de notions particulières, alors seulement il sera possible élaborer une authentique histoire philosophique. Il faut donc conserver soigneusement tous les documents et tous les détails et en découvrir de nouveaux, à la manière des botanistes, parce que peut-être dans la suite « un Montesquieu démêlera dans les plus chétifs, des rapports inconnus au vulgaire » (Essai, p. 68). La reconnaissance de monuments de l’érudition moderne tels que les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui auront une importance considérable pour l’élaboration du Decline and Fall, vient de ces prémisses. Dans la rencontre entre cette recherche érudite, patiente et attentive, et la manière de s’interroger sur les causes générales, telle que l’expose Montesquieu, Gibbon voit un programme de travail nouveau et enthousiasmant pour l’historien philosophe : « Qu'une vaste carrière s'ouvre à mes réflexions ! La théorie de ces causes générales serait entre les mains d’un Montesquieu, une histoire philosophique de l'homme. Il nous les feroit voir réglant la grandeur et la chute des empires, empruntant successivement les traits de la fortune, de la prudence, du courage, et de la foiblesse, agissant sans le concours des causes particulières, et quelquefois même triomphant d'elles » (Essai, p. 69).

3Il n’est pas difficile de voir dans ces phrases le programme de travail du Decline and Fall. Il est surtout intéressant d’observer combien l’architecture argumentative de cet ouvrage est directement liée à Montesquieu, un des auteurs modernes les plus souvent cités dans les notes et quelquefois dans le texte même du Decline and Fall. Il ne s’agit pas toujours de références favorables : Gibbon se montre même souvent critique envers l’auteur des Romains et de L’Esprit des lois. Mais il faut souligner que sa critique est presque toujours réservée à des questions particulières ou à des points de détails, ce qui révèle un aspect important des limites que Gibbon reconnaît à Montesquieu : une érudition trop peu systématique (et le poids parfois excessif de son « imagination » par rapport à la critique), plus généralement sa difficulté à se montrer philosophe et érudit en même temps, et sa propension à sacrifier parfois une connaissance exacte quand il pose les problèmes et leur apporte une solution générale. C’est le caractère particulier du « génie » de Montesquieu, selon Gibbon, et ce sont, pouvons-nous ajouter, les raisons de la différence entre les très brèves Considérations sur les Romains et les gros volumes du Decline and Fall, si riches d’érudition et d’informations détaillées. Mais dans les cas où justement les grandes questions sont soulevées, Montesquieu apparaît comme un des auteurs les plus présents à l’attention de Gibbon et les plus admirés ; celui qui avait établi, dans les Romains, un tableau clair des raisons structurelles de la croissance et de la décadence de l’État romain — à partir de son agrandissement territorial ; qui avait montré son glissement vers le despotisme et expliqué, dans L’Esprit des lois, les rapports complexes entre religion et organisation politique (qui dans le Decline and Fall deviennent un des éléments fondamentaux pour analyser le poids du christianisme dans la crise de l’Empire) ; qui avait observé les caractères sociaux et économiques propres aux peuples barbares envahisseurs de l’Empire ; enfin qui avait montré l’impossibilité pour l’Europe moderne de voir la formation d’une nouvelle monarchie universelle et avait défini son caractère comme celui d’une fédération d’États. Ce sont ces idées qui expliquent l’admiration de Gibbon pour le « vaste génie » de Montesquieu (Decline and Fall, I, p. 1126, note), un philosophe qui savait concilier « les droits de la liberté et de la nature, qui ne devraient jamais être opposés » (ibid., II, p. 246, note). Lecteur attentif et des Romains et de L’Esprit des lois — « dans les quarante années qui se sont écoulées depuis sa publication, aucun ouvrage n’a été plus lu et plus critiqué ; et l’esprit de recherche qu’il a éveillé n’est pas une des moindres obligations que nous ayons à son auteur » (ibid., II, p. 816, note). Gibbon avait trouvé en Montesquieu un des principaux soutiens pour sa formation d’historien philosophe européen.

Bibliographie

Edward Gibbon, Essai sur l’étude de la littérature, dans The Miscellaneous Works of Edward Gibbon, éd. John Sheffield, Londres, Murray, 1814, 5 volumes, vol. IV, p. 1-93.

—, Memoirs of my life, éd. Georges A. Bonnard, Londres, Nelson, 1966.

—, Histoire du déclin et de la chute de l’empire romain, trad. François Guizot, Paris, Robert Laffont, « Bouquins », 2 vol., 1983.

—, The History of the Decline and Fall of the Roman Empire, éd. David Womersley, London, The Penguin Press, 3 vol., 1994 (éd. citée ici ; les traductions des citations sont nôtres).

Edward Gibbon and the Decline and Fall of the Roman Empire, Glen W. Bowersock, J. John Clive, Steven R. Graubard dir., Cambridge MA, Harvard University Press, 1977.

Edward Gibbon. Bicentenary Essays, David Womersley éd., Oxford, Voltaire Foundation, 1997.

John G. A. Pocock, Barbarism and Religion, vol. I : The Enlightenments of Edward Gibbon, 1737-1764 ; vol. II : Narratives of Civil Government ; vol. III : The First Decline and Fall ; vol. IV : Barbarians, Savages and Empires, Cambridge, Cambridge University Press, 1999-2005.