Jésuites

Edith Flamarion

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1Montesquieu n’aime pas les jésuites. Son animosité, exprimée surtout dans les écrits non publiés de son vivant, ne donne lieu qu’à des remarques éparses, reprenant souvent les accusations traditionnelles. Elle se place sous le signe de la crainte (« J’ai peur des jésuites », Pensées, no 395) : Montesquieu perçoit la Compagnie comme une immense machine de pouvoir, qui n’a pu être battue en brèche que par un autre courant religieux : « Si les jésuites étaient venus avant Luther et Calvin, ils auraient été les maîtres du monde » (Pensées, no 11). Ce pouvoir tient à l’universalité de leur présence, source d’angoisse : « Les jésuites, c’est un corps qui m’enveloppe et qui me trouve partout » (Pensées, no 482). Ce « corps » réunirait des éléments qui, dispersés géographiquement, seraient étroitement soudés par d’intenses relations épistolaires : « Si j’offense quelque grand, il m’oubliera, je l’oublierai, je passerai dans une autre province, un autre royaume. Mais si j’offense les jésuites à Rome, je les trouverai à Paris : ils m’environneront partout. La coutume qu’ils ont de s’écrire sans cesse étend leurs inimitiés. » (Pensées, no 395). La force de ce corps tiendrait à sa soumission absolue à un individu unique, le « général », à « la volonté d’un seul par lequel ils sont gouvernés […] » (EL, VIII, 21). On remarque l’importance près de lui de « la place de correcteur des livres » et de « l’assistant du général » ; ce pouvoir totalement indépendant (« Le gouvernement des jésuites est tout intérieur »), échapperait au pape même : « Ils n’ont aucune affaire devant le pape ni les congrégations car, dès que quelque jésuite y en veut porter, soudain ils le chassent par le pouvoir qu’en a le général. Ils n’ont donc point de procureur général à Rome comme les autres moines » (Spicilège, no 480). Il naîtrait d’un désir effréné de domination : la Compagnie « regarde le plaisir de commander comme le seul bien de la vie » (EL, IV, 6). La religion ne serait alors qu’un prétexte, menant à la violence (« C’est sous l’étendard de la religion qu’on combat pour des intérêts purement humains et qu’on travaille à s’entre-détruire », Pensées, no  237) et au prosélytisme religieux. La forte influence des régents jésuites est dénoncée : « à Bordeaux, en 1622, de soixante écoliers des jésuites, il y en eut trente qui entrèrent dans les couvents » (Pensées, no 180). Cette volonté de puissance se nourrirait d’une haute estime de soi, doublée du mépris d’autrui. Le « sentiment exquis qu’a cette Société pour tout ce qu’elle appelle honneur, son zèle pour une religion qui humilie bien plus ceux qui l’écoutent que ceux qui la prêchent » (EL, IV, 6) est stigmatisé. Les jésuites, ne souffrant aucune opposition, seraient ainsi de véritables inquisiteurs : « Un ennemi des jésuites est comme un ennemi de l’Inquisition : il trouve des familiers partout » (Pensées, no 395). Montesquieu les croise partout, à chaque détour de ses voyages. En Italie : « j’ai été très surpris […] de trouver les jésuites qui gouvernent Venise […] » (Pensées, no 394) ; en Espagne, « c’est une chose innombrable que le nombre de maisons que les jésuites ont à Madrid » (Spicilège, no 446) ; en Allemagne, à Fulda ou à Mannheim, « les jésuites […] servent l’église principale […]. On peut être bien sûr du zèle des jésuites pour la conversion des protestants » (Voyages, p. 424) ; à Heidelberg, « les bons Pères […] vont se faire donner par l’électeur une autre maison pour y faire un séminaire » (Voyages, p. 425) ; en Hollande même, « il y a à Utrecht une grande guerre entre les jésuites et les jansénistes, car les jésuites […] sont restés dans la province d’Utrecht où les catholiques sont riches et puissants ».

2Montesquieu croit à leur efficacité sans faille : « Envoyez dans un royaume nouvellement découvert un jésuite et un jacobin, dans un an vous apprendrez que le jésuite sera à la Cour et le jacobin parmi la canaille » (Pensées, no 453). Car l’habileté des jésuites serait de s’insinuer près du pouvoir en place. En Chine, « lorsque M. de Tournon arriva, les jésuites […] lui présentèrent l’Empereur de façon qu’il n’eut jamais affaire qu’à l’Empereur, qui fut toujours en collusion avec les jésuites » (Spicilège, no 491). En France, ils empruntent la fonction privilégiée de confesseur du roi, fonction certes imposée en 1610 au retour de leur exil, comme le notera Voltaire (Questions sur l’Encyclopédie, art. « Jésuites, ou orgueil », OCV, t. 42a, 2011, p. 346) Mais, pour lui comme pour Montesquieu, cette mesure de contrôle a été détournée : « […] ceux qui, pour contenir les jésuites, les obligèrent à tenir toujours un des leurs à la Cour, ne connaissaient guère la Cour ni les jésuites, puisqu’ils crurent qu’ils les abaisseraient par là » (Pensées, no 1959). La nation en a pâti : « Les princes qui en font leurs confesseurs font bien mal ; car cela répand un esprit de servitude dans la nation […] ». Ce lien occulte entre roi et confesseur permet toutes les dérives : « […] chaque corps ayant des intérêts particuliers, la confession où ils traitent toujours entre le prince et eux leur donne la commodité d’être délateurs et de perdre qui ils veulent sans qu’il puisse se défendre » (Pensées, no 482). Montesquieu attribue aux jésuites la responsabilité de la bulle Unigenitus et un rôle central dans les suites de l’affaire à Rome en 1729, ainsi que l’initiative de la révocation de l’édit de Nantes : « Quand je vois Louis XIV mené par les jésuites et envoyer à ses ennemis des sujets, des soldats, des négociants, des ouvriers, son commerce, et chasser les huguenots, j’ai plus pitié de lui que des huguenots » (Pensées, no 728). Il évoque le grief récurrent qui leur est fait, d’incitation au régicide : « Qui aurait dit que les jésuites, si noircis d’accusations contre nos rois, tant de fois accusés et même condamnés, viendraient à gouverner la France avec un empire jusqu’alors sans exemple ? » (Pensées, no 544).

3Pour parvenir à leurs fins, les jésuites seraient passés maîtres dans l’art de l’intrigue. L’exemple privilégié est offert par Le Tellier, confesseur de Louis XIV dès 1709, fort sot et arriviste ; et Montesquieu de citer l’ouvrage de l’oratorien La Borde : « Il y a dans ce livre des traits parfaitement beaux, entre autres un portrait du P. Le Tellier d’après Tacite. Je ne sais s’il a tiré le premier trait qui représente ce bon père comme un homme de la plus basse naissance qui, se voyant élevé à la faveur, prodigue les grâces du prince à des gens inconnus, puis il ajoute ce que dit Tacite […] de Séjan, favori de Tibère. » (Spicilège, no 579). Leur hypocrisie serait monnaie courante. Montesquieu recourt ici à la voix de l’Angleterre : « Pour exprimer une grande imposture, les Anglais disent : ‘‘cela est jésuitiquement faux’’, jesuiticaly false » (Pensées, no 581). Ils ne reculeraient pas devant la délation anonyme, comme Tournemine, dont Montesquieu est convaincu qu’il a lancé une cabale anonyme contre son élection à l’Académie française : « Je dis contre les écrivains de lettres anonymes (comme le père Tournemine qui écrivit au cardinal de Fleury contre moi, lorsque l’on me nomma à l’Académie française) : les Tartares sont obligés de mettre leurs noms sur leurs flèches, afin qu’on sache d’où vient le coup » (Pensées, no 472). Comme il le note dans les extraits que constituent les Geographica, leurs missionnaires pratiqueraient la duperie : « On voit que les jésuites ont trompé les Chinois comme les Européens en leur faisant accroire que les chrétiens étaient du culte chinois, comme ils ont fait entendre aux chrétiens que les Chinois avaient le culte chrétien » (Geographica, p. 396). Montesquieu remarque à propos des Lettres édifiantes : « Ces lettres sont pleines de faits très curieux ; il faut qu’ils disent la vérité lorsqu’ils n’ont pas d’intérêt de la cacher, pour être crus lorsqu’ils veulent mentir » (p. 369). D’une manière générale, il tourne en dérision l’enthousiasme des jésuites pour la Chine et il note à propos de la Description de la Chine : « Cherchons donc dans le P. Du Halde ce qu’il n’est point dans l’intérêt des jésuites de nous cacher ou de contrefaire » (p. 259). Car  « dans la description des huit premières provinces que j’ai vue dans le P. Du Halde, je ne vois rien que d’admirable ; tout est beau, tout est bon, tout est merveilleux, tout est délicieux : la nature est-elle ainsi toujours belle sans aucun mélange de laideur ? » (p. 156). Leur mensonge userait de mille ruses, tant ils veulent faire passer la religion chinoise pour purement spirituelle, malgré des pratiques qu’il juge lui-même idolâtres : « Le P. Du Halde, en bon jésuite, appelle toujours le Tien le seigneur du Ciel » (p. 160) — dans la Querelle des rites, où les jésuites défendaient l’idée que le christianisme pouvait s’assimiler la religion chinoise, la définition de la divinité était en effet controversée, et cette formule levait toute difficulté, du moins en apparence. Leur projet fausse leur analyse politique. En effet, ils se trompent en voyant dans le système chinois un exemple d’ordre : « Ne pourrait-il pas se faire que les missionnaires auraient été trompés par une apparence d’ordre ; qu’ils auraient été frappés de cet exercice continuel de la volonté d’un seul, par lequel ils sont gouvernés eux-mêmes, et qu’ils aiment tant à trouver dans les cours des rois des Indes, parce que n’y allant que pour y faire de grands changements, il leur est plus aisé de convaincre les princes qu’ils peuvent tout faire que de persuader aux peuples qu’ils peuvent tout souffrir ? » (EL, VIII, 21). Dans un autre extrait, sans doute dû à Fréret et qu’il copie dans les Geographica, Quelques remarques sur la Chine que j’ay tirées des conversations que j’ay eües avec M. Ouanges, leurs erreurs sont soulignées : « Dans les relations des jésuites, il est dit qu’il n’y a à peu près que 400 mots dans le chinois, ce qui est faux, il y en a plus de douze cents et, en multipliant les tons, cela va à 6 000 » (p. 121). Ainsi les missionnaires agissent comme le P. Hardouin qui dans ses « rêveries », « exerce sur les faits un pouvoir arbitraire » (EL, XXX, 12).

4Montesquieu reprend à son compte le grief traditionnel de morale « relâchée ». Le laxisme jésuite se montre à Rome : « Les jésuites font aussi des tragédies ; mais ils ne veulent pas que les écoliers s’habillent en femmes ; mais ils souffrent que les femmes s’habillent en hommes pour les aller entendre » (Voyages, p. 262) ; à Venise : « Les jésuites, grands directeurs à Venise. Comme chacun y a sa p***, ils tolèrent jusqu’à ce qu’ils puissent persuader le mariage. Ils ont fait faire bien des bassesses. Cependant, on se voit toujours et chacun de son côté se confesse. On communie comme si de rien n’était » (Voyages, p. 140). Il n’épargne pas la casuistique des jésuites, pourtant « casuistes doux », mais qui se réfèrent à des « théologiens relâchés » (Pensées, no 1059), comme Escobar ou Suarez « qui mettent au grand jour les secrets de la nuit […] » (LP, 128 [134]). Comme le fait, parmi bien d’autres, le pamphlet anonyme des Monita secreta, dont la traduction française date de 1718, Montesquieu attribue aux jésuites le goût de l’or. Il se plaît à rapporter une anecdote qu’il aurait entendue de milord Bath : « Un joueur, […] fou et dévot, pensa qu’il ne pouvait jouer que contre Jésus Christ. Il perdit contre Jésus Christ dix mille florins et, voulant payer, alla trouver les jésuites qui lui dirent qu’étant de la Compagnie de Jésus, ils recevraient l’argent. Il le compta, prit sa quittance et s’en fut. Quinze jours après, il revint et dit qu’il avait rejoué et gagné à Jésus Christ vingt mille florins. Les jésuites ne voulurent pas payer. » (Pensées, no 1648). L’argent sert le pouvoir : lors de ses voyages, Montesquieu note que les jésuites d’Heidelberg « disent qu’avec de l’argent, ils convertiraient beaucoup de pauvres » (Voyages, p. 424). Il autorise la construction de collèges, « couvents » et églises, mailles serrées d’un réseau international. Montesquieu constate le grand nombre, la richesse et, souvent, la médiocrité de ces établissements. À propos du Collège romain, il note : « […] ils ont mis des images, des curiosités, de ces bouteilles d’Allemagne, des carcasses d’oiseaux peu rares, des flèches des Sauvages, etc., qui ne sont pas grand-chose » (Voyages, p. 245). Il n’épargne pas certaines de leurs églises : à Venise, « j’ai été voir l’église des jésuites. Elle est petite, a coûté beaucoup d’argent et est de très mauvais goût » (Voyages, p. 131-132) ; « On voit aux Grands-Jésuites, à Rome, la fameuse chapelle de saint Ignace. Elle a coûté des sommes immenses, et, effectivement, elle est composée des marbres et des pierres les plus précieuses, de lapis, d’albâtre, etc. Elle dépare furieusement une chapelle de saint Xavier qui est vis-à-vis. » (Voyages, p. 244)

5Cette occupation de l’espace répond à une volonté d’emprise intellectuelle qui met en péril la liberté. Montesquieu s’en prend au périodique jésuite : « Je disais des Journaux de Trévoux que, si on les lisait, ils seraient le plus dangereux ouvrage qu’il y eût, dans son projet de se rendre maître de la littérature » (Pensées, no 1954). Il n’épargne pas les Exercices spirituels d’Ignace. Il écrit à propos de Venise : « Les jésuites ont rendu cette ville dévote, aussi bien que Padoue et d’autres villes de l’État vénitien, par le moyen de leurs Exercices de saint Ignace. Ils enferment un homme dans une chambre fort obscure, ne lui parlent que de l’éternité, de l’enfer, etc. : c’est comme la cérémonie que fit Mir-Oweis lorsqu’il se mit dans une espèce de tombeau dont il sortit fou. » (Voyages, p. 130).

6Effrayé par ce pouvoir, Montesquieu est attentif aux brèches qui le fragilisent : les affrontements avec l’autorité papale, en particulier la « querelle des rites » chinois  et l’affrontement avec Clément XI ; l’hostilité des autres ordres (« les autres missionnaires ennemis d’eux tous », Spicilège, no 481) et leurs querelles avec les jansénistes. Il signale les divisions internes (« Les jésuites portugais, allemands, français sont incontestablement ennemis les uns des autres […] », Spicilège, no 481), leur absence « de crédit à Vienne » au temps de ses voyages (Pensées, no 394) et prévoit leur inefficacité finale en Chine : « il n’est presque pas possible que le christianisme s’établisse jamais à la Chine » (EL, XIX, 18). Leur disparition est même envisagée : « les molinistes préparent déjà les cordes avec lesquelles ils pendent ou seront pendus. » (Pensées, no 1226). Ce vaste réquisitoire aboutit à une condamnation sans appel : « Une chose que je ne saurais concilier avec les lumières de ce siècle, c’est l’autorité des jésuites » (Pensées, no 715).

7Cette vision sombre des jésuites trouve-t-elle son origine dans une expérience personnelle ? Les origines, la formation, la fonction de Montesquieu ne l’inclinaient pas à la sympathie pour la Compagnie : sa femme est protestante, il a été élevé par les oratoriens de Juilly et la tradition parlementaire est souvent défavorable aux jésuites. Sa méfiance trouve à s’alimenter lors de son élection à l’Académie française : convaincu de la cabale de Tournemine contre lui (Pensées, no 472 ; voir ci-dessus), il stigmatisa encore longtemps après « le despotisme et les tracasseries » du jésuite (lettre à Guasco du 5 décembre 1750). Il est persuadé que la Compagnie s’oppose à la diffusion de L’Esprit des lois : « Je viens d’apprendre que les jésuites sont parvenus à faire défendre à Vienne le débit du livre L’Esprit des lois » (lettre à Stainville du 27 mai 1750) ; il notait pourtant dans ses Pensées, comme on l’a vu, leur absence de « crédit à Vienne », observé quelque vingt ans plus tôt.

8Les jésuites ont pourtant réagi avec modération à son œuvre. Ils se taisent lors de la parution des Lettres persanes ; Castel apporte son soutien aux Romains. Quant aux critiques adressées à L’Esprit des lois, elles sont nuancées et bien loin des violentes diatribes des Nouvelles ecclésiastiques. L’ouvrage est commenté dès avril 1749 par les Mémoires de Trévoux : on y loue le talent et l’érudition de l’auteur, tout en lui reprochant de n’avoir pas assez ménagé la religion, en contestant sa conception de la liberté, sa louange de Julien l’Apostat, sa condamnation des lois pénales en matière de religion ainsi que son explication du suicide et de la polygamie par des conditions naturelles. À la conclusion qui invite l’auteur à réagir, Montesquieu ne répond pas. Dans le compte rendu immédiat de la Défense de L’Esprit des lois, parue à Genève en février 1750, il est attaqué sur des détails et on l’accuse d’avoir éludé la discussion théologique, en l’invitant à répondre. Là encore, il se tait (sur tout cela, voir Défense de L’Esprit des lois, OC, t. VII, p. 1-14 et 119-128). On ne peut, en tout cas, attribuer à l’influence des jésuites l’inscription à l’Index de LEsprit des lois par le Saint-Siège, le 29 novembre 1751, ni les censures que la Sorbonne tenta de lancer à partir de 1752 : les relations des jésuites avec le pape et l’Université de Paris sont difficiles, voire conflictuelles.

9L’animosité de Montesquieu contre les jésuites souffre des exceptions. Il se lie avec Vitry (Voyages, p. 289), Fouquet qu’il rencontre à Rome et qui lui fait part de son expérience en Chine (Voyages, p. 345 et 649), et surtout avec Castel. Leur amitié dure jusqu’au décès du président, qu’entoure une sorte de mystère. Comment les jésuites se sont-ils alors comportés ? À son chevet se sont trouvés, en effet, deux jésuites, Castel que Montesquieu a choisi comme confesseur, et Routh, que Darcet, un fidèle de Montesquieu, accuse d’un comportement indigne (voir C. Volpilhac-Auger, 2003, p. 234). Le jésuite donne une version bien différente dans une lettre adressée au nonce de Paris et insérée en 1767 dans le Dictionnaire anti-philosophique […] de Chaudon.

10Le jugement de Montesquieu sur les jésuites se nuance de quelques réserves. Plus qu’un désaccord théologique, il exprime un rejet des pratiques jésuites : « les jésuites défendent une bonne cause, le molinisme, par de bien mauvaises voies » (Pensées, no 730). Leur action aboutit parfois à de bons résultats : dans le domaine esthétique où existe un « culte que la religion catholique permet de rendre aux images » (De la manière gothique, OC, t. VIII, p. 98) ou dans le domaine scientifique : « les jésuites pour communiquer avec leurs missions et de l’une à l’autre ont fait des voyages avec des travaux immenses dont la géographie a profité » (Geographica, OC, t. XVI, p. 383). En Italie, il admire ce qui est « bon et rare » dans la collection de Kircher au Collège romain (Voyages, p. 245) ou il signale l’intérêt de la traduction d’une pièce chinoise par Prémare (Spicilège, no 554). Il consulte leurs ouvrages, glane dans les Mémoires de Trévoux des informations, retient l’analyse du beau, faite par Buffier (Pensées, no 272). Il se félicite de l’action de la Compagnie au Paraguay contre les « dévastations des Espagnols » : […] il sera toujours beau de gouverner les hommes en les rendant plus heureux.
Il est glorieux pour elle d’avoir été la première qui ait montré dans ces contrées l’idée de la religion jointe à celle de l’humanité. […] Elle a retiré des bois des peuples dispersés, elle leur a donné une subsistance assurée, elle les a vêtus ; et quand elle n’aurait fait par là qu’augmenter l’industrie parmi les hommes, elle aurait beaucoup fait. » (EL, IV, 6).

11Admirateur, d’une certaine manière, de l’énergie qui l’anime, il la présente de manière satirique : « J’entreprends un ouvrage de longue haleine : l’histoire de la Société est plus féconde en grands événements que celle des nations les plus belliqueuses. On y trouve une grande compagnie, dans une guerre continuelle contre un monde d’ennemis, attaquer et se défendre avec le même courage. Toujours obstinée dans les bons et dans les mauvais succès, elle profite des uns par son adresse et sait réparer les autres par sa fermeté. » (Pensées, no 237). Le ton devient plus pondéré pour affirmer : « Si les livres qui ont été faits contre les jésuites subsistent jusque dans l’avenir reculé et survivent aux jésuites mêmes, ceux qui les liront ne croiront-ils pas que les jésuites ont été des assassins, des gens noircis de crimes, et ne s’étonneront-ils pas qu’on ait pu les laisser vivre ? Ils ne s’imagineront pas sûrement qu’ils sont à peu près comme les autres religieux, comme les autres ecclésiastiques, comme les autres hommes » (Pensées, no 104).

Bibliographie

Geographica, OC, t. XVI, C. Volpilhac-Auger dir., 2007.

Défense de L’Esprit des lois, OC, t. VII, P. Rétat dir., 2010.

 

Paul Bastid, « Montesquieu et les jésuites », Actes du [colloque de Bordeaux, 1955], Bordeaux, Delmas, 1956, p. 305-325.

Robert Shackleton, Montesquieu. Biographie critique, Grenoble, PUG, 1977.

Louis Desgraves, Montesquieu, Paris, Mazarine,1986.

C. Volpilhac-Auger, Montesquieu, Paris, Presses universitaires de la Sorbonne, « Mémoire de la critique », 2003.

Pour citer cet article

Flamarion Edith , « Jésuites », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377616473/fr