Aristocratie

1Le terme aristocratie vient du grec aristoi (« les meilleurs »). Les définitions du gouvernement aristocratique que l’on trouve chez des auteurs grecs ou romains comme Platon, Aristote, Polybe et Cicéron, invoquent le gouvernement par un petit nombre choisi en vue du bien commun. Platon, par exemple, caractérise l’aristocratie comme un régime où émergent des individus supérieurs, aptes à exercer le pouvoir. Aristote soutient que l’aristocratie est le « gouvernement de tous les hommes de bien, quand ils sont majoritaires » (Les Politiques, 1286b4-5, p. 263).

2Bien que Montesquieu se soit profondément imprégné des écrits de Platon et d’Aristote durant les années 1730, et bien que les livres II à VIII de L’Esprit des lois révèlent l’influence de ces deux auteurs, Montesquieu ne les suit pas quand il définit l’aristocratie, car pour lui elle n’est pas le gouvernement d’individus supérieurs dotés d’un mérite naturel qui leur donne le droit d’exercer le pouvoir. Un commentateur de Montesquieu observe que pour lui l’aristocratie s’apparente à ce qu’Aristote décrivait sous le nom d’oligarchie (forme corrompue de l’aristocratie dans laquelle un petit nombre d’hommes gouverne en vue de leurs intérêts particuliers). Montesquieu considère que dans l’aristocratie, les intérêts des grands ne coïncident pas avec ceux du peuple ; la classe dirigeante devra donc déterminer la stratégie qui lui permettra de conserver le pouvoir et de dissimuler sa domination (Lowenthal 1962, p. 493 ; Carrithers, 1991).

3Dans l’une de ses Pensées, Montesquieu reconnaît qu’il ne fait pas partie de ceux qui jugent chimérique la République de Platon, puisque Sparte en a été le modèle (Pensées, no 1208). Plutôt que de suivre les classiques, Montesquieu fait cependant de la modération – et non de la sagesse, de la justice ou de la vertu morale – le principe des républiques aristocratiques. Ceux qui exercent le pouvoir, dans les aristocraties, ne gouvernent pas comme des philosophes-rois conformément à l’Idée du Bien, grâce à leur intelligence supérieure et à leur éducation. Ils gouvernent plutôt comme des êtres imparfaits, dont l’intérêt doit être contenu par des magistrats tyranniques, sur le modèle des éphores à Sparte ou des inquisiteurs d’État à Venise. Montesquieu peut être considéré à juste titre comme un moderne convaincu, qui dépouille l’aristocratie de ses oripeaux élitistes et de sa prétention morale (Binoche, p. 115 ; Carrithers, 2002 ; Manent, p. 11-49 ; Pangle, p. 236-237). Dans L’Esprit des lois, il s’inspire principalement, non de Platon et d’Aristote ou des modèles classiques de Sparte, Carthage ou Rome, mais plutôt de la Venise moderne, et dans une moindre mesure de Gênes, de Raguse, de Lucques et de la Pologne (Carrithers, 1991). Montesquieu s’appuie notamment sur l’Histoire du gouvernement de Venise d’Amelot de la Houssaye (1676), très critique à l’égard de cette république (Carrithers 1991, p. 250 ; Fink, p. 143).

4Au regard de la prédominance des républiques aristocratiques dans l’Antiquité et de leur persistance chez les modernes, il n’est pas surprenant que Montesquieu ait proposé une analyse approfondie de ce régime. Cependant, comme on le montrera plus loin, il n’éprouvait pas d’admiration particulière pour lui et ne croyait pas qu’il puisse fournir un modèle à suivre pour les modernes. Dans les livres II à VIII de L’Esprit des lois, il est loin d’en faire l’éloge ; au livre XI, il décrit les aristocraties italiennes contemporaines (qu’il a pu observer au cours de ses voyages) comme des exemples de despotisme.

Nature et principe des aristocraties

5L’aristocratie est la seconde forme de république envisagée par L’Esprit des lois. Alors que la démocratie est le régime où « le peuple en corps exerce la souveraine puissance », l’aristocratie est celui où seule « une partie du peuple » exerce le pouvoir (EL, II, 2). Montesquieu décrit ensuite les institutions de ce régime : les nobles en corps y « font les lois et […] les font exécuter », le peuple ne jouant aucun rôle politique. Dans toutes les aristocraties, sauf les plus petites, on trouve une assemblée des nobles et un sénat, dont le rôle est de régler « les affaires que le corps des nobles ne saurait décider » et de préparer « celles dont il décide ». On peut donc dire que « l’aristocratie est en quelque sorte dans le sénat, la démocratie dans le corps des nobles, et que le peuple n’est rien » (EL, II, 3).

6La difficulté majeure de l’aristocratie n’est pas de contenir le bas peuple mais plutôt de contrôler le pouvoir des nobles ; les seules magistratures que Montesquieu aborde en détail sont donc celles qui ont cette fonction, comme les éphores à Sparte ou les inquisiteurs d’État à Venise. Il ne dit rien de la nécessité d’un magistrat suprême comme le doge à Venise ou le gonfalonier à Florence, ou encore les consuls à Rome. Évoquant les magistratures en général, il indique que la plupart d’entre elles doivent être pourvues par élection plutôt que par tirage au sort. Dès lors que les magistrats, en tant que membres de la classe dirigeante, ne sont pas aimés du peuple, il n’y a pas de raison de supporter les inconvénients du tirage au sort et l’on peut compter sur le choix du peuple (EL, II, 2-3 ; Manin, p. 70-73). Quant à la durée des magistratures, Montesquieu soutient qu’elle doit être limitée, puisque « il faut compenser la grandeur de la puissance par la brièveté de sa durée » (EL, II, 3).

7Le principe du gouvernement s’avère plus important encore pour la stabilité du régime que les institutions. Montesquieu fait de la vertu politique le principe des aristocraties, reconnaissant cependant qu’habituellement dans ce régime, la vertu prend la forme de la modération. Néanmoins, il imagine une situation où le corps des nobles qui exerce le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif fait preuve d’une « grande vertu, qui fait que les nobles se trouvent en quelque façon égaux à leur peuple » ; cela permet la formation d’une « grande république » (III, 4). Même quand la vertu prend la forme de la modération, elle consiste toujours dans la volonté de faire prévaloir l’intérêt commun sur l’intérêt particulier. Autrement dit, la modération ne dérive pas d’« une lâcheté et d’une paresse de l’âme » (III, 4) ; elle ne doit donc pas être considérée (à l’encontre de ce qu’en dit Barckhausen, 1907, p. 58), comme un quatrième principe fondant une quatrième forme de gouvernement (Shackleton 1961, p. 273).

8Montesquieu suggère d’abord que dans une aristocratie, l’ensemble du peuple doit faire preuve de vertu (V, 8). Mais dans d’autres passages, il semble dire que seuls les membres du corps des nobles doivent être dévoués à l’État, puisque le peuple est contraint par les lois. Enfin, d’autres textes soutiennent qu’une « vertu moindre » nommée modération est plus facile à atteindre dans les régimes aristocratiques que la vertu dans les régimes démocratiques ; Montesquieu a donc fait de la modération « l’âme de ces gouvernements » (III, 4). Que la vertu conserve sa forme pure ou qu’elle soit réduite à la modération, sa fin est de permettre à la classe dirigeante de contenir son penchant naturel à s’exempter de la soumission aux lois et à ne les appliquer qu’au peuple (III, 4). La modération est requise dans l’aristocratie afin d’incliner le patriciat à dissimuler autant que possible sa supériorité politique et sociale, le but étant de favoriser l’attachement du peuple à un gouvernement qui l’exclut du pouvoir (V, 8).

9Malgré l’importance qu’il attribue aux principes du gouvernement, Montesquieu ne pense pas que la modération suffise à assurer la stabilité des aristocraties. En effet, il est besoin de magistratures tyranniques pour contrôler la noblesse : « Il faut qu’il y ait, pour un temps ou pour toujours, un magistrat qui fasse trembler les nobles, comme les éphores à Lacédémone, et les inquisiteurs d’État à Venise, magistratures qui ne sont soumises à aucunes formalités ». Il faut aussi des magistratures qui agissent de leur propre autorité et ne rendent de compte à personne, comme les censeurs à Rome (V, 8). Dans une démocratie, un dictateur peut se voir remettre un pouvoir temporaire lorsqu’une menace de sédition interne surgit, « parce que le peuple agit par sa fougue et non pas par ses desseins ». Dans les républiques aristocratiques, il faut plutôt une institution secrète et permanente, dès lors que le danger qui pèse sur la liberté provient des nobles dont les desseins demeurent cachés (II, 3).

Conservation des républiques aristocratiques

10Afin de préserver la stabilité du régime, la classe dirigeante doit dissimuler sa supériorité politique, sociale et économique : « Si le faste et la splendeur qui environnent les rois font une partie de leur puissance, la modestie et la simplicité des manières font la force des nobles aristocratiques » (V, 8, comme pour les citations suivantes). Le sens de l’honneur qui règne dans la noblesse des régimes monarchiques ne conviendra pas ici : les nobles des républiques aristocratiques doivent chercher à se mêler au peuple : « Quand ils n’affectent aucune distinction, quand ils se confondent avec le peuple, quand ils sont vêtus comme lui, quand ils lui font partager tous leurs plaisirs, il oublie sa faiblesse ». Les nobles ne doivent donc pas s’interdire de se marier dans le peuple, contrairement à une loi romaine, puisque cet interdit renforcerait l’arrogance au sein des grands et la haine au sein du peuple.

11En insistant ainsi sur la nécessité d’amoindrir la distance entre gouvernants et gouvernés, Montesquieu s’inscrit dans le sillage de la pensée classique. Sa conception s’inspire par exemple de la théorie aristotélicienne selon laquelle « non seulement certaines aristocraties mais aussi certaines oligarchies se maintiennent, non pas du fait que ces constitutions seraient stables par elles-mêmes, mais par le fait que ceux qui exercent les magistratures en usent bien à la fois avec ceux qui sont exclus de la vie politique et ceux qui appartiennent au corps des citoyens » (Les Politiques, V, 8, 1307b5, p. 374).

12Le maintien d’une certaine égalité au sein du corps des nobles fait également partie des conditions de conservation de l’aristocratie. La classe dirigeante ne doit être ni trop riche ni trop pauvre (V, 8). Afin d’empêcher « les richesses exorbitantes », il faut éviter le droit d’aînesse « afin que par le partage continuel des successions, les fortunes se remettent toujours dans l’égalité » (dans un passage biffé du manuscrit, OC, t. III, p. 69, il évoquait aussi, d’après Amelot de La Houssaye, l’interdiction pour les nobles « d’acquérir aucun fief en terre ferme »). Pour éviter son appauvrissement, elle doit être contrainte de payer ses dettes. Sans doute les aristocraties visent-elles une égalité bien moins rigoureuse que les démocraties ; mais les inégalités extrêmes entre les nobles et le peuple ou au sein de la noblesse même doivent être évitées autant que possible. De plus, les citoyens ordinaires n’ayant aucun rôle politique, « ce sera une chose trop heureuse […] si, par quelque voie indirecte, on fait sortir le peuple de son anéantissement » (II, 3). Montesquieu fait l’éloge de la Banque de Saint-Georges à Gênes : partiellement administrée par des membres éminents du peuple, elle « donne à celui-ci une certaine influence dans le gouvernement, qui en fait toute la prospérité » (II, 3). De la même façon, il loue le gouvernement vénitien d’avoir interdit à la noblesse de participer au commerce, car ses monopoles augmenteraient sa richesse de façon démesurée (V, 8). Certes, les nobles de Venise tentaient de contourner l’interdit, ce que Montesquieu ne dit pas (Amelot de La Houssaye, 1676, p. 60 ; Carrithers, 1991, p. 261), mais cela ne remet pas en cause son argumentation.

13S’assurer que la noblesse paye des impôts est également indispensable. Selon Montesquieu, il faut absolument éviter que la noblesse soit exemptée de tribut ; qu’elle y soit soumise, mais s’en exempte par fraude ; qu’ils le payent, mais le compensent en se faisant rémunérer excessivement « les emplois qu’ils exercent » ; enfin qu’ils ne soient pas exemptés de tributs mais considèrent le trésor public comme leur patrimoine. « Ce dernier cas est rare ; une aristocratie, en cas pareil, est le plus dur de tous les gouvernements » (V, 8). Montesquieu continue ainsi : « Pendant que Rome inclina vers l’aristocratie, elle évita très bien ces inconvénients » : les magistratures n’étaient pas rétribuées, et « les principaux de la République » furent taxés plus lourdement que les autres. Une telle politique put se développer à Rome car les patriciens ne contrôlaient pas l’impôt ; si ce n’était pas le cas, les nobles seraient « comme les princes des États despotiques, qui confisquent les biens de qui il leur plaît » (V, 8). Montesquieu suggère aussi que les distributions publiques au peuple et l’usage public des richesses contribuent beaucoup à la stabilité de ce régime : ainsi le peuple voit que la noblesse ne fait pas mauvais usage du trésor public (V, 8). Montesquieu semble d’accord avec Aristote : « Ce n’est pas tant d’être écartés du pouvoir qui irrite la majorité des gens (au contraire, ils sont contents si on leur permet de s’occuper à loisir de leurs affaires personnelles), que de penser que les magistrats pillent le bien public » (Les Politiques, 1308b16, p. 377)

Corruption des aristocraties

14Comme Machiavel, Montesquieu associe la corruption ou le déclin de chaque forme de gouvernement à l’affaiblissement de ses principes. Lorsque la modération est mise en péril, ce qui avait permis l’union dans l’État attise la dissension : « Dans ce cas la république ne subsiste qu’à l’égard des nobles, et entre eux seulement. Elle est dans le corps qui gouverne, et l’Etat despotique est dans le corps qui est gouverné ; ce qui fait les deux corps du monde les plus désunis » (VIII, 5).

15La corruption extrême est atteinte lorsque la classe dirigeante devient héréditaire : l’aristocratie se transforme en oligarchie. N’ayant plus besoin de l'approbation des gouvernés, la noblesse héréditaire ne gouverne plus en vue de l’intérêt commun, et les nobles « ne peuvent plus guère avoir de modération » (VIII, 5). Paradoxalement, à mesure que leur pouvoir s’accroît, leur position dans l’État s’affaiblit car les résistances à leur pouvoir augmentent. Montesquieu suggère que Venise a produit de très bonnes lois (dont, probablement, l’institution des inquisiteurs d’État) afin de maintenir la modération des nobles même quand leur statut fut devenu héréditaire, mais il reste sceptique sur la possibilité qu’un pouvoir oligarchique et héréditaire ne devienne pas arbitraire (VIII, 5).

16La préférence de Montesquieu pour une aristocratie élective plutôt qu’héréditaire était déjà manifeste dans les Considérations sur les […] Romains en 1734. L’ouvrage explore les raisons pour lesquelles le peuple de Rome était si rétif sous la domination des patriciens qui suivit l’expulsion des rois, concluant que, contrairement aux princes, « les nobles qui gouvernent sont sous les yeux de tous et ne sont pas si élevés que des comparaisons odieuses ne se fassent sans cesse » (viii, OC, t. II, p. 146). Cette prise de conscience conduit Montesquieu à préférer l’élection du gouvernement à une élite héréditaire : « Les républiques où la naissance ne donne aucune part au gouvernement sont à cet égard les plus heureuses ; car le peuple peut moins envier une autorité qu’il donne à qui il veut, et qu’il reprend à sa fantaisie » (ibid.).

Perspectives normatives

17En décrivant la nature, le principe, les lois et les mœurs des républiques aristocratiques, les livres II à VIII de L’Esprit des lois souscrivent à la science politique qui tente de comprendre les institutions plutôt que de les juger. Au livre XI cependant, Montesquieu envisage d’un regard critique les républiques aristocratiques, les comparant au système politique anglais. Quel que soit son enthousiasme de jeunesse pour les républiques, manifeste dans l’affirmation des Lettres persanes selon laquelle les républiques sont le « sanctuaire de l’honneur, de la réputation et de la vertu » (LP, 87 [89]), sa confrontation aux républiques réelles lors de son voyage en Italie en 1728-1729 le conduit à modifier radicalement son jugement (Voyages, passim). Dans les Considérations sur les […] Romains, il ne tente en rien de dissimuler son mépris pour les républiques italiennes de son temps : « Et parmi nous, les républiques d’Italie, qui se vantent de la perpétuité de leur gouvernement, ne doivent se vanter que de la perpétuité de leurs abus ; aussi n’ont-elles pas plus […] de liberté que Rome n’en eut du temps des décemvirs » (viii, p. 152).

18Montesquieu considère donc que l’aristocratie est inférieure à la démocratie : « plus une aristocratie approchera de la démocratie, plus elle sera parfaite ; et elle le deviendra moins, à mesure qu’elle approchera de la monarchie » (EL, II, 3). Un commentateur de Montesquieu en conclut que « le peuple obéit à ceux qui ont le pouvoir comme des sujets à un roi : elle [l’aristocratie] ressemble donc à une monarchie [cf. EL, III, 4]. Mais c’est une ressemblance trompeuse : une aristocratie qui copierait la monarchie tomberait dans les pires excès et, pour se corriger de ses travers, elle doit se rapprocher de la démocratie » ; la démocratie est, par conséquent, la « forme principale de la république » (Larrère 1979, p. 93 et 95). Ainsi « la plus imparfaite de toutes [les aristocraties] est celle où la partie du peuple qui obéit est dans l’esclavage civil de celle qui commande, comme l’aristocratie de Pologne, où les paysans sont esclaves de la noblesse » (II, 3). On comprend mieux que Montesquieu recommande que le peuple soit guidé par des tribuns afin de défendre ses intérêts, comme c’était le cas à Rome. En l’absence de tribuns, les lois elles-mêmes doivent protéger l’intérêt du peuple. Montesquieu ne compte donc pas sur la modération pour contrer les ambitions de la noblesse – quel que soit par ailleurs son éloge de la vertu de modération comme vertu cardinale du législateur (EL, XXIX, 1).

19Montesquieu ne considère pas, à l’instar d’Aristote, que les républiques aristocratiques soient nécessairement instables. Il croit même qu’elles sont plus stables que les démocraties : « Le gouvernement aristocratique a par lui-même une certaine force que la démocratie n’a pas. Les nobles y forment un corps qui, par sa prérogative et pour son intérêt particulier, réprime le peuple : il suffit qu’il y ait des lois pour qu’à cet égard elles soient exécutées » (III, 4). Ainsi les aristocraties peuvent éviter de tendre vers le pouvoir de la masse qui provoque l’instabilité des démocraties et confère au gouvernement de tous une si mauvaise réputation. Afin de parvenir à la stabilité, les aristocraties doivent cependant faire en sorte que la classe dominante n’opprime pas le peuple, de même qu’elle doit ménager des garde-fous contre l’abus de pouvoir des grands (Spector 2004, p. 48).

20Lorsqu’il esquisse le chapitre sur la constitution d’Angleterre après l’achèvement de son ouvrage sur Rome, Montesquieu adopte un point de vue très critique à l’égard des républiques aristocratiques, soutenant que les aristocraties italiennes portent atteinte à la liberté en ne séparant pas les pouvoirs. Il affirme qu’à Venise, les pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire sont du moins distribués entre « divers tribunaux qui se tempèrent » puisque le Grand Conseil fait les lois, les prégadis les font exécuter et les quaranties détiennent le pouvoir de juger (EL, XI, 6). Il conclut néanmoins que « le mal est que ces tribunaux différents sont formés par des magistrats du même corps ». À la différence de l’Angleterre, Venise ne possède pas de constitution mixte où les intérêts monarchique, aristocratique et démocratique sont représentés ; elle ne connaît qu’une classe de gouvernants, et ce corps héréditaire de nobles « peut ravager l’État par ses volontés générales, et, comme il a encore la puissance de juger, il peut détruire chaque citoyen par ses volontés particulières ». À Venise, la liberté est anéantie puisque « toute la puissance y est une ; et, quoiqu’il n’y ait point de pompe extérieure qui découvre un prince despotique, on le sent à chaque instant » (XI, 6).

21Sans doute Montesquieu considère-t-il que Venise a accompli ce que l’on pouvait attendre de mieux d’une aristocratie, mais dans un contexte où la France et l’Angleterre ont développé des régimes meilleurs. C’est dans le célèbre chapitre sur le système de la liberté en Angleterre que transparaît sa véritable attitude à l’égard de Venise ; et il est certain que désormais la réputation de Venise – et des républiques aristocratiques en général – était vouée au déclin. Au moment de la fondation de la république d’Amérique, le gouvernement de Venise était devenu un symbole de tyrannie. On cherchera en vain, parmi les interprètes américains, la moindre estime pour ce gouvernement pourtant jadis largement admiré (Storing 1981, II, p. 157 ; III, p. 59 ; IV, p. 252).

I/ Textes

Aristote, Les Politiques, trad. Pierre Pellegrin, Paris, GF, 1993.

Nicolas-Abraham Amelot de La Houssaye, Histoire du gouvernement de Venise, Paris, 1676.

Herbert J. Storing ed., The Complete Anti-Federalist, 7 vol., University of Chicago Press, 1981.

II/ Etudes

Henri Barckhausen, Montesquieu, ses idées et ses œuvres d’après les papiers de La Brède, Paris, Hachette, 1907 (réimpr. Genève, Slatkine, 2012).

Lawrence Meyer Levin, The Political Doctrine of Montesquieu’s Esprit des lois : Its Classical Background (1936), Westport, CT, Greenwood Press, 1973.

Robert Shackleton, Montesquieu. A Critical Biography, Oxford University Press, 1961.

Zera Fink, The Classical Republicans. An Essay in the Recovery of a Pattern of Thought in Seventeenth-Century England, Evanston (Il.), Northwestern University Press, 1962.

David Lowenthal, « Montesquieu and the Classics: Republican Government in The Spirit of the Laws », dans Ancients and Moderns, Essays in the Tradition of Political Philosophy in Honor of Leo Strauss, Joseph Cropsey dir., New York, Basic Books, 1964.

Thomas Pangle, Montesquieu’s Philosophy of Liberalism, Chicago, University of Chicago Press, 1973.

Catherine Larrère, « Les typologies des gouvernements chez Montesquieu » dans Textes et documents, Publication de la Faculté des lettres et sciences humaines de Clermont-Ferrand, 1979, p. 87-103 ; repris dans Revue Montesquieu 5 (2001), p. 157-172. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article327

David W. Carrithers, « Not So Virtuous Republics : Montesquieu, Venice, and the Theory of Aristocratic Republicanism », Journal of the History of Ideas 52/2 (Apr.-Jun. 1991), p. 245-268.

Bernard Manin, Principes du gouvernement représentatif, Paris, Calmann-Lévy, 1995 (The Principles of Representative Government, Cambridge University Press, 1997).

Bertrand Binoche, Introduction à De l’esprit des lois de Montesquieu, Paris, PUF, 1998.

Pierre Manent, La Cité de l’homme, Paris, Flammarion, 1997 (The City of Man, trad. Marc A. LePain, Princeton University Press, 1998).

Céline Spector, Montesquieu. Pouvoirs, richesses et sociétés, Paris, PUF, 2004.

, « Aristocratie », , dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377614761/fr