Relations parisiennes

Nicole Masson

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1Comment peut-on être bordelais dans l’élite d’une société forcément parisienne ? Le jeune étudiant en droit qu’est Montesquieu apprend très vite que pour achever sa formation il est nécessaire de fuir sa province. Et il comprend aussi tout jeune que les milieux réellement influents ne sont pas ceux des notabilités locales, mais se rencontrent dans la sociabilité mondaine de la capitale.

2C’est ainsi que les premières relations parisiennes nouées par le jeune Montesquieu prennent place au collège de Juilly et à partir d’un premier réseau autour des pères de l’Oratoire qui y enseignent. Le pivot de ce réseau, pour une première introduction dans la compagnie des érudits, est Pierre-Nicolas Desmolets. On ne sait si c’est à Juilly précisément que le jeune homme fait sa connaissance, mais puisqu’il est bibliothécaire de l’Oratoire de Paris, l’ancien élève de Juilly est, de toute manière, amené à le fréquenter. Cet homme d’une grande culture incarne aussi une certaine ouverture d’esprit. Il constitue le premier maillon d’une chaîne d’esprits libres que le jeune Bordelais commence à fréquenter très tôt. En effet, en 1712-1713, il assiste déjà à quelques séances des Académies, celle des sciences et celle des inscriptions, et se lie à Nicolas Fréret, relation de Desmolets, esprit plutôt vif, sans préjugé (ce qu’il paiera dès 1715 par un embastillement). Montesquieu est sensibilisé par ce dernier à l’histoire de la Chine, dont l’homme est un spécialiste ; il est aussi présenté à Hoange, un Chinois employé à la Bibliothèque royale, et surtout mis en relation avec un personnage assez extravagant, le comte de Boulainvilliers, athée, astrologue, féru d’histoire. Appartient aussi à ce premier cercle Bernardo Lama, un Napolitain admirateur de Malebranche, esprit fort comme les autres. Nous sommes là parmi les pionniers des Lumières, souvent très hostiles au pape et aux jésuites, parfois même professant un véritable athéisme, puisque c’est à Boulainvilliers, en raison de son spinozisme et de sa réputation, qu’on a pu attribuer le manuscrit clandestin et anonyme intitulé Traité des trois imposteurs — on sait aujourd’hui qu’il n’en est pas l’auteur. Ce traité place sur le même plan pour les rejeter en bloc, Moïse, Jésus et Mahomet. Donc, à la mort de son père, lorsque Montesquieu rentre à Bordeaux à la fin de 1713, il a déjà pris une première teinture de philosophie contestataire, appuyée sur une conception de l’histoire imbriquée dans les théories politiques et religieuses.

3Pour un jeune noble dont la famille n’est pas parisienne, il est essentiel de trouver des amis qui pourront l’introduire dans des cercles assez fermés, et le plus prestigieux d’entre eux est bien la cour. C’est le duc de Berwick qui joue cet office auprès du jeune Montesquieu. Fils naturel de Jacques II d’Angleterre, mais aussi reconnu en France ou en Espagne que sur sa terre d’origine, ce militaire vient prendre son commandement de la Guyenne à Bordeaux en 1716 : c’est à lui que Montesquieu doit une entrée facilitée auprès des grands à partir de 1720. Cependant, le succès des Lettres persanes est décisif : leur auteur veut aller se faire reconnaître et apprécier à Paris. Il profite de son appartenance au parlement et à l’académie de Bordeaux pour prendre prétexte de leurs intérêts à défendre, et il justifie ainsi ses voyages fréquents à la capitale durant la période qui suit la Régence. Il se lie par Berwick à des représentants de la vieille noblesse d’épée, comme les Matignon. Cette famille lui sert encore à toucher d’un peu plus près au pouvoir : le maréchal est allié par son mariage aux Berthelot, famille de parvenus, mais dont une des filles est la marquise de Prie, maîtresse en titre du duc de Bourbon. Voilà comment, de relation en relation, Montesquieu se retrouve à fréquenter l’entourage du duc, à Bélébat, près de Fontainebleau où la marquise réunit une petite cour brillante, et à Chantilly. Berwick n’est pas le seul Anglais célèbre à Paris : il met Montesquieu en contact avec un autre de ses compatriotes célèbres, le vicomte Bolingbroke.

4Dans le milieu intellectuel, Desmolets et Mairan lui permettent de se lier à Fontenelle, au moment de la publication des Lettres persanes. Le noble académicien lui ouvre ainsi les portes du salon de Mme de Lambert, sans doute dès 1724 : deux ans plus tard, il en est un des membres assidus. Ce salon, marqué par la décence et les échanges littéraires, est fréquenté par les nobles comme par les écrivains. C’est une sorte d’antichambre pour accéder à un siège d’académicien. On y croise Fontenelle, La Motte, Sacy (auquel Montesquieu succédera d’ailleurs à l’Académie française), mais aussi Bouhier, quand il est à Paris, Marivaux, Crébillon le dramaturge, Dubos, le duc de Nevers ou le marquis d’Argenson. Mme de Lambert soutiendra Montesquieu lors de son élection en 1727.

5Dans le même temps, sans qu’on sache vraiment s’il en fait partie, Montesquieu fréquente beaucoup de membres du club de l’Entresol, présidé par un ancien précepteur de Louis XV, l’abbé Alary, familier de Mme de Lambert. Assemblée plus libre de ton, plus polémique aussi, elle permet de brasser les idées politiques, sociales, économiques. Ce club (ou plutôt académie) est dissous en 1731 par le ministre Fleury.

6Les fréquentations parisiennes de Montesquieu après 1733 s’organisent autour de l’Académie française où il siège lors de ses séjours à Paris et où il se mêle volontiers des élections, et autour de grands salons où il prend volontiers place.

7L’Académie lui permet d’entrer en relation avec ses confrères en littérature, comme Marivaux ou Moncrif (qu’il apprécie peu), même s’il n’y côtoie guère Voltaire. Quant aux salons, celui qu’il affectionne particulièrement est celui de l’hôtel de Brancas, situé non loin de la rue Saint-Dominique où il réside. Au collège de Juilly, il avait pour condisciple un Brancas : il connaît en tout cas le marquis depuis 1725 et il fréquente son fils, le comte de Forcalquier, à partir de 1740. Autre famille au cœur de ce salon, celle des Beauveau, à laquelle Montesquieu est aussi fort attaché à travers la personne du prince, qu’il admire, et de sa sœur, la future duchesse de Mirepoix pour laquelle il soupire. Dans ce salon, on voit beaucoup de nobles, Luxembourg, Boufflers, Nivernais, mais aussi des lettrés, Helvétius, Duclos, le président Hénault et Mme Du Deffand. On y donne des représentations théâtrales. Le ton des conversations en est souvent badin.

8La duchesse d’Aiguillon, femme très en vue dans les salons, permet encore à Montesquieu d’approcher un autre cercle, celui de Maurepas. Le secrétaire d’État, avant sa disgrâce de 1749, ne réunit pas autour de lui des personnages graves et sérieux, bien au contraire. « L’Académie de ces Messieurs » est une joyeuse assemblée, réunissant Moncrif, Nivelle de La Chaussée, Duclos, le jeune Crébillon, le comte de Caylus, Collé, Vadé, Voisenon – Montesquieu s’y est-il mêlé ? On y compose des poésies fugitives, des contes en vers, des facéties de tous ordres. L’auteur des Lettres persanes et du Temple de Gnide s’y sent à l’aise.

9Mentionnons encore deux femmes qui ont élargi le cercle des relations parisiennes de Montesquieu : Mme Dupin et Mme de Tencin. Mme Dupin, femme de fermier général, reçoit, elle aussi. C’est Montesquieu qui lui fournit son vin, mais il semble être resté un hôte fugitif : Rousseau, qui fut le secrétaire de Mme Dupin, ne le mentionne pas parmi les habitués. Quant à Mme de Tencin, qui fut de loin la plus proche de ses amies, s’il faut du moins en croire sa correspondance, elle réunit autour d’elle « sept sages » et quelques familiers : Montesquieu les connaît pratiquement déjà tous puisqu’au moins trois d’entre eux sont des collègues de l’Académie et que deux autres sont de vieux amis. C’est une femme chaleureuse et sincère, qui le conseille pour la publication de ses œuvres, même si son rôle fut loin d’être aussi important qu’on l’a dit. Elle est en tout cas une des premières à lire L’Esprit des Lois et à le faire circuler autour d’elle.

10On peut ainsi, à travers les relations parisiennes de Montesquieu (parmi lesquelles on signalera aussi le duc de Saint-Simon), comprendre le parcours d’obstacles que doit affronter un provincial, quelle que soit l’origine de sa famille, pour se faire un nom dans la République des lettres. Chaque personne fréquentée n’est finalement que le maillon d’un réseau plus large qui assure l’intégration dans une sociabilité recherchée.

Bibliographie

Correspondance, OC, t. XVIII, 1998, et XIX, 2014 (t. XX-XXI, à paraître).

 

Robert Shackleton, Montesquieu. Une biographie critique, Grenoble, PUG, 1977 (1re éd., en anglais, 1961).

Jean Sareil, Les Tencin. Histoire d’une famille au XVIIIe siècle, d’après de nombreux documents inédits, Genève, Droz, 1969.

Roger Marchal, Madame de Lambert et son milieu, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, no 289 (1991).

Nick Childs, A Political Academy in Paris, 1724-1731. The Entresol and its members, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2000 no 10-11.

Catherine Volpilhac-Auger, avec la collaboration de Gabriel Sabbagh et Françoise Weil, Un auteur en quête d’éditeurs ? Histoire éditoriale de l’œuvre de Montesquieu (1748-1964), Lyon, ENS Éditions, « Métamorphoses du livre », 2011.

Pour citer cet article

Masson Nicole , « Relations parisiennes », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377667524/fr