La Beaumelle

Claude Lauriol

[en]
Sommaire

1Laurent Angliviel (1726-1773), né à Valleraugue dans les Cévennes, et mort à Paris, homme de lettres attaché à la Bibliothèque du roi. Huguenot, il adopte par prudence le pseudonyme de La Beaumelle en entrant à l’académie de Genève en 1745. Poète, traducteur d’Horace et de Tacite, journaliste, franc-maçon, pamphlétaire, historien, philosophe, combattant de la tolérance, il vécut en Languedoc, à Genève, à Copenhague, à Berlin, à Paris, à Amsterdam. Il doit sa célébrité, au-delà de ses démêlés avec Voltaire marqués par une édition annotée du Siècle de Louis XIV (1752) et de La Henriade (1775), au succès européen d’un ouvrage politique, Mes pensées ou Le Qu’en dira-t-on ? (1751) et d’une vaste fresque historique rivalisant avec Le Siècle de Louis XIV, les Mémoires pour servir à l’histoire de Mme de Maintenon et à celle du siècle passé (1755-1756), suivis de la publication de la correspondance de la marquise. Il fut incarcéré deux fois à la Bastille.

2La Beaumelle, âgé de vingt-quatre ans, est reçu par Montesquieu à son domicile parisien le 31 juillet 1750. Dans un carnet de notes (La Beaumelle et le « montesquieusisme », p. 91-94), il consigne le souvenir de cette rencontre mémorable dont il est redevable à leur ami commun La Condamine. Installé à Copenhague, il se rend à Paris pour obtenir l’autorisation de se mettre au service du roi de Danemark. Il vient d’insérer cinq lettres enthousiastes sur L’Esprit des lois dans le tome III du périodique qu’il y publie, La Spectatrice danoise (ibid., p. 9-89). Plusieurs autres visites sont attestées jusqu’à la mi-novembre, date de son retour au Danemark. Montesquieu aide La Beaumelle à obtenir cette autorisation. La correspondance de cette période atteste que Montesquieu fournit à La Beaumelle les matériaux nécessaires à la rédaction de la Suite de la Défense de L’Esprit des lois, publiée à Amsterdam sous la marque de Berlin, 1751. De retour à Copenhague, La Beaumelle est porteur de lettres de Montesquieu à plusieurs ministres danois, il peut se prévaloir à la cour de l’estime que lui porte Montesquieu et de l’approbation qu’il accorde à des projets d’éditions de ses œuvres au Danemark. Quand La Beaumelle revient à Paris en novembre 1752, ses rencontres avec Montesquieu sont fréquentes quand le Président ne séjourne pas à La Brède. Montesquieu s’emploie à obtenir la libération de La Beaumelle enfermé à la Bastille d’avril à octobre 1753 pour le punir de la hardiesse de Mes pensées. À sa libération, il l’appuie dans ses diverses sollicitations auprès de Malesherbes, il se porte à son secours lorsqu’une maladie manque de l’emporter en mars 1754. À la suite d’un malentendu, Montesquieu demande à La Beaumelle de renoncer à la publication qu’il avait entreprise de son Lysimaque. Le nombre des lettres déjà publiées atteste que La Beaumelle compte parmi les principaux correspondants de Montesquieu durant les cinq dernières années de sa vie. La Beaumelle, se méfiant de la police et se préparant à quitter la France pour aller imprimer à Amsterdam ses Mémoires de Maintenon, ne suit pas le convoi funèbre de Montesquieu.

3Montesquieu est frappé par la connaissance de L’Esprit des lois que manifeste ce jeune admirateur, à un moment où les vrais lecteurs de l’ouvrage sont encore rares. Il prend note de ses objections sur sa présentation du régime politique du Danemark comme une forme de despotisme (Lauriol, 1995). Il est séduit par sa vivacité, son intelligence, la qualité de son style. L’estime et même l’affection que Montesquieu lui témoigne permettent de mesurer quelle perte fut pour lui sa disparition. Leur ami commun La Condamine estime que La Beaumelle, par sa fréquentation du défunt et la documentation qu’il possède, est le mieux placé pour écrire, à coté de l’éloge académique que rédige Maupertuis, une vie de Montesquieu dans laquelle serait peint l’homme privé. Ce projet ne fut pas réalisé.

4La Beaumelle prend date parmi les tout premiers à exprimer leur admiration pour L’Esprit des lois. Les lettres de La Spectatrice danoise exaltent « le plus beau livre qui soit sorti d’une main d’homme ». Son livre politique Mes pensées ou Le Qu’en dira-t-on ? doit beaucoup à Montesquieu, salué comme le plus beau génie de son temps, infiniment supérieur à Voltaire. La Beaumelle utilise le néologisme de « montesquieusisme » pour désigner le compagnonnage qui unit quelques privilégiés dans la communion avec la véritable et audacieuse pensée de Montesquieu, que l’auteur de L’Esprit des lois lui-même édulcore parfois par prudence, lassitude ou faiblesse de caractère. Dans la Suite, il souligne la hardiesse des affirmations auxquelles s’en prennent les censeurs ecclésiastiques et que Montesquieu a atténuée dans sa Défense. Il les prolonge même : ainsi il donne au terme de « spinozisme », manié par le gazetier ecclésiastique comme une injure et rejeté par Montesquieu, un sens positif. Jusqu’à l’affaire Calas dont il prendra la défense bien avant Voltaire, comme Court de Gébelin, il lira L’Esprit des lois comme un plaidoyer codé mais explicite pour la tolérance civile des protestants (Lauriol, 1993 et 1995).

5Certains points restent à préciser dans les relations entre les deux hommes. Leur appartenance commune à la franc-maçonnerie joue-t-elle un rôle dans leurs relations ? Ne faut-il voir que coïncidence dans le choix fait par l’un et l’autre du titre de Mes pensées ? Qu’en est-il de cette centaine de lettres de Montesquieu, qui n’ont pas été retrouvées, que La Beaumelle affirme détenir lorsque Guasco publie en 1767 les Lettres familières (Lauriol, 1996, p. 42) ? Il faut abandonner une tradition critique fondée sur une interprétation erronée de la lettre de Montesquieu du 29 mars 1751 par Jean Brèthe de La Gressaye qui fait de La Beaumelle un allié maladroit et encombrant de l’auteur de L’Esprit des lois. Lorsqu’il compose la Suite, il a de fréquentes rencontres avec Montesquieu et son fils Secondat qui n’ignorent rien de son entreprise, de la hardiesse de sa pensée et de la vigueur de son écriture. De fait, la Suite, parfois attribuée à Montesquieu lui-même par les contemporains et négligée jusqu’à ce que Robert Shackleton en relève les mérites, séduit encore le lecteur. Devant les attaques des censeurs ecclésiastiques de Paris ou de Rome, Montesquieu a envisagé, au moins par personne interposée, une attitude plus offensive que celle qu’on lui reconnaît d’ordinaire.

Bibliographie

Textes

La Beaumelle, « Lettres sur L’Esprit des lois », La Spectatrice danoise, Copenhague, 1750, t. II, p. 170-197 ;

Suite de la Défense de L’Esprit des lois, Berlin [Amsterdam], 1751 (textes présentés et annotés par Claude Lauriol et Gilles Susong dans La Beaumelle et le « montesquieusisme ») ; Mes pensées ou Le qu’en dira-t-on ? [1751], éd. C. Lauriol, Genève, Droz, 1997

Critiques

Claude Lauriol, La Beaumelle. Un protestant cévenol entre Montesquieu et Voltaire, Genève, Droz, 1978.

—, « Un correspondant de Montesquieu :  La Beaumelle », Recherches nouvelles sur quelques écrivains des Lumières, II, Montpellier, 1979, p. 5-18.

—, « Le pasteur Court de Gébelin lecteur de Montesquieu », Lectures de Montesquieu, Edgar Mass et Alberto Postigliola dir., Cahiers Montesquieu 1, 1993, p. 25-135.

—, « Le Danemark et la réception de L’Esprit des lois », L’Europe de Montesquieu, Maria Grazia Bottaro Palumbo et Alberto Postigliola dir., Cahiers Montesquieu 2, 1995, p. 113-127.

—, « De l’autorité de Montesquieu dans le débat sur la tolérance civile des protestants », La Fortune de Montesquieu. Montesquieu écrivain, Bordeaux, 1995, Bibliothèque municipale, p. 225-237.

—, La Beaumelle et le « montesquieusisme ». Contribution à l’étude de la réception de L’Esprit des lois, Cahiers Montesquieu 3, 1996.

Louis Desgraves, Chronologie critique de la vie et des œuvres de Montesquieu, Paris, Champion, 1998.

Claude Lauriol, « La condamnation de L’Esprit des lois dans les archives de la Congrégation de l’Index », Montesquieu œuvre ouverte ? (1748-1755), Catherine Larrère dir., Cahiers Montesquieu 9 (2005), p. 91-102.

Correspondance générale de La Beaumelle, éditée par Hubert Bost, Claude Lauriol et Hubert Angliviel de La Beaumelle, Oxford, Voltaire Foundation, en cours de publication depuis 2007 (8 volumes parus).

Pour citer cet article

Lauriol Claude , « La Beaumelle », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377637684/fr