Geographica II

1Dans le riche chantier de travail de l’auteur de L’Esprit des lois, dont nous restent beaucoup de matériaux édités et manuscrits, les extraits et les notes de lecture occupent une place considérable. Même si les références et les annotations sur les œuvres qu’il avait consultées ne sont pas absentes dans ses recueils les plus connus et importants de fragments, les Pensées et le Spicilège, Montesquieu avait constitué plusieurs recueils particuliers, dont nous restent seulement les titres — Anatomica, Juridica, Mythologica et antiquitates, etc. —, à partir de ses résumés de lecture et de ses annotations sur les ouvrages qu’il avait lus.

2De ce point de vue le recueil de Geographica II, gros manuscrit de 337 feuillets actuellement conservé à la bibliothèque municipale de Bordeaux (ms. 2507) garde sans aucun doute une importance particulière, car il est le plus riche ensemble de notes et d’extraits de Montesquieu sur la littérature de voyage et sur d’autres textes qui touchent surtout le monde asiatique — presque tous les autres volumes ayant disparu. Il s’agit, comme le veut le titre même du manuscrit (« Geogra Tom II » au dos de la reliure) du second tome, seul subsistant, d’un recueil qui était sans doute beaucoup plus riche, et dont on peut tout au plus reconstituer le sommaire, d’une dizaine de titres (OC, t. XVI, p. 415-417), sur la base de renvois de Montesquieu soit dans les Pensées (nos 1810 et 1846), soit dans d’autres fragments qui font partie de l’ensemble des manuscrits du château de La Brède (ms 2506) récemment transférés à la bibliothèque municipale de Bordeaux : ce tome I comprenait les extrais de lecture des Voyages en Perse de Chardin, de l’Histoire du Japon de Kaempfer, de l’État présent de la Grande Russie de Perry, de la Relation du voyage du Levant de Tournefort, de la Nouvelle relation […] d’un voyage fait en Égypte de Wansleben, de la Relation du voyage de la mer du Sud de Frézier, et de deux recueils (XXI et XXII) des Lettres édifiantes.

3Ce deuxième recueil des Geographica a été révélé au public grâce à Françoise Weil, au deuxième tome de l’édition Masson des Œuvres complètes de Montesquieu (Nagel, 1953) ; il s’agit cependant d’une édition très partielle qui renonce à la transcription de la totalité du manuscrit, et se limite à l’édition des seuls passages où la présence d’une réflexion de Montesquieu, révélée par un astérisque, apparaît directement, ainsi que d’un ensemble complet intitulé « Quelques remarques sur la Chine, que j’ai tirées des conversations que j’ai eues avec M. Hoange », que son titre semble désigner comme relevant proprement de la réflexion de Montesquieu. La nouvelle édition (OC, t. XVI, 2007) fournit l’intégralité du recueil, qui contient beaucoup plus de passages introduits par l’astérique que ne le laissait supposer l’édition de 1950 ; il apparaît également que le mode d’intervention de Montesquieu consiste, ainsi que l’avait déjà fait ressortir F. Weil dans son introduction de 1953, en une interprétation-réécriture, qui constitue une pré-rédaction de ce qu’on trouvera à mainte page de L’Esprit des lois (Volpilhac-Auger, 1999) — car les Geographica sont l’aliment même du maître-ouvrage. Enfin, il s’avère (Benítez 1998) que les « Quelques réflexions […] » ne sont pas issues de conversations de Montesquieu avec Hoang, mais ont été copiées par le secrétaire de Montesquieu à partir d’un travail de l’académicien Nicolas Fréret, connaisseur profond et attentif de la culture chinoise, qui avait eu des rapports étroits avec le chinois Arcadio Hoang, interprète de la bibliothèque du roi et chargé par l’abbé Bignon de rédiger un dictionnaire de la langue chinoise (Montesquieu lui-même l’avait connu à Paris avant 1713 : Spicilège, no 368). L’intervention de Montesquieu ne s’y fait sentir que de manière très ponctuelle (identifiée là encore par l’astérisque), et beaucoup d’idées développées dans ce texte lui sont radicalement étrangères.

4L’analyse des mains des secrétaires de Montesquieu et les dates de publication des ouvrages utilisés permettent de situer, sinon la lecture, du moins la transcription dans les Geographica entre 1734 à 1742. Pendant cette période Montesquieu lit et commente plusieurs ouvrages que lui sont utiles pour illustrer la variété des causes qui concourent à l’explication de la diversité des mœurs et des lois dans les diverses sociétés et cultures connues, ouvrages qui concernent pour la plus grande partie le monde extra-européen et qui touchent d’une façon particulière la Chine ; plus de cent cinquante pages sont consacrées aux extraits de lecture de la Description de la Chine de Du Halde, une des ses sources privilégiées, et plusieurs dizaines aux extraits des Lettres édifiantes, qui s’ajoutent aux extraits des tomes XXI et XXII du même recueil que Montesquieu avait consignés dans les Geographica I. On relève aussi des extraits des Remarques sur différentes parties d’Italie de Addison, des Cérémonies nuptiales de Gaya, des Voyages de Bernier, de la Description du Siam de La Loubère, de l’Ancienne relation des Indes et de la Chine de Renaudot, des Voyages autour du monde de Dampierre, de l’Histoire généalogique des Tatars d’Abu’l Ghazi, du tome VIII des Voyages du Nord (les sept premiers tomes étant insérés dans le recueil Commerce, dont ne subsistent que quelques pages), qui complètent ce riche répertoire de notes, auquel Montesquieu s’est très fréquemment référé, même si c’est de manière fort inégale selon les ouvrages — mais en tout cas massive quand il s’agit de la Chine.

5Le rapport avec l’œuvre majeure de Montesquieu est un des aspects les plus intéressants de ce texte, et nous donne beaucoup d’indications utiles pour mieux comprendre sa méthode de travail. Même s’il a été attentif à distinguer avec l’astérisque ses propres réflexions des extraits proprement dits, beaucoup d’éléments, et surtout une confrontation directe avec les pages des ouvrages utilisés, nous portent à considérer ses notes de lecture d’une façon différente d’un simple résumé, et à les placer à un niveau plus avancé d’élaboration. Il s’agit souvent en effet d’une réelle réécriture à partir du texte qu’il avait sous les yeux, d’une analyse qui a déjà à son fondement les problématiques que l’on trouve dans L’Esprit des lois, et pour lesquelles Montesquieu cherche des exemples et des éléments de vérification ; plutôt qu’un répertoire hétérogène de fiches, il s’agit donc d’un chantier d’élaboration qui évolue en parallèle avec L’Esprit des lois et en prépare la composition, outre l’aspect déjà évoqué d’une véritable « pré-rédaction de l’œuvre majeure » (C. Volpilhac-Auger 1999, p. 177). Ce sont donc ses cahiers de notes des Geographica, sur lesquels il revient plusieurs fois pour intégrer, corriger, ajouter des observations, que Montesquieu utilise directement au moment où il doit composer le texte final de l’œuvre majeure, se référant souvent à son propre recueil d’extraits plutôt qu’aux textes originaux, et composant parfois des chapitres entiers de L’Esprit des lois à partir des exemples qu’il y trouve (par exemple XIV, 8, ou XIX, 9-20).

6Nous savons d’autre part que Montesquieu méprisait les compilateurs (LP 64 [66]), et la méthode de travail qui nous est révélée par les Geographica témoigne d’un style qui ne renonce jamais, même dans les extraits, à l’élaboration et à l’intervention personnelle. Ce travail ne se termine pas avec la publication de L’Esprit des lois : il continue dans ce que nous pouvons considérer comme une continuation logique des recueils des Geographica, avec d’autres extraits et résumés, rédigés dans la perspective de la nouvelle édition de son grand ouvrage, qui sera publiée de manière posthume en 1757-1758. Le recueil de textes présents dans le dossier 2526 de La Brède (parmi les manuscrits transférés en 1994 à la bibliothèque municipale de Bordeaux, grâce à la dation de Jacqueline de Chabannes), qui comprend par exemple les extraits de l’Histoire de la Jamaïque de Sloane ou du Voyage autour du monde d’Anson (à paraître, OC, t. XVII ; voir ici-même l’article « Notes de lectures »), est un autre document important d’un chantier de réflexion et de recherche qui se montre actif et riche de suggestions jusqu’à la fin.

Manuscrit

Bibliothèque municipale de Bordeaux, ms 2507 (accessible en ligne à l’adresse http://bibliotheque.bordeaux.fr/in/faces/details.xhtml?id=h::BordeauxS_Ms2507_JPEG).

Édition

Geographica, dans Montesquieu, Œuvres complètes, Paris, Nagel, André Masson dir., t. II, 1953, p. 923-963 (éd. Françoise Weil) ;

OC, t. XVI, 2007, 437 pages, C. Volpilhac-Auger dir. ; éditions, introductions et notes de Sylviane Albertan-Coppola, Miguel Benítez, Rolando Minuti, Ursula Haskins, Catherine Volpilhac-Auger.

Bibliographie

Françoise Weil, Geographica, Introduction, Paris, Nagel, 1953, t. II, p. LXXVII-LXXXIX.

Cecil P. Courtney, avec la collaboration de C. Volpilhac-Auger, « Bibliographie chronologique provisoire des œuvres de Montesquieu », Revue Montesquieu 2 (1998), p. 211-245. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article157

C. Volpilhac-Auger, « Du bon usage des Geographica », Revue Montesquieu 3 (1999), p. 169-179. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article325

Miguel Benítez, « Montesquieu, Fréret et les remarques tirées des entretiens avec Hoangh », Actes du colloque international de Bordeaux pour le 250e anniversaire de L’Esprit des lois, Louis Desgraves dir., Bordeaux, Bibliothèque municipale, 1999, p. 111-126, repris dans OC, t. XVI, p. 419-434.

C. Volpilhac-Auger, « L’ombre d’une bibliothèque. La bibliothèque manuscrite de Montesquieu », Lire, copier, écrire. La compilation et ses usages au XVIIIe siècle, Élisabeth Décultot dir., Paris, CNRS Éditions, 2003, p. 79-90.

—, « On the Proper Use of the Stick : The Spirit of the Laws and the Chinese Empire », Montesquieu and his legacy, Rebecca Kingston dir., Albany, Suny Press, 2009, p. 81-96.

, « Geographica II », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377668132/fr