Asie

Rolando Minuti

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1La présence du monde asiatique dans l’ensemble des écrits de Montesquieu, et surtout dans L’Esprit des lois, est sans nul doute considérable. Il ne s’agit pas seulement, en l’occurrence, d’une richesse quantitative d’informations et de références témoignant d’une curiosité forte pour l’Orient, et par lesquelles Montesquieu tente d’analyser les raisons particulières de la diversité des coutumes, des croyances et des lois, conformément au projet d’argumentation de son ouvrage ; il s’agit, au-delà, d’un sujet qui joue le rôle d’un véritable axe problématique, qui soutient des questions centrales autour desquelles l’architecture théorique entière de L’Esprit des lois se développe, et sur lesquelles Montesquieu fait reposer la possibilité d’une partition radicale dans l’ordre géopolitique universel.

2La diversité substantielle du monde asiatique face au monde européen se présente en effet comme une donnée compacte et homogène, où les éléments qui concernent le milieu naturel et le climat s’unissent, d’une façon que Montesquieu cherche à rendre cohérente, aux caractères particuliers de l’organisation politique des nations orientales, trouvant pour finir un complément très important, une véritable sanction dans la religion.

3D’une part, un monde asiatique dont les caractères dominants sont la précarité dans tous les aspects de la vie privée et publique et une absence de liberté qui se manifeste surtout dans le gouvernement despotique, avec toutes les conséquences d’ordre économique, social et politique qui dérivent de cette forme monstrueuse — mais malheureusement répandue — de gouvernement ; d’autre part, le monde européen et son histoire, qui expriment une altérité radicale : cette dichotomie constitue l’un des fondements sur lesquels l’argumentation de L’Esprit des lois est édifiée. L’Asie est structurellement « l’autre » de l’Europe, et l’utilisation systématique de cette dichotomie donne à Montesquieu la possibilité de développer un réseau complexe d’oppositions et de contrastes, qui justifient et renforcent ses jugements sur l’histoire et la politique.

4Si donc l’importance du monde asiatique dans l’architecture théorique et analytique de L’Esprit des lois est claire, ne le sont pas moins la simplification, la réduction d’une diversité extrême, d’une extraordinaire variété naturelle, sociale, institutionnelle, culturelle dans des schémas rigides qui posent souvent à l’auteur des problèmes de cohérence dans lesquels il reste quelquefois bloqué : l’unité d’une « réalité asiatique » est pour le moins difficile à saisir. Surtout, on relève de fortes tensions et quelquefois même des contradictions difficiles à résoudre chez l’auteur de L’Esprit des lois entre, d’un côté, une méthodologie comparative dont le but est d’expliquer par les raisons naturelles la diversité des coutumes, des institutions, des croyances religieuses dans les différentes sociétés et, d’un autre côté, la formulation d’un jugement négatif sur le monde asiatique dans son ensemble, condamnation liée à la notion de despotisme dans laquelle l’héritage classique et aristotélicien, quoique substantiellement corrigé ou nuancé par Montesquieu, est très repérable.

5Il est certain que, malgré l’effort méthodologique de « penser simultanément la diversité des peuples et l’unité du genre humain » (Todorov, 1989), et de maintenir entre ces deux pôles théoriques un équilibre constant, les jugements de Montesquieu sur le monde asiatique ont été un point de référence important pour toutes les théories, postérieures à la publication de L’Esprit des lois, qui mirent en avant la primauté de l’Europe et la réalité d’une hiérarchie de civilisations justifiant la domination des États européens sur la scène politique internationale. Parmi les réactions nombreuses suscitées par L’Esprit des lois, les réflexions sur le monde asiatique, et notamment sur les caractères propres du modèle de despotisme oriental, ont été l’objet de contestations détaillées : de Voltaire à Dupin en passant par Anquetil-Duperron, pour ne citer ici que quelques noms, ils ont été nombreux à en appeler à une considération plus directe et plus précise de la réalité des pays asiatiques, de leurs institutions et de leur culture, et à démentir sur ce point les jugements et les conclusions de Montesquieu. Un ouvrage entier, intitulé Législation orientale, d’un savant célèbre, connaisseur attentif des langues et des religions orientales tel que Abraham Hyacinthe Anquetil-Duperron, publié en 1778, était conçu comme une réponse aux thèses de Montesquieu sur le despotisme asiatique, et visait à démolir, sur la base de données factuelles et de documents qui étaient accessibles à Montesquieu lui-même, la représentation négative des sociétés et des cultures asiatiques — notamment de la culture de l’orient islamique — que Montesquieu avait contribué à proposer et à diffuser.

6L’ « altérité » du monde oriental, du monde islamique surtout, par rapport à l’histoire et à la civilisation européennes, se manifeste déjà d’une façon explicite dans les Lettres persanes (78 [80]) : «Depuis que je suis en Europe, mon cher Rhédi, j’ai vu bien des gouvernements : ce n’est pas comme en Asie, où les règles de la politique se trouvent partout les mêmes ». La fixité et l’uniformité du monde oriental sont donc opposées à la variété et au dynamisme propre au monde européen, et surtout à la ville de Paris, dans le tableau peint par Rica (LP, 22 [24]), image d’un monde exotique et extraordinaire aux yeux des Persans imaginés par Montesquieu, et où le mouvement, les relations, le commerce, bref la sociabilité animent la vie sociale. Autrement dit, Paris est l’exemple vivant d’un véritable autre monde social, face à un Orient (islamique) dont le trait dominant est la « crainte », qui pénètre tous les domaines de la vie privée et publique, selon Rica (LP, 61 [63]) : « Chez nous, les caractères sont tous uniformes, parce qu’ils sont forcés : on ne voit point les gens tels qu’ils sont, mais tels qu’on les oblige d’être. Dans cette servitude du cœur et de l’esprit, on n’entend parler que la crainte, qui n’a qu’un langage, et non pas la nature, qui s’exprime si différemment et qui paraît sous tant de formes ».

7Sur le versant de l’Orient persan, ce qui l’emporte est l’uniformité grise, la tristesse d’une vie pauvre en relations, l’isolement et l’enfermement dans un milieu domestique qui devient presque une prison. La « gravité des Asiatiques » en est la conséquence directe : « L’amitié, ce doux engagement du cœur, qui fait ici la douceur de la vie, leur est presque inconnue. Ils se retirent dans leurs maisons, où ils trouvent toujours une compagnie qui les attend, de manière que chaque famille est, pour ainsi dire, isolée » (LP, 32 [34]). La condition des femmes, leur isolement de la vie sociale, manifestent la dimension la plus pénible de ce système ; même le haut respect pour les devoirs moraux — opposé à une frivolité européenne — perd sa connotation positive et relève de l’oppression. La rébellion extrême de Roxane (LP, 150 [161]) marque le moment le plus dramatique de cette réflexion sur la condition des femmes, sur laquelle le jugement de Montesquieu s’exprime en termes vigoureux.

8Dans les Considérations sur les […] Romains, bien que la présence de l’Asie n’ait pas une place centrale, des jugements cependant apparaissent qui révèlent l’image d’un Orient entendu dans son ensemble comme altérité négative. D’une part, dans une remarque à propos de la Syrie (chap. v), on trouve une extension significative du jugement quand Montesquieu mentionne au passage « le luxe, la vanité et la mollesse, qui, en aucun siècle, n’ont quitté les cours d’Asie », et dont l’agent de corruption contamine les Romains présents en Syrie ; d’autre part (chap. ix), le despotisme asiatique est représenté comme un système caractérisé par la division dissonante — le contraire de l’harmonie et de l’équilibre qui sont le propre des gouvernements modérés —, par des éléments séparés et antagonistes, qui produisent l’insécurité, la peur, la faiblesse et jusqu’à l’absence de tout lien politique : « le laboureur, l’homme de guerre, le négociant, le magistrat, le noble, ne sont joints que parce que les uns oppriment les autres sans résistance, et, si l’on y voit de l’union, ce ne sont pas des citoyens qui sont unis, mais des corps morts, ensevelis les uns auprès des autres ».

9L’altérité géopolitique et historique du monde asiatique par rapport au monde européen est ensuite mise en évidence dans les Réflexions sur la monarchie universelle où, dans un passage qui sera directement repris dans L’Esprit des lois (XVII, 6), l’Asie est présentée comme le milieu géographique le plus indiqué pour les « grands empires », ces empires qui en Europe « n’ont jamais pu subsister » (§ 8, OC, t. II, p. 346). Les grandes plaines et les vastes territoires du milieu asiatique, opposés à la géographie fragmentée de l’Europe, semblaient solliciter par la nature physique même « une autorité despotique », parce qu’« il faut que la promptitude des résolutions supplée à la distance des lieux où elles sont envoyées, que la crainte empêche la négligence du gouverneur et du magistrat éloigné, que la loi soit dans une seule tête, c’est-à-dire, changeante sans cesse, comme les accidents qui se multiplient toujours dans l’État à proportion de sa grandeur ». Certains des éléments fondamentaux de la structure argumentative de L’Esprit des lois, comme le lien étroit entre milieu naturel et système civil et politique, et la démarcation nette entre Europe et Asie, sont déjà clairement établis ; sur ces points, Montesquieu introduira dans la suite beaucoup de précisions, pour enrichir son tableau et le rendre plus cohérent, mais il ne changera pas le noyau central de sa pensée.

10Était-il possible d’appliquer cette image au monde asiatique dans son ensemble, et d’inclure dans ce cadre toutes les variations possibles d’un milieu géographique et social aussi hétérogène que l’Asie ? Était-il possible, sur la base des sources d’informations disponibles, de la voir uniformément marquée par la présence du despotisme ? Il s’agit de problèmes qui ne sont pas toujours résolus d’une façon convaincante dans L’Esprit des lois.

11De la publication des Lettres persanes à celle des Considérations, jusqu’au long travail de rédaction de L’Esprit des lois, la réflexion de Montesquieu s’enrichit et s’approfondit progressivement à la lecture de plusieurs textes. Littérature de voyage et livres d’histoire représentent, pour le monde asiatique également, une base documentaire fondamentale ; si on peut reprocher à Montesquieu, suivant plusieurs de ses critiques, une utilisation partielle et pas toujours attentive de ses sources — mais n’oublions pas que Montesquieu n’est pas un érudit ou un « antiquaire » au sens strict — on ne peut pas l’accuser de n’avoir pas utilisé une documentation étendue. Sans doute, parmi les nombreux ouvrages de documentation qui étaient disponibles sur le monde asiatique (dont beaucoup étaient présents dans la bibliothèque du château de La Brède), certains ont été privilégiés par Montesquieu : les Voyages de Jean Chardin sont par exemple une référence constante et à laquelle Montesquieu a eu systématiquement recours pour sa représentation du despotisme oriental, à travers notamment l’exemple de la Perse ; on peut faire semblable remarque à propos de la Chine, pour la Description de Du Halde et les Lettres édifiantes et curieuses, ou, à propos du Japon, pour l’Histoire de Kaempfer. Les Lettres édifiantes, avec de célèbres mémoires de voyages, tels que le Recueil de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales ou le Recueil des voyages du Nord, sont également pour Montesquieu des sources importantes de documentation sur une multiplicité d’aspects qui concernaient des pays et des cultures sur lesquels on disposait de très peu d’information à l’époque et sur lesquels on de disposait pas d’ouvrages de synthèse de qualité.

12De tout ce travail de documentation et de recherche, les Pensées, le Spicilège ou les extraits de lecture du recueil Geographica II (à quoi il faut ajouter le dossier 2526 des manuscrits conservés longtemps à la bibliothèque du château de La Brède, et transférés en 1994 à la bibliothèque municipale de Bordeaux : OC, t. XVII, à paraître) nous donnent un témoignage clair et détaillé. Les Pensées surtout révèlent que la complexité de son sujet n’échappe pas à Montesquieu, au fur et à mesure qu’il avance dans son travail et complète sa documentation.

13La difficulté de réduire le gouvernement de la Chine à un schéma despotique rigide émerge par exemple d’une façon claire des notes de Montesquieu : dans les Pensées (no 1880), il reconnaît en effet que la Chine « malgré sa vaste étendue, a été obligée de tempérer quelquefois son despotisme », et il conclut sur la description d’un « gouvernement mêlé, qui tient beaucoup du despotisme, par le pouvoir immense du prince, un peu de la république, par la censure et une certaine vertu fondée sur l’amour et le respect paternel ; de la monarchie, par des lois fixes et des tribunaux réglés, par un certain honneur attaché à la fermeté et au péril de dire la vérité ». Une conclusion qui est partiellement reprise dans L’Esprit des lois, de manière cependant plus nuancée, afin de ne pas remettre en cause la définition de la Chine comme d’un État despotique (EL, VIII, 21) : Montesquieu se contente de signaler que, « malgré le climat de la Chine, où l’on est naturellement porté à l’obéissance servile, malgré les horreurs qui suivent la trop grande étendue d’un empire, les premiers législateurs de la Chine furent obligés de faire de très bonnes lois, et le gouvernement fut souvent obligé de les suivre » (EL, XVIII, 6).

14Toujours dans les Pensées, Montesquieu voit une raison fondamentale, et une confirmation de cette différence chinoise par rapport au tableau général du despotisme asiatique, dans le respect de la propriété de la terre « mère de tout », et que les régimes despotiques ont tendance à bafouer : « La raison pourquoi la Chine a un meilleur gouvernement et ne dépérit pas comme tous les autres États d’Asie, c’est que la propriété des terres y est établie, au lieu qu’elle ne l’est ni en Turquie, ni en Perse, ni au Mogol, ni au Japon, au moins totale. » (Pensées, no 1839).

15Si donc Montesquieu est parfaitement conscient qu’il est difficile de caractériser de façon unifiée et cohérente les sociétés et les gouvernements de l’Asie — et son travail de documentation et de réflexion témoigne de cette prise de conscience —, il ne renonce pas pour autant à le faire, et à chercher avec insistance la raison d’une différence radicale entre le monde européen et le monde asiatique. Dans les Pensées (no 1356), Montesquieu croit avoir trouvé cette raison de la « grande différence » entre Europe et Asie dans une sorte de barrière climatique — qu’il voit autour du 40e parallèle — qui fait passer brusquement en Asie « des chaleurs de la Chine » à une réalité géographique où « il fait plus froid que dans la Norvège », tandis qu’en Europe, au contraire, le climat tempéré est dominant. Le passage des conditions du climat et du milieu naturel à l’analyse des caractères des peuples est immédiat : « Or cela a influé sur les différents génies, les différentes mœurs : il a été plus aisé de faire des invasions du nord au midi ; il n’y a eu que deux sortes de peuples : des peuples rudes et féroces ou des peuples amollis par la chaleur. »

16Il s’agit d’un schéma qui est entendu par Montesquieu comme une donnée établie et certaine : dans L’Esprit des lois, cette formulation est reprise directement, et on lit l’exaltation manifeste qui accompagne le sentiment d’avoir fait là une véritable et importante découverte, proposée comme le moyen le plus sûr d’interpréter correctement tout le problème géopolitique et historique du rapport Europe-Asie. Après avoir rappelé, avec une longue citation à l’appui, les observations sur le territoire et le climat asiatique qu’on pouvait lire dans les relations de voyage, il conclut clairement : « Ces faits posés, je raisonne ainsi : l’Asie n’a point proprement de zone tempérée, et les lieux situés dans un climat très froid y touchent immédiatement ceux qui sont dans un climat très chaud, c’est-à-dire la Turquie, la Perse, le Mogol, la Chine, la Corée et le Japon » (EL, XVII, 3). Même si un peu plus haut (EL, XVII, 2), on pouvait lire qu’en Chine il y a une différence importante entre les habitants des régions septentrionales et ceux des régions méridionales, Montesquieu renonce à développer ce point pour céder à la tentation de cette forte schématisation. Les conséquences historiques et politiques de cette thèse suivent immédiatement : en Asie, « les nations sont opposées aux nations du fort au faible » et « il faut donc que l’un soit conquis, et l’autre conquérant ». Dans le milieu européen « au contraire, les nations sont opposées du fort au fort ; celles qui se touchent ont à peu près le même courage ». Il poursuit : « C’est la grande raison de la faiblesse de l’Asie et de la force de l’Europe, de la liberté de l’Europe et de la servitude de l’Asie: cause que je ne sache pas que l’on ait encore remarquée ».

17Voici donc comment il devient possible d’expliquer la différence entre l’Asie et l’Europe face au problème fondamental de l’évolution de la liberté : « C’est ce qui fait qu’en Asie il n’arrive jamais que la liberté augmente, au lieu qu’en Europe elle augmente ou diminue selon les circonstances ». Montesquieu évoque comme des corollaires à ce principe la pluralité des cycles de conquêtes dans l’aire géographique asiatique, opposée à la rareté des époques de grands bouleversements politiques sur le territoire européen (EL, XVII, 4), et l’extrême facilité avec laquelle s’accomplissent les grandes invasions en Asie alors qu’elles sont si difficiles à mener en Europe. Mais surtout, les conséquences des invasions (EL, XVII, 5) mettent en lumière une différence fondamentale entre l’histoire européenne et l’histoire asiatique : « Les peuples du nord de l’Europe l’ont conquise en hommes libres ; les peuples du nord de l’Asie l’ont conquise en esclaves, et n’ont vaincu que pour un maître ». Autrement dit, dans l’histoire européenne, il faut prendre en compte ces populations de « barbares », dont Montesquieu, faisant preuve d’une forte originalité théorique et méthodologique, met en évidence dans L’Esprit des lois (XVIII) la structure sociale et institutionnelle homogène, propre à un mode particulier de subsistance fondé sur l’élevage du bétail et la vie nomade ; ces barbares sont porteurs des principes d’institutions libres et représentatives : « la fabrique des instruments qui brisent les fers forgés au midi », écrit Montesquieu (EL, XVII, 5), reprenant l’expression de l’historien des Goths Jornandès. En Asie, au contraire, les Tartares — un ensemble de peuples qui relèvent du schéma socio-économique des peuples barbares, selon la typologie établie par Montesquieu — véhiculent et renforcent un despotisme qui demeure le trait distinctif du monde asiatique, la marque d’une altérité négative et d’une immutabilité éternelle. La raison de cette différence qui, à propos des institutions des peuples barbares, risque de produire un défaut de cohérence dans la rigueur logique de l’analyse de Montesquieu, est systématiquement recherchée dans les caractéristiques physiques et géographiques qui opposent l’Europe et l’Asie. L’impossibilité de voir naître en Europe de grands empires, ou de les voir perdurer, liée à la nature du territoire, est conçue par Montesquieu comme le fondement structurel d’un « génie de liberté », d’une diversité, et de sa supériorité civile. L’« autre » asiatique est présenté d’une façon qui ne laisse aucune place à l’équivoque : « […] il règne en Asie un esprit de servitude qui ne l’a jamais quittée ; et dans toutes les histoires de ce pays, il n’est pas possible de trouver un seul trait qui marque une âme libre » (EL, XVII, 6).

18À travers la multiplicité des références au monde asiatique qui jalonnent l’argumentation de L’Esprit des lois, on note que le souci de mettre en évidence les origines naturelles de cette différence entre l’Asie et l’Europe face au problème fondamental de l’histoire de la liberté l’emporte, chez Montesquieu, sur ce qui fait par ailleurs la spécificité de sa méthode analytique : l’attention aux lois, aux croyances, aux institutions dans leur rapport à des contextes précis. En dépit des spécificités géographiques qui caractérisent une réalité asiatique très complexe — spécificités auxquelles Montesquieu se montre sensible dans son travail de documentation et de préparation —, on voit le philosophe soucieux, dans une perspective comparatiste, de saisir une altérité asiatique relativement homogène. Nous avons vu les problèmes de cohérence que pose une pareille approche ; il importe semble-t-il pour Montesquieu de préserver l’image d’une histoire de la liberté exclusivement européenne, dont il cherche à dessiner les contours théoriques avec la plus grande netteté possible.

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