D'Alembert

Robert Granderoute

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1C’est dans le salon qu’ouvre Mme Du Deffand en 1747 que Montesquieu rencontre Jean Le Rond D’Alembert (1717-1783). Entre le philosophe âgé d’une soixantaine d’années et le jeune mathématicien, l’un des piliers du salon, se noue, vraisemblablement aux alentours de 1750, une relation marquée d’une amicale estime. En témoigne, de la part de D’Alembert, l’allusion élogieuse du Discours préliminaire de l’Encyclopédie : « Un écrivain judicieux, aussi bon citoyen que grand philosophe, nous a donné sur les principes des lois un ouvrage décrié par quelques Français et estimé de toute l’Europe » (t. I, 1751, p. xxxii). À cet hommage, Montesquieu ne reste pas insensible, surtout en un temps où il subit les assauts des adversaires de L’Esprit des lois, et il prie Mme Du Deffand, le 15 juillet 1751, de remercier D’Alembert de la « mention » de la « préface » (c’est-à-dire du Discours), ajoutant : « […] je lui dois encore un remerciement pour avoir fait cette préface si belle ». En 1753, D’Alembert réédite son Discours dans les Mélanges de littérature, d’histoire et de philosophie, reprend l’appréciation antérieure et l’accentue, parce que, confie-t-il à Mme Du Deffand, l’auteur « le mérite » et « est persécuté » : L’Esprit des lois « sera un monument immortel du génie et de la vertu de son auteur et des progrès de la raison dans un siècle dont le milieu sera une époque mémorable dans l’histoire de la philosophie » (cité par Robert Shackleton, p. 44). Montesquieu s’adresse alors directement à D’Alembert, et redit le bien qu’il pense du Discours (16 novembre 1753). Peu auparavant, le 12 octobre 1753, il ne cachait pas à Mme Du Deffand, qui œuvrait à l’époque en faveur de l’élection de D’Alembert à l’Académie, qu’il avait autant d’envie qu’elle de le voir académicien,

2car, avouait-il, « je suis le chevalier de l’ordre du mérite ». Le 13 septembre 1754, il s’engage ouvertement à favoriser sa candidature, mais, absent de la capitale, il ne peut voter. D’Alembert n’en est pas moins élu le 28 novembre 1754. Cependant les deux hommes ne se rencontreront pas à l’Académie : Montesquieu ne revient à Paris que pour mourir.

3Invité en 1753 à collaborer à l’Encyclopédie par D’Alembert soucieux d’acquérir la participation des plus grands écrivains du siècle, Montesquieu dit sa satisfaction, mais refuse les deux articles proposés, « Démocratie » et « Despotisme » — « J’ai tiré sur ces articles de mon cerveau tout ce qui y était » écrit-il (16 novembre 1753). L’explication cacherait-elle un désir de retrait face à un pouvoir qui malmène l’œuvre collective ? Il offre de rédiger l’article « Goût ». Celui-ci sera en fait écrit par Voltaire, mais sera suivi de l’Essai que Montesquieu a laissé « imparfait ».

4En 1755, D’Alembert ouvre le tome V de l’Encyclopédie sur l’« Éloge » de celui qui a disparu le 10 février précédent. Dans cet « Éloge » composé à partir de renseignements fournis par J.-B. de Secondat et qui sera repris en tête de l’édition des Œuvres dès 1758, il retrace la carrière de Montesquieu, le suit dans ses voyages, évoque l’homme (et sa conversation dont il a dû goûter l’attrait) et bien sûr l’écrivain. Tout en marquant non sans finesse l’intérêt des Lettres persanes et des Romains, il s’attarde sur L’Esprit des lois et montre avec une lucidité pénétrante qu’il y a un ordre par-delà le désordre apparent, ainsi que le confirme la longue « Analyse », rejetée en note et qui tend à dégager la méthode observée et à dessiner le plan de l’ouvrage. Il montre également que l’obscurité reprochée n’existe pas pour le lecteur averti, que l’ouvrage n’est pas anti-chrétien, comme certains l’ont prétendu. Surtout, il met en relief les aspects « philosophiques » du livre et salue « l’esprit de citoyen » qui anime l’auteur.

5Dans l’Histoire des membres de l’Académie française depuis 1700 jusqu’en 1771, D’Alembert, retrouvant Montesquieu, renvoie à son « Éloge » du tome V et les quelques corrections apportées ne modifient pas le portrait antérieur de l’écrivain philosophe « bienfaiteur de l’humanité ».

Bibliographie

Charles J. Beyer, « D’Alembert et Montesquieu ‘persécutés’ », Studi Francesi, 1966, p. 83-84.

Robert Condat, « Le manuscrit d’une lettre de Montesquieu », Littératures 13 (automne 1985), p. 144-149.

Robert Shackleton, « D’Alembert et Montesquieu : leurs rapports », Jean D’Alembert, savant et philosophe. Portrait à plusieurs voix. Actes du colloque organisé par le Centre international de synthèse (15-18 juin 1983), Éditions des Archives contemporaines, 1989, p. 41-53.

Laetitia Perret, « Montesquieu philosophe ? Deux éloges de Montesquieu », Recherches sur Diderot et sur l’Encyclopédie 42 (2007), p. 95-105. http://rde.revues.org/3952

Laetitia Perret, « Le succès paradoxal d’une préface militante : l’Éloge de Montesquieu par D’Alembert », dans L’Art de la préface au siècle des Lumières, Ioana Galleron dir., Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 69-77.

Pour citer cet article

Granderoute Robert , « D'Alembert », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377622359/fr