Nègre

1Ce terme, alors non péjoratif, évoque une des pages les plus célèbres de L’Esprit des lois. On rencontre cependant d’abord la figure du nègre dans les Lettres persanes, dans la mesure où Montesquieu, informé par les récits de voyage, tient à distinguer, au sein du sérail d’Usbek, esclaves noirs et esclaves blancs. Selon Paul Vernière, savant éditeur (Lettres persanes, Classiques Garnier, 1960), Usbek laisse derrière lui « cinq femmes, semble-t-il, […] quatre eunuques noirs, le grand eunuque, Ismaël, Narsit et Solim, et trois eunuques blancs, Cosrou, Nadir et leur chef » (LP, p. 13, note 1). Mais n’est-ce pas oublier Jaron, renvoyé de Smyrne « avec tous les Noirs » pour augmenter le nombre des gardiens autour des femmes, comme il l’annonce lui-même avec tristesse au premier eunuque (Lettre supplémentaire 2, [22]) ? Plutôt que de s’en tenir à ces comptes apparemment malaisés, il vaut mieux s’intéresser à leurs fonctions, dans le harem et dans le système épistolaire.

2D’après la Lettre 19 (20) d’Usbek à Zachi, une de ses femmes, seuls les esclaves noirs ont droit de s’approcher des épouses pour les servir, les surveiller et les punir. Trouvé seul en compagnie de Zachi, Nadir « payera de sa tête son infidélité et sa perfidie ». Cette loi est également rappelée sévèrement dans la Lettre 20 (21), d’Usbek au premier eunuque blanc : « Vous, qui […] ne pouvez sans crime lever les yeux sur les redoutables objets de mon amour ; vous, à qui il n’est jamais permis de mettre un pied sacrilège sur la porte du lieu terrible qui les dérobe à tous les regards […] vous serez puni d’une manière à faire trembler tous ceux qui abusent de ma confiance ». L’eunuque noir ajoute à l’impuissance, source de ses tourments et de ses haines, la hideur des « objets affreux » (« Sa laideur, dites-vous, est si grande que vous ne pouvez le voir sans peine », LP, 20 [21]). Désespérée qu’on entende la priver de son esclave favorite, Zéphis dénonce à Usbek le « monstre noir », « le traître » le « vil esclave » qui « veut regarder comme criminels les motifs de [sa] confiance » (4). Toutes les passions qui rongent l’eunuque et l’engagent « dans une lutte impitoyable et sans fin avec l’autre sexe », telles qu’elles sont décrites dans la Lettre 9 et mises en scène dans l’épilogue tragique du roman (Lettres supplémentaires 9-11 et Lettre 149 [lettres 157-161]), concernent donc les esclaves noirs.

3Alors que les femmes ne s’adressent qu’à Usbek, les eunuques entrent dans une économie épistolaire plus complexe : comme elles, ils reçoivent des missives du maître absent (2, 140 [148], 142 [150], 145 [153], 149 [159], Lettre supplémentaire 11 [160]) et lui écrivent (39 [41], 62 [64], 77 [79], 93 [96], 139 [147], 141 [149], 143 [151], 145 [153]). Ils ont droit aussi à des correspondances qui échappent à l’œil d’Usbek et autorisent l’expression sincère du point de vue des eunuques sur le sérail (9, 14 [15], Lettre supplémentaire 2 [22]). On ajoutera à ce dénombrement les Lettres 40 (42) et 41 (43) entre un esclave noir qu’on veut castrer par vengeance et Usbek qui lui accorde sa grâce. La dialectique narrative du roman de sérail repose sur l’inquiétude du maître, les fureurs des femmes et la haine des eunuques noirs, esclaves et tyrans.

« La raison porte à l’humanité » (EL, XV, 3)

4La question de la servitude, examinée aux livres XV, XVI et XVII de L’Esprit des lois, dans le cadre des causalités physiques, déborde évidemment celle des nègres, comme les considérations sur les eunuques (XV, 19) font l’impasse sur les Africains au profit des exemples asiatiques (Tonkin, Chine). Mais le chapitre 5 du livre XV répond avec brio à l’actualité historique et à la massivité de la traite des Noirs. Cette fameuse page précède l’énoncé de « la vraie origine du droit de l’esclavage » (XV, 6) et parachève une série de légitimations erronées (XV, 2-4). Elle se distingue aussitôt par son statut textuel. Au lieu de discuter et de réfuter, comme dans les chapitres précédents, les raisons des jurisconsultes romains, des Espagnols ou de la papauté, Montesquieu renverse du tout au tout la situation d’énonciation : « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais ». L’antiphrase, procédé central, et d’un point de vue rhétorique, quasi exclusif de l’ironie depuis l’Antiquité, ne tient pas seulement à la nature des arguments avancés. Elle dépend aussi complètement de la position adoptée d’emblée au chapitre 1. L’esclavage « n’est pas bon par sa nature : il n’est utile ni au maître ni à l’esclave » qu’il pervertit moralement ; « plus tolérable » dans le despotisme, « où l’on est déjà sous l’esclavage politique », il contredit l’esprit de la monarchie et de la république : condamnation morale et politique, donc, du prétendu « droit que nous avons eu » de faire des esclaves. Le lecteur du chapitre 5 n’est nullement abandonné à son seul bon sens : la lecture ironique est clairement annoncée par la nature des chapitres précédents et le ferme engagement inaugural de l’auteur.

5Montesquieu expose neuf arguments esclavagistes. Les deux premiers sont d’ordre économique et invoquent l’utilité : 1/ Pour défricher les terres américaines après l’extermination des peuples indigènes, on a « dû mettre en esclavage » les Africains ; 2/ Sans esclaves, « le sucre serait trop cher ». Les six arguments suivants dénient aux Noirs l’égalité naturelle de l’espèce humaine, en raison de leur couleur de peau, de leur nez écrasé, de l’extravagance qui leur fait préférer à l’or un collier de verre. Ce jugement est confirmé par les peuples d’Asie qui castrent les Noirs plus durement et par les Égyptiens, « les meilleurs philosophes du monde », qui mettaient à mort les hommes roux. D’ailleurs, et c’est la huitième raison, « si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes chrétiens » (or, il est de fait que nous le sommes). Le dernier argument reprend celui-ci en le faisant glisser du terrain de « l’essence de l’humanité » à celui de la « justice » : si l’on faisait tant de tort aux Africains, les princes européens, prodigues en « conventions inutiles », en auraient forcément fait une « en faveur de la miséricorde et de la pitié ». Placé en tête, l’argumentaire économique fait mouche mais le cède nettement en nombre au plaidoyer en faveur de l’égalité de l’espèce humaine, étant entendu que s’appliquent évidemment aux Africains tous les arguments hostiles à l’esclavage en général, d’ordre moral, religieux et politique.

6Reste que si l’esclavage est « aussi opposé au droit civil qu’au droit naturel » (EL, V, 2) et au christianisme (LP, 72 [75]), et si Montesquieu se distingue de la pensée largement majoritaire du siècle, il s’estime tenu, par l’objet même de son ouvrage, « de chercher la vraie origine du droit de l’esclavage » (XV, 6) qui ne peut être fondé que sur « la nature des choses » (ibid.). Ce droit « contre la nature » ne dépend alors que d’une « raison naturelle » « dans certains pays ». En Europe, « les raisons naturelles mêmes le rejettent » (XV, 7) et il finit même par reconnaître, en ne sachant, dit-il, si c’est le cœur ou l’esprit qui le guide, qu’« il n’y a peut-être pas de climat sur la terre où l’on ne put engager au travail des hommes libres » (XV, 8). C’est pourquoi il faut accorder tout son poids au « nous » de la première phrase du chapitre V : « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves […] » « Nous », les Européens soi-disant chrétiens et sujets de régimes modérés, qui avons « si heureusement aboli » l’esclavage chez nous, sous l’effet du christianisme (XV, 7) et… de la politique royale hostile aux seigneurs (LP, 72 [75]). Sans cette posture d’énonciation, fondée sur la typologie des trois gouvernements et de l’empire du climat, travaillée par la contradiction du droit et du fait, il n’est pas certain qu’un tel morceau eût pu s’écrire sous cette forme inoubliable, qui n’embrasse pas toute la pensée de Montesquieu sur l’esclavage.

Russell P. Jameson, Montesquieu et l’esclavage, Paris, Hachette, 1911.

Jean Ehrard, « L’Encyclopédie et l’esclavage : deux lectures de Montesquieu », Enlightenment essays in memory of Robert Shackleton, Oxford, Voltaire Foundation, 1987, repris dans Jean Ehrard, Montesquieu en lui-même et parmi les siens, Genève, Droz, 1998, p. 247-256.

Jean Ehrard, « L’esclavage devant la conscience morale des Lumières françaises : indifférence, gêne, révolte, dans Les Abolitions de l’esclavage (1793-1794-1848), Marcel Dorigny dir., Presses universitaires de Vincennes/Ed. UNESCO, 1995, p. 143-152.

Jean Ehrard, Lumières et esclavage, Bruxelles, André Versaille, 2008.

, « Nègre », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377621295/fr