Tocqueville

1Alexis de Tocqueville naît à Paris en 1805, onze ans après la fin de la période de bouleversements révolutionnaires qui suit la Révolution de 1789. Il meurt à Cannes en 1859, huit ans après le coup d’État de Louis-Napoléon. Entre ces deux dates se succèdent en France la seconde abdication de Napoléon Ier après Waterloo en 1815, la chute du dernier des Bourbons et le règne de Louis-Philippe après 1830, la révolution de 1848, l’éphémère IIe République qui fait place au Second Empire en 1851. En 1833, Tocqueville publie avec son ami Gustave de Beaumont un rapport intitulé Du système pénitentiaire aux États-Unis et de son application en France qui suscite un vif intérêt dans les milieux concernés. Puis, après un voyage de neuf mois qui lui donne l’occasion d’analyser la société américaine de l’époque, il publie en 1835 les deux premiers volumes de De la démocratie en Amérique qui ont d’emblée un succès considérable et qui lui ouvrent les portes de l’Académie des sciences morales et politiques (1838), de la Chambre des députés (1839) et de l’Académie française (1841). En 1840, il publie les deux volumes suivants — la deuxième Démocratie — qui laissent perplexes de nombreux lecteurs de l’époque, mais qui le désignent comme le penseur de la démocratie moderne. Le coup d’État du 2 décembre 1851 met fin à sa carrière politique et lui permet de travailler à la rédaction de L’Ancien Régime et la Révolution qui paraît en 1856.

2Les commentateurs d’aujourd’hui comparent volontiers Montesquieu et Tocqueville, et c’est un lieu commun de la littérature politique et sociologique de faire du second un disciple du premier (Raymond Aron, 1967 ; Seymour Drescher, 1964 ; Melvin Richter, 1969 ; François Furet, 1978 ; Jean-Claude Lamberti, 1983). Ce rapprochement est fort ancien et il n’a pas échappé aux publicistes et aux hommes politiques de la Restauration. Dans les années 1830, Montesquieu est l’autorité absolue pour tous les partisans du gouvernement représentatif, depuis les légitimistes de la Gazette de France jusqu’aux républicains modérés du National. Sur le plan de la méthode, l’auteur de L’Esprit des lois passe pour le fondateur d’une « école » à laquelle se rattachent Thiers et Mignet, école qui se « contente de rapporter fidèlement les choses, qui a pour but d’être instructive, pour obligation d’être exacte, dont les récits ont toute la simplicité de témoins qui déposent, dont la plume sincère […] articule tous les faits disposés dans l’ordre des temps et accompagnés de leurs véritables circonstances » (Le Siècle, 28 mai 1837). De Montesquieu, disent en substance les contemporains, Tocqueville a l’art de découvrir le sens profond et la portée de l’œuvre, de comprendre le présent et d’éviter les effusions sentimentales des romantiques. « M. de Tocqueville est sévère dans ses formes, didactique et rationnel dans ses conclusions, comme un homme qui croit que la logique gouverne le monde ; son livre est le développement rigoureux d’une idée-mère, et l’on sent que l’imitation de Montesquieu, combinée avec la volonté d’être sobre, arrête l’essor d’une heureuse nature, et lui enlève peut-être plus qu’elle ne lui donne » (Louis Carné, Revue des deux mondes, mars 1837, p. 655). Tocqueville est donc celui qui actualise L’Esprit des lois, explique Royer-Collard, en étudiant scrupuleusement les rouages d’une grande république dont Montesquieu ne pouvait connaître l’existence.

3 De la démocratie en Amérique donne en effet à la fois une subtile description de la vie américaine et une analyse théorique du type de société qui est né aux États-Unis. Acceptant le diagnostic des libéraux doctrinaires — Guizot, Rémusat, Royer-Collard —, Tocqueville est le premier à comprendre que le programme politique de la pensée libérale ne peut être accompli si l’on ne va pas au-delà de ce compromis entre l’ancienne société aristocratique et la modernité politique que représente la « Constitution anglaise » ou, en France, la charte de 1814. À la même époque, ses collègues libéraux ne souhaitent pas récuser totalement les principes issus de la Révolution française, malgré des exigences égalitaires parfois radicales, mais ils restent attachés à une formule dont Tocqueville a le mérite de percevoir dès le début le caractère intenable. Le régime défendu par Guizot et ses amis politiques suppose avant tout que l’égalité civile et les droits politiques ne peuvent être accordés qu’à une « élite », certes ouverte, mais restreinte, celle des « capacités ». Le libéralisme des doctrinaires a donc d’emblée une certaine dimension conservatrice, à mi-chemin entre les nostalgies rétrogrades des contre-révolutionnaires et les aspirations égalitaires des républicains ou des démocrates les plus radicaux (Pierre Rosanvallon, 1985). Tocqueville s’appuie naturellement sur cet héritage pour élaborer sa conception de la démocratie. Si la terminologie n’est, chez lui, pas toujours fixée, si le sens du mot « démocratie » n’est jamais complètement stabilisé (Pierre Rosanvallon, 1993), il se rapporte néanmoins à deux significations essentielles : la démocratie comme « état social » et la démocratie comme « organisation politique ». Et cette distinction, qui est centrale dans son œuvre, permet de comprendre sa dette à l’égard de Montesquieu et la façon dont il prolonge sa pensée.

4L’auteur de L’Esprit des lois avait enrichi la théorie classique des régimes politiques en distinguant la nature et le principe de chaque gouvernement. Adoptant une définition classique de la nature d’un gouvernement, il avait innové en assignant à chaque gouvernement un principe « qui le fai[sait] agir » et en cherchant « les passions humaines qui le [faisaient] mouvoir » (EL, III, 1). Ainsi se trouvait établie une relation entre un type de gouvernement et un type de société, et Montesquieu en avait déduit les relations de concordance naturelle entre la république et le petit territoire, entre la dimension moyenne et la monarchie, et entre les empires et le risque de despotisme (EL, VIII, 16-19). Tocqueville constate, lui, le succès d’une grande république moderne et, pour éviter la contradiction avec L’Esprit des lois, reprend les propos de Montesquieu sur la « république fédérative » « qui a tous les avantages intérieurs du gouvernement républicain et la force extérieure du monarchique » (EL, IX, 1). Le critère de la dimension ne lui suffit pourtant pas pour caractériser un « état social » et il cherche à préciser les caractères sociaux essentiels de la démocratie. Son analyse sociologique aboutit à la découverte d’un caractère dominant qui forme et modifie tous les autres : « l’égalité des conditions » qui est, en dernière analyse, le principe « social » de la démocratie, comme l’amour de l’égalité est son principe « moral ». Tout en définissant le « principe » de manière sensiblement différente de Montesquieu, Tocqueville reste profondément fidèle à sa pensée sur ce point. Pour les deux auteurs, il existe une relation profonde entre un type de société et un type de pouvoir. En ce sens, ni l’un ni l’autre ne peuvent admettre que l’organisation sociale puisse seule déterminer le mode de gouvernement. Les deux penseurs poursuivent le même objectif — définir les conditions d’un régime libre —, mais, à la différence de Montesquieu, l’auteur de La Démocratie en Amérique ne croit plus aux solutions « aristocratiques ». Le côté libéral, chez lui, l’emporte sur l’héritage de la tradition aristocratique.

5Par ailleurs, Tocqueville ne se contente pas d’emprunter à Montesquieu la méthode comparative. Il en perfectionne considérablement les outils, comme l’a remarquablement analysé Melvin Richter, et il enrichit les concepts nécessaires à l’analyse sociologique (Richter, 1969). Il élabore le concept d’« état social » précisément parce qu’il n’arrive pas à analyser de façon satisfaisante le « caractère national » américain. Ainsi, « l’inquiétude », d’abord saisie en 1831 dans ses Notes comme une expression du caractère national américain (Voyage en Amérique, dans Œuvres, t. I, p. 200-201), apparaît finalement au chapitre xiii de la Démocratie de 1840 (Œuvres, t. II, p. 648-651), comme le produit d’un « état social » et même comme un produit en parfait accord avec les institutions et les normes de la société. L’analyse de « l’état social démocratique » se substitue ainsi de plus en plus à la recherche du « caractère national » — notion héritée de celle « d’esprit général » définie par Montesquieu — et se développe indépendamment des réflexions sur la nature des régimes politiques. « L’état social, écrit-il au début de la Démocratie de 1835, est ordinairement le produit d’un fait, quelquefois des lois, le plus souvent de ces deux causes réunies ; mais, une fois qu’il existe, on peut le considérer lui-même comme la cause première de la plupart des lois, des coutumes et des idées qui règlent la conduite des nations ; ce qu’il ne produit pas, il le modifie » (t. II, p. 50).

6Au chapitre 4 du livre XIX de L’Esprit des lois Montesquieu avait défini l’esprit général d’une nation comme le résultat de tous les facteurs qui gouvernaient les hommes, « le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières », et, en ce sens, les deux grandes œuvres de Tocqueville peuvent être comprises comme des études du caractère national américain et du caractère national français. Montesquieu avait toutefois bien précisé à la fin du chapitre « [qu’]à mesure que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant ». Cette leçon de Montesquieu doit être appliquée aux trois conceptions du droit qu’utilise Tocqueville, ce qui signifie que pour lui, à mesure que la dimension divine du droit disparaît et que la dimension morale diminue, l’emprise des lois sur le caractère national est d’autant plus forte. Mais Tocqueville est séparé de Montesquieu par la Révolution. La France n’est plus celle qui avait été décrite — sans être nommée — au chapitre 5 du livre XIX, et il n’est plus possible pour Tocqueville de croire encore que « la plupart des peuples d’Europe sont encore gouvernés par les mœurs » (EL, VIII, 8). Si cela est vrai à certains égards pour l’Amérique qu’il a visitée (« il semble qu’on y respire un air d’antiquité et une sorte de parfum biblique », De la démocratie en Amérique, t. II, p. 36) —, ce n’est assurément plus le cas de la France qui a été coupée de son passé et transformée par la période révolutionnaire. Le risque y demeure que le règne de la loi ne soit en fait le règne du législateur et reste absent du « caractère » de la nation.

7Celui qui relit le livre XIX de L’Esprit des lois en se demandant comment Tocqueville a pu le méditer trouve de nombreuses réponses à cette question. La méthode indiquée au chapitre premier, et qui consiste à être plus attentif « à l’ordre des choses qu’aux choses mêmes » (EL, XIX, 1), est aussi celle de Tocqueville. Une phrase du deuxième chapitre résume à elle seule L’Ancien Régime et la Révolution : « La liberté même a paru insupportable à des peuples qui n’étaient pas accoutumés à en jouir. C’est ainsi qu’un air pur est quelquefois nuisible à ceux qui ont vécu dans des pays marécageux » (EL, XIX, 2). Les chapitres 5 à 8 introduisent directement la réflexion de Tocqueville sur l’individualisme. Et c’est au chapitre 27, le second des grands chapitres « anglais » de L’Esprit des lois, que Tocqueville trouve l’idée d’une formation des mœurs nécessaire à une société libre par l’effet d’une Constitution libérale. C’est la leçon qu’il garde à l’esprit lorsqu’il compare l’Amérique et la France, et c’est à partir d’elle qu’il exprime en 1831 son programme politique : « En Amérique, les mœurs libres ont fait les institutions politiques libres, en France, c’est aux institutions politiques libres à faire les mœurs. Voilà le but vers lequel il faut tendre, mais sans oublier le point de départ » (Voyage en Amérique, Œuvres, t. I, p. 167).

8Dans une note préparatoire datée du 4 septembre 1838, on peut lire ceci : « Comment l’égalité des rangs suggère aux hommes le goût de la liberté et de l’égalité, pourquoi les peuples démocratiques aiment mieux l’égalité que la liberté » (De la démocratie en Amérique, t. II, p. 1112). Les mêmes idées figurent d’ailleurs dans le titre d’un des plus fameux chapitres de la Démocratie de 1840 : « Pourquoi les peuples démocratiques montrent un amour plus ardent et plus durable pour l’égalité que pour la liberté » (II, II, 1). Au-delà de l’introduction, le contenu du chapitre ne répond guère à l’annonce faite dans le titre, sauf pour une brève demi-page où l’auteur rappelle que la passion principale des siècles démocratiques est l’amour de l’égalité. En fait, Tocqueville déborde le sujet annoncé en consacrant la fin du chapitre aux effets des révolutions sur l’amour de l’égalité, et à ce que l’on pourrait appeler les effets de la liberté et de l’égalité dans les mœurs. Il retrouve ici Montesquieu et son analyse des causes de « l’esprit d’égalité extrême ». Ce dernier avait écrit que les grandes victoires populaires pouvaient être à l’origine de cet « esprit d’égalité extrême », et l’auteur de la Démocratie en Amérique montre que le succès même de la révolution démocratique produit cet effet. À bien des égards, il est un relais entre Montesquieu et Weber lorsqu’il oppose aux inconvénients de la liberté ceux de l’égalité, différents dans leurs conséquences politiques. « Les biens que la liberté procure ne se montrent qu’à la longue, explique-t-il […]. Les avantages de l’égalité se font sentir dès à présent, et chaque jour on les voit découler de leur source » (ibid., p. 609-610). La succession des chapitres de la Démocratie de 1840 permet de mesurer la distance prise peu à peu à l’égard de Montesquieu. Souhaitant d’abord traiter de la corruption de la démocratie comme effet de l’égalité extrême, Tocqueville a développé de façon originale l’idée de Montesquieu en montrant que cette situation est en premier lieu le produit de l’esprit révolutionnaire.

9Les premiers chapitres de la dernière partie de la Démocratie de 1840 montrent comment l’uniformité, l’individualisme et la jalousie à l’égard des pouvoirs intermédiaires concourent à favoriser la centralisation dans les sociétés démocratiques. Et la dernière section de la Démocratie de 1840 introduit une idée neuve d’une importance majeure pour la théorie politique libérale : les idées et les tendances révolutionnaires, au lieu de s’estomper avec le temps, tendent à se développer en raison de la centralisation administrative et de l’absence de liberté politique. Mais sa grande nouveauté est bien sa théorie du despotisme et c’est là qu’il retrouve encore une fois Montesquieu. C’est en effet le rôle du fameux chapitre intitulé « Quelle espèce de despotisme les nations démocratiques ont à craindre » (II, IV, 6 ; ibid., p. 834) que de nous peindre un despotisme démocratique, bien distinct du despotisme révolutionnaire. Il est vrai que Burke, Mme de Staël et Benjamin Constant avaient déjà dénoncé les liens de la démocratie et du despotisme. Mais ils avaient surtout insisté sur le despotisme révolutionnaire, et leurs œuvres apparaissaient moins utiles à l’auteur de La Démocratie en Amérique dans la mesure où une « grande révolution politique » était devenue improbable. En fidèle disciple de Montesquieu, Tocqueville montre comment le « despotisme démocratique » inverse les caractères moraux et politiques essentiels de la démocratie libérale, tout en en conservant les institutions représentatives. En apparence, l’État est au service de la société et des individus, mais en réalité il s’écarte de sa finalité en diminuant les libertés individuelles. En provoquant une forme exacerbée d’individualisme, il décourage l’esprit public et ce faisant, il détruit ce que Montesquieu appelait le « principe » d’un régime.

10Si ce dernier avait montré que le despotisme, par sa passion de l’uniformité, détruisait les corps intermédiaires nécessaires à la monarchie modérée (EL, V, 14), Tocqueville montre que la démocratie se dégrade en nouveau despotisme lorsqu’elle détruit tous les foyers de liberté et d’action entre l’individu et l’État. La démocratie locale, les associations et les mouvements d’opinion disparaissent ainsi peu à peu. En outre, Montesquieu s’était concentré pour l’essentiel sur le despotisme d’un homme. Tocqueville s’attache, lui, à dépeindre un tableau plus difficile : le despotisme naissant des sentiments et des idées des hommes qu’il va opprimer. Il veut ainsi faire comprendre à ses contemporains que la démocratie, livrée exclusivement à ses tendances spécifiques, n’a pas la force nécessaire pour échapper à la corruption. Sans la dimension libérale, elle s’efface et se corrompt.

11Tocqueville n’a jamais cité ni Condorcet, ni Benjamin Constant ni même Mme de Staël auxquels il doit beaucoup, et il n’a que très peu mentionné les libéraux doctrinaires — Guizot, Royer-Collard ou Rémusat — auxquels il doit encore plus. Mais le plus extraordinaire est qu’il n’a presque pas nommé Montesquieu dont il est un des meilleurs disciples. Il a très tôt voulu se définir comme « un libéral d’une espèce nouvelle » et son œuvre doit être comprise comme une tentative de fonder un nouveau libéralisme, au-delà des positions de son célèbre prédécesseur. Tout au long de son œuvre, il est constamment retourné à la méthode et aux principes politiques de Montesquieu, et a construit son modèle théorique à partir des catégories conceptuelles de L’Esprit des lois. C’est tout le sens des mots qu’il adresse le 10 novembre 1836 à son ami Louis de Kergorlay : « Il y a trois hommes avec lesquels je vis un peu tous les jours, c’est Pascal, Montesquieu et Rousseau » (Correspondance d’Alexis de Tocqueville et de Louis de Kergorley, Œuvres complètes, Paris, Gallimard, 1977, t. XIII, p. 418).

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