Servitude

Jean Goldzink

[en]

1Vue de haut, la servitude semble remplir trois fonctions dans l’œuvre de Montesquieu. Romanesque dans les Lettres persanes ; historique, dans les Considérations sur les […] Romains ; politique dans L’Esprit des lois. Est-il besoin d’ajouter que ces divisions sommaires n’exigent pas qu’on les prenne au pied de la lettre, encore moins qu’on les isole ? Elles peuvent néanmoins offrir un cadrage commode pour le survol d’une question cruciale, et même angoissante. Car la servitude est l’envers de la liberté, inscrite dans la nature de l’homme, niée sur les trois quarts du globe, et partout menacée.

Servitude et représentation romanesque

2Dans les Lettres persanes, la servitude, avivée par le contraste avec l’Europe, s’incarne dans les États despotiques, et dans la fiction du sérail. Elle relève donc d’un statut textuel différent, et fortement inégal par l’éclat et le nombre des lettres. La première description politique du despotisme n’apparaît que dans la lettre 18 [19] sur la Turquie. Mais elle souligne moins l’état de servitude des sujets, soumis au « caprice de ceux qui gouvernent » « par des remèdes violents », que la décadence économique et technique de ce « gouvernement sévère », où chrétiens et juifs, seuls actifs, sont « exposés à mille violences ». Il faut ensuite attendre la lettre sur le Czar (« Il est le maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, qui sont tous esclaves », sans droit de boire du vin et de voyager, 49 [51]), sur les Tartares, faits pour asservir tous les peuples 79 [81], avant la première et seule véritable analyse du mécanisme despotique, la grande lettre 99 [102] sur « l’autorité illimitée » des princes persans, qui les soumet en retour, comme leurs sujets, « aux revers et aux caprices de la fortune ». Sans « un nombre innombrable de troupes […] leur empire ne subsisterait pas un mois ». La servitude orientale, loin de la garantir, met sans cesse en péril la vie du despote (79 [81], 100 [103]), de même que, renforcée par le sérail (110 [114]), elle tarit la population (« La douceur du gouvernement contribue merveilleusement à la propagation de l’espèce », 118 [122]). Ces quelques lettres adroitement distribuées sont certes importantes au plan de la réflexion politique. Il est clair cependant que, littérairement, elles n’égalent pas en poids et en force l’intrigue de sérail, qui met en scène, sous le signe du pathos et de la sensualité, la servitude rivale et réciproque des esclaves et des femmes, engagés dans une guerre sans fin et sans merci sous la coupe d’un maître absent.

3Mais le roman épistolaire ne se contente pas d’opposer Europe et Orient, liberté et servitude dans les lois et les moeurs. Il soulève aussi la question des menaces pesant sur la modération européenne. Car la monarchie « est un état violent, qui dégénère toujours en despotisme ou en république : la puissance ne peut jamais être également partagée entre le peuple et le prince » (99 [102]). Le roi d’Espagne a autant de pouvoir qu’il le veut, il se retient seulement de l’exercer comme les sultans (ibid.), tandis que Louis XIV faisait grand cas « de la politique orientale » (35 [37]), et que les ministres ne songent qu’à « faire opprimer » la nation en flattant les passions princières (122 [127]). C’est sur ce fond que s’enlève la véhémente dénonciation de Law (138, 146).

La servitude romaine

4L’histoire romaine, aux yeux de Montesquieu, propose à l’historien-philosophe deux grands problèmes : la conquête du monde par une petite cité, et la chute de la république dans la servitude despotique. Il propose de les lier. La république n’est pas morte d’un vice interne, parce que « tout abus de pouvoir [pouvait] toujours être corrigé » (Romains, viii), mais de ses triomphes (ibid., ix). Le Sénat ne peut plus résister au peuple quand celui-ci donne sa confiance à des généraux qui, grâce aux guerres lointaines, disposent d’armées et de royaumes, et de soldats qui ont perdu l’esprit civique alors que la citoyenneté romaine se répand hors de la Ville, et les richesses dedans. Faite pour la conquête, la constitution romaine meurt de son succès, par corruption du peuple et excès de vitesse (ix). Privées de temps pour se transformer et se pacifier, les passions purement guerrières des Romains les précipitent dans une servitude affreuse, mais fatale. Avec ce paradoxe : « Sylla, homme emporté, mène violemment les Romains à la liberté : Auguste, rusé tyran, les conduit doucement à la servitude » (xiii), et cette servitude éclate sans fard à partir de Tibère (xiv). Il s’agit donc de rendre compte d’un processus de corruption politique, en refusant de l’attribuer paresseusement à « l’ambition de quelques particuliers » (xiii), et en tentant d’expliquer les formes monstrueuses de la tyrannie par la nature même du procès historique. La servitude romaine, poussée à un degré de servilité inouï, est inséparable de la liberté républicaine, de ses passions, de ses institutions, de son expansion frénétique. Elle sort du ventre de l’Histoire, pas de vices individuels, mais pour « assouvir le bonheur de cinq ou six monstres » (xv).

5Montesquieu s’efforce aussi de distinguer et d’expliquer des phases et des genres dans la servitude. À partir de Dioclétien, qui veut remédier à l’insécurité des empereurs, « on vit un autre genre de tyrannie […] : ce ne furent plus des massacres, mais des jugements iniques, […] des crimes réfléchis » (xvii). Au bout du processus, on rencontre les Barbares qui, refoulés dans les glaces et les forêts par les Romains, « les asservirent eux-mêmes » (xvi). Mais « les Barbares, en rendant tant de citoyens esclaves de la glèbe, c’est-à-dire du champ auquel ils étaient attachés, n’introduisirent guère rien qui n’eût été plus cruellement exercé avant eux » (xviii). L’empire d’Orient, lui, finit par inventer une sorte inédite de servitude, celle du pouvoir politique à l’égard de la puissance ecclésiastique, « source la plus empoisonnée de tous les malheurs des Grecs » (xxii), qui ne l’empêche pourtant pas de survivre longtemps à l’empire d’Occident.

La servitude réfléchie

6Les Lettres persanes et les Considérations traitent de questions politiques, mais c’est à L’Esprit des lois qu’il revient d’envisager la servitude dans toute son ampleur. Il n’est évidemment pas question ici d’analyser les lois de la servitude politique, propres au gouvernement despotique (le terme esclave apparaît dès le début du livre II, chapitre 5). La Table analytique de l’ouvrage propose de distinguer la servitude civile, domestique et politique (XV, XVI, XVII), et y ajoute celle de la « glèbe », prétendument établie par les Barbares (XXX, 11). On pourrait aussi parler d’une servitude de la « conquête », que l’auteur voudrait temporaire (X, 3). Montesquieu établit constamment une équivalence sémantique générale entre servitude et esclavage (XV, XVI), tout en parlant au livre XV, chapitre 1, de « l’esclavage proprement dit » (civil), distingué au livre XVI, chapitre 1, de celui des femmes, qui serait « proprement la servitude domestique », dans la mesure où « les esclaves sont plutôt établis pour la famille qu’ils ne sont dans la famille ». Fort de cette nuance, on se limitera à la question de la servitude féminine, abordée tout autrement que dans les Lettres persanes.

7La « dépendance » des femmes s’explique dans les pays chauds par la précocité de l’âge nubile et leur vieillissement prématuré qui, dissociant beauté et raison, poussent à la polygamie. Dans de tels climats, il s’agit d’une « inégalité naturelle » entre les sexes, renforcée par la supériorité démographique des filles (XVI, 2 et 4). « À regarder la polygamie en général, indépendamment des circonstances qui peuvent la faire un peu tolérer, elle n’est point utile au genre humain » (XVI, 6), mais s’écarte moins de la nature dans certains pays que dans d’autres (XVI, 4). Aux causes physiques s’ajoute une raison politique : « […] la servitude des femmes est très conforme au génie du gouvernement despotique […] » ; « […] il faut enfermer les femmes ; leurs intrigues seraient fatales au mari » (XVI, 9). De la pluralité des femmes et de leur enfermement découle la nécessité de leur « clôture » à l’intérieur même de la maison, source de « toute la pratique de la morale », qui est « l’attachement unique à sa famille », par interdiction « de rentrer dans la société » (XVI, 10). Mais la séparation des femmes se justifie parfois aussi en régime monogamique, comme le prouve l’exemple désastreux de Goa, où la liberté des femmes fait abonder « les horreurs, les crimes, les perfidies, les noirceurs, les poisons, les assassinats », qu’on comparera « à l’innocence et à la pureté des mœurs des femmes de Turquie, de Perse, du Mogol, de la Chine et du Japon » (XVI, 11). « C’est le climat qui doit décider de ces choses » (ibid.), et c’est au législateur de forcer « la nature du climat » pour rétablir « la loi naturelle des deux sexes », qui « a parlé à toutes les nations » en condamnant l’incontinence, en exigeant « la modestie et la retenue » (XVI, 12).

8La chaîne est donc solide et serrée, qui part du climat, passe par le corps féminin, flétri après vingt ans, débouche sur la polygamie, rencontre la clôture au croisement du nombre et de la politique, et retrouve « les lois primitives » de la pudeur dans le retranchement rigoureux des femmes (XVI, 12), qu’un heureux climat épargne aux Européens (XVI, 11). La polygamie est donc condamnée par principe, parce que, comme l’esclavage civil, elle n’est utile « à aucun des deux sexes, soit à celui qui abuse, soit à celui dont on abuse » (XVI, 6). Il n’en va nullement de même pour la séparation des femmes dans leur maison, et à l’intérieur même de leur maison, parce que, imposée par le climat pour réaliser les fins naturelles, elle contribue, avec la religion, à réintroduire un peu d’ordre dans la dénaturation despotique, par le biais de la famille. La clôture lutte contre la dispersion des intérêts inhérente au sérail et au despotisme, pour faire « comme une famille particulière dans la famille », où règnent « la pudeur, la chasteté, la retenue, le silence, la paix, la dépendance, le respect, l’amour » ! Au cœur de la question politique gît celle des femmes. Leur douce servitude, sur une large part du globe, est salutaire au genre humain.

Pour citer cet article

Goldzink Jean , « Servitude », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377621515/fr