Poésie

Nicole Masson

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Sommaire

1Prétendre que Montesquieu fut poète tiendrait de la plus parfaite gageure. Non seulement on ne pourrait présenter pour preuve qu’un recueil bien mince de ses œuvres en vers, mais on sait aussi qu’il tenait en piètre estime les poètes eux-mêmes. Il s’est cependant exercé à la versification comme tout jeune homme au collège : il a gardé trace une centaine de vers d’une tragédie intitulée Britomare qu’il avait composée au collège de Juilly (Pensées, no 359).

2On relève aussi — mais sans qu’elles soient très notables — des poésies fugitives en petit nombre et sans originalité, comme la célébration des charmes de la marquise de Mirepoix ou de la marquise de Boufflers, quelques vers acerbes contre la ville de Gênes, traces d’un court séjour qu’il y fit en 1728 ainsi qu’une épigramme qui vise autant les goûts sexuels des Toscans que ceux des Jésuites (Sur la coutume de Florence), une épître au curé de Courdimanche, des vers aimables pour remercier Dassier qui avait exécuté une médaille en son honneur, ou encore une lettre en prose et vers semés, qui serait adressée à Mlle de Clermont (OC, t. XVIII, lettre 75 ; 1724 ? le doute subsiste sur la date et la destinataire). Ce ne sont là que les signes d’un usage mondain de la poésie auquel Montesquieu d’ailleurs ne se pliait que d’assez mauvaise grâce. La Harpe raconte qu’il chargeait volontiers son secrétaire de composer des madrigaux pour lui… Mais il s’agit là d’une des innombrables légendes comme il en court sur tous les grands hommes.

3Ce n’est donc pas à travers la pratique des vers qu’on peut analyser le jugement de Montesquieu sur la poésie. Il faut d’abord rappeler les diverses condamnations que l’on peut lire dans les Lettres persanes. Ainsi, il a ridiculisé dans la Lettre 34 [36] les excès que générait la querelle d’Homère, ce débat ne le passionnait pas, semble-t-il, mais surtout dans les Lettres 46 [48] et 131 [137], il s’en est pris très ouvertement aux poètes. Ils sont « les plus ridicules de tous les hommes », «  on verse sur eux le mépris à pleines mains », ce sont des « auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens et d’accabler la raison sous les agréments », et s’il a exclu de sa condamnation les poètes dramatiques (il lui arrive dans les Pensées de commenter avec beaucoup d’attention des vers de Crébillon, comme il commente d’ailleurs Ovide), il a accablé les autres et notamment ceux qu’il nomme « les lyriques » qui ne produisent qu’une « harmonieuse extravagance ».

4Pourquoi une telle sévérité ? Faut-il croire Voltaire lorsqu’il écrit dans une lettre à Saurin de 1768 : « Montesquieu, dans ses Lettres persanes, se tue à rabaisser les poètes. Il voulait renverser un trône où il sentait qu’il ne pouvait pas s’asseoir » ? (D15395). Cette condamnation de la poésie ne serait que la vengeance d’un talent médiocre en la matière… Mais Montesquieu n’a jamais montré en la matière la moindre ambition, ni même le moindre goût affirmé. Faut-il y voir l’attitude d’un « Moderne » plus tenté, comme Marivaux, par la prose que par ce qu’il appellera dans l’Essai sur le goût « l’embarras des vers » ? Cet embarras ne laisse pas néanmoins de plaire, et dans la Querelle, Montesquieu ne s’est rangé dans aucun parti, préférant emprunter à chacun ce qui lui paraît le plus digne d’intérêt. On peut cependant penser que Montesquieu cherche, comme d’autres à la même époque, à combattre la tyrannie des vers sur la poésie. Ainsi Le Temple de Gnide, en 1725, poème en plusieurs chants d’inspiration galante, voire précieuse, est composé en prose. C’est dire que la veine libertine à laquelle il s’adonne en cette occasion lui semble pouvoir s’adapter à une expression libérée de la versification. Dans l’Essai sur le goût, les exemples touchent plus souvent à la peinture et à la prose qu’à la poésie, souvent sous la forme de phrase lapidaire venant illustrer les « plaisirs de la surprise » ou ceux de la symétrie. Mais sa pratique générale de la citation mérite certainement d’être regardée de près, car elle pourrait bien révéler quelque chose de sa préférence pour la prose d’art : isolant une phrase, voire quelques mots empruntés à un prosateur ou un poète latin, elle relève de l’art ingénieux de l’inscription ; elle joue des mêmes armes que la poésie, tant elle use des jeux de sonorités ou d’intertextualité (Volpilhac-Auger, 1999). Utilisée à des fins ironiques dans le catalogue de la bibliothèque de La Brède, ou à titre programmatique dans le petit texte Au château de La Brède, voire dans la bibliothèque elle-même, elle se retrouve dans les Pensées (no 1386) comme mode d’affirmation de soi ou d’un jugement sans appel.

5On peut encore verser au dossier « L’invocation aux Muses », que Montesquieu a composée pour L’Esprit des lois. Absente de la première édition selon les vœux de Jacob Vernet, elle est rétablie dans les éditions posthumes, bien que Montesquieu n’ait rien fait en ce sens. En cinq strophes, si l’on peut les appeler ainsi, l’invocation est une sorte d’ode en prose qui rappelle d’autres tentatives, comme celles de La Motte. Il cherche l’inspiration des Muses pour faire « parler la raison » et tente une sorte d’alliance entre les préoccupations intellectuelles, le goût sensible et la passion de la vérité. Dès lors, on sent bien qu’à ses yeux, la versification n’est sans doute qu’un exercice vain et mécanique à réserver aux sujets les plus futiles.

Bibliographie

Œuvres

OC, t. VIII, 2003 : À madame de Prie (p. 267-272), Épître au curé de Courdimanche (p. 273-278), Chansons Nous n’avons pour philosophie…, Amour après mainte victoire… (p. 279-290).

OC, t. IX, 2006 : Adieux à Gênes (p. 17-22), Sur la coutume de Florence de n’admettre que les hommes pour jouer les rôles sur le théâtre. Epigramme (p. 23-30), Portrait [de madame de Mirepoix] (p. 277-284), À madame la marquise de Boufflers (p. 285-290), Madrigal. À deux sœurs qui lui demandaient une chanson (p. 291-296), À Dassier (p. 423-428), Au château de La Brède (p. 537-542).

Bibliographie

Sylvain Menant, La Chute d’Icare. La crise de la poésie française (1700-1750), Genève, Paris, Droz, 1981, p. 99-102.

Catherine Volpilhac-Auger, « La référence antique dans les œuvres de Montesquieu : de la rhétorique à l’histoire des idées », Montesquieu, les années de formation (1689-1720), Cahiers Montesquieu 5, 1999, p. 79-88.

Sylviane Albertan-Coppola, « ‘L’invocation aux Muses’ dans L’Esprit des lois », Littérales (université de Paris X) 28 (2001), p. 101-108.