Espagne

1Après avoir évoqué l’Espagne sans ménagement dans les Lettres persanes, puis l’avoir critiquée et prise pour contre-exemple dans les Considérations sur les richesses de l’Espagne (vers 1727), et avant de l’invoquer sans détour dans les Réflexions sur la monarchie universelle (1734), Montesquieu lui réserve une place importante et singulière dans L’Esprit des lois. En suivant la méthode mais aussi le « dessein » de son grand œuvre, il s’avère donc profitable d’interroger le penseur politique sur ce sujet. Pour laisser de côté les saillies qu’après lecture de Las Casas, de Garcilaso de La Vega, el Inca, ou de l’abbé de Vayrac, cet homme des Lumières adresse à l’Espagne (LP, 75 [78]), il vaut mieux s’efforcer de comprendre et de restituer ici l’unité et la portée des analyses qu’elle suscite chez lui. Encore faut-il s’entendre sur l’objet étudié.

2Montesquieu par le terme d’Espagne désigne d’abord le royaume de Castille, puis le corps, tantôt immense, tantôt morcelé, dont elle demeure la tête (EL, IX, 9). Quant à l’Aragon, hormis le règne de Ferdinand, et son alliance avec Isabelle, il se signale dès le Moyen Âge, et jusqu’à 1640, par un caractère presque républicain, voire par son autonomie (EL, VII, 5 ; IX, 9). Il reste que l’Espagne moderne, dont ils forment ensemble le noyau, se définit bien comme une monarchie. Elle ne saurait être considérée pour plusieurs raisons comme un État despotique, au sens strict du terme. En premier lieu, la « crainte » ne meut pas son « gouvernement », le « point d’honneur » s’y trouvant porté à l’excès. Son esprit conquérant la distingue en outre d’un régime nécessairement replié sur soi (EL, IX, 4). Enfin, la religion catholique, qui la gouverne sans partage, ne s’accorde pas à l’esprit du despotisme, quoique, par ailleurs, elle ne souffre pas davantage l’esprit d’indépendance (EL, XXIV, 3).

3La monarchie espagnole préoccupe néanmoins Montesquieu parce qu’elle incarne plus qu’aucune autre, dans l’histoire récente, le type des « monarchies qui vont au despotisme » (Felice, 1995). Ce régime « absolu » s’est mis en place et renforcé de siècle en siècle, de Ferdinand à Philippe II, jusqu’au ministère d’Olivarez, sorte de Richelieu espagnol selon l’auteur. Des deux côtés des Pyrénées, du reste, cette tendance avoue une seule et même cause, la suppression des « pouvoirs intermédiaires », c’est-à-dire les privilèges des villes, des corps, des ordres. Dans le cas de l’Espagne, toutefois, le mal paraît plus avancé puisqu’un autre « mal », la puissance de l’Église, y fait figure de bien, et de « barrière » (EL, II, 4).

4À cette première approche, il convient d’ajouter deux traits accidentels, mais qui ont acquis un poids décisif. Grâce au jeu des successions et à la découverte des Indes occidentales (Réflexions sur la monarchie universelle, XVI), double source de puissance, l’Espagne, dont le destin dès lors se confond longtemps avec celui de « la Maison d’Autriche », a renforcé en elle la tendance à peine mentionnée, car « un grand empire suppose une autorité despotique » (EL, VIII, 19). Désormais, son histoire et sa place ont été liées à celles de l’Amérique espagnole. Sur ce chapitre, Montesquieu, comme tout son siècle, souligne à satiété les horreurs et les erreurs de la conquête : destruction des Indes par une troupe de brigands fanatiques, violation des principes du droit des gens, exploitation des indigènes. Après avoir ravagé l’Amérique, c’est d’ailleurs elle-même que l’Espagne a sinon détruite, du moins ruinée au point de se voir conduite à la dépendance face à ses propres colonies (EL, XXI, 22), comme à la tutelle d’autres nations européennes (Pensées, no 2220). À cet égard, l’extraction des métaux « précieux », leur afflux en métropole, et l’erreur des politiques espagnols sur leur nature constituent le nœud de l’affaire. Cette méprise paraît si grave à Montesquieu qu’il lui consacre une étude isolée en 1724, ces Considérations sur les richesses de l’Espagne, qu’à défaut de publier, il répète, en les condensant, au livre XXI de L’Esprit des lois, vingt ans plus tard.

5Ainsi, bien qu’elle l’embrasse sous plusieurs aspects, la réflexion de Montesquieu sur l’Espagne des Habsbourg concerne principalement l’illusion « bullioniste » et « chrysohédoniste » que ces rois ont nourrie. Si elle mérite tant d’attention à ses yeux, c’est qu’elle enseigne par l’absurde la vraie nature des monnaies, la distinction capitale des « richesses de fiction », de signe, voire d’« accident », et de la prospérité réelle qui provient du travail, ou de « l’industrie » des sujets. Elle indique aussi une pensée et surtout une pratique économique plus avisée. Au demeurant, les rois d’Espagne ont négligé l’Espagne proprement dite, sa population, et son territoire, désert et désolé selon l’écrivain (LP, 75 [78] et 108 [112]). Sans doute y auraient-ils mieux veillé s’ils n’avaient pas tant rêvé à l’établissement, en Europe, de la « monarchie universelle », c’est-à-dire de l’empire.

6Si donc les deux faits signalés plus haut peuvent être retenus comme étant accidentels, il importe au contraire de voir le lien direct et nécessaire qui unit leur double effet, qu’une des Lettres persanes mentionne de concert : la « fausse opulence » et la « grandeur accablante » du royaume à son apogée (LP, 130 [136]). Car la politique monétaire et financière des Habsbourgs n’est pas seulement viciée dans sa forme, elle l’est encore dans sa fin. Comme celle de Louis XIV plus tard, elle se trouve en effet tout entière ordonnée à la conduite de guerres perpétuelles, guerres offensives en l’occurrence et tendues vers un projet impérialiste. Il ne faut donc pas être surpris de voir l’Espagne occuper une place centrale dans une œuvre que Montesquieu conçut comme une sorte d’appendice aux Romains. L’écrivain lui prête du reste tous les défauts de Rome — esprit de conquête, destruction, colonisation assimilatrice — sans lui reconnaître la « vaste ambition » de celle-ci, ni la « grandeur » de ses « idées » (EL, XIX, 9). Surtout, il saisit l’exemple espagnol pour marquer le changement des temps. Un tel projet n’a plus de sens dans un temps et dans une Europe où « les peuples tous policés » sont « les membres d’une grande République » (Réflexions sur la monarchie universelle, II).

7On le voit, la pensée de Montesquieu manifeste un esprit de suite irréprochable : ce que les Lettres persanes dénoncent, les Considérations sur les richesses de l’Espagne puis les Réflexions sur la monarchie universelle au cours de la décennie 1725-1735 l’expliquent en détail. Il restait à intégrer ces traits dans un cadre plus vaste encore. LEsprit des lois, paru exactement un siècle après le traité de Westphalie, allait s’en acquitter pleinement.

8Il convient cependant de comprendre à présent l’Espagne, non plus seulement comme l’ensemble mouvant étudié jusqu’ici, mais comme un « pays », un « peuple », une « nation », enfin un « État », toutes notions liées mais distinctes. Or, chacune de ces réalités paraît au moins frappée d’un « vice intérieur », voire d’un « mal incurable ».

9Le pays pourtant, à côté de ses ressources et de ses accès à deux mers, présente bien des atouts, sa « grandeur relative » le prédisposant à une défense efficace (EL, IX, 6). Le peuple, quant à lui, ce « nombre d’hommes » qui obsède Montesquieu, n’a que trop pâti des effets conjugués de la conquête et des guerres, de l’émigration américaine, et de la présence excessive du clergé séparé, « famille perpétuelle », mais stérile (EL, XXIV). Quant à la nation espagnole, elle se distingue par une qualité, la « bonne foi », qui ne convient pas aux relations de commerce (EL, XIX, 10).

10L’État, pour finir, semble accablé de tares : d’une constitution très autoritaire, il n’a presque rien retenu du « gouvernement gothique », ce préambule médiéval à la distribution des pouvoirs d’où sort la liberté (EL, XI). Excessivement porté à l’uniformisation, religieuse surtout, il a donné en expulsant tour à tour Maures et Juifs un exemple de politique inepte et pernicieuse qu’allait suivre Louis XIV en révoquant l’édit de Nantes (LP, 58 [60] et 117 [121]). Par ailleurs, donnant les « charges » au lieu de les vendre, il alimente l’esprit courtisan plus que l’ambition légitime, ce qui peut aussi expliquer l’absence ou la faiblesse d’une noblesse de robe si bénéfique de ce côté-ci des Pyrénées (EL, V, 19 ; XX, 22). Faute d’investissements et de développement commercial enfin, les richesses passent dans les mains du roi sans profiter à ses sujets, accablés au contraire par les impôts, pendant que l’État lui-même suffoque sous les emprunts. Cette question de la dette publique, il est bon de le signaler, motivait, dans la France de 1715, les premiers écrits de Montesquieu.

11L’Espagne contemporaine se présente ainsi comme une société malade, qui continue d’exhiber une inégalité sociale criante. De fait, la terre s’y trouve détenue par une poignée d’hommes, la noblesse et surtout le clergé, régulier en particulier. Celui-ci, sous couvert de « droits de mainmorte », y perpétue une injustice majeure dans la propriété des biens, comme dans la pratique fiscale.

12Le clergé séculier, de son côté, mais particulièrement le tribunal de l’Inquisition, éloquemment dénoncé, noircissent encore ce pays du côté de ce qui, pour l’auteur de L’Esprit des lois, intéresse « le genre humain plus qu’aucune chose qu’il y ait au monde » (EL, XI, 2). Car, sous la question de la justice, c’est de la liberté elle-même qu’il est question (EL, XII), et le libéralisme de Montesquieu, entendu ici au sens initial, se forge en partie contre la confusion religieuse, héritée du « tribunal de la pénitence », qu’il observe en Espagne. De fait, la persécution des pensées, quand les actes seuls doivent être poursuivis, contrarie de front la justice pénale qu’il promeut.

13Il reste, ces remarques faites, à se pencher sur les traits de l’esprit qui anime ce corps malade, avant d’indiquer l’histoire qui explique ces lois.

14La pensée de Montesquieu, c’est connu, accorde une importance centrale au concept d’« esprit général », esprit plus général, de fait, que le « principe » qui meut chaque régime (EL, III et XIX). Or, l’esprit de la nation espagnole ne comporte, dans les « choses » qui le composent autant que dans ses « effets », à peu près rien qui puisse mener l’Espagne à la puissance et à la prospérité, buts légitimes de toute politique pour le penseur. Le « climat », la « religion », les « lois », les « maximes du gouvernement », les « exemples des choses passées », les « mœurs » et les « manières » (EL, XIX, 4), ce sont ici, respectivement, une chaleur portant à l’inaction, une « superstition furieuse », la confusion des juridictions politique et religieuse, une inclination confirmée vers l’absolutisme, l’esprit de conquête, une jalousie amoureuse enfin qui se noue très bien aux excès du point d’honneur. La paresse et l’orgueil naissent ensemble de cet esprit, lesquels s’appellent et se produisent encore l’une l’autre. L’homme de Montesquieu étant ou devant être action, travail, industrie, il n’existe pas de pire « ressort » que cet orgueil destructeur, qui engendre en outre une paresse ruineuse pour tous.

15Qui tente maintenant de s’expliquer la formation de cet esprit, au moins dans ses grandes lignes, doit se rappeler une leçon capitale de l’Essai que Montesquieu consacrait entre 1734 et 1739 aux « causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères » : les causes morales l’emportent sur les causes physiques. Ces dernières ne suffiraient donc pas à rendre compte du caractère espagnol dans son intégralité. Au reste, le penseur politique ne présente jamais l’Espagne comme un cas parmi d’autres de ce Midi qu’il juge condamné à la servitude par son climat. Sous ce rapport, l’Espagne n’appartient pour lui qu’au midi de l’Europe, qui demeure encore « tempéré » (EL, XVII, 3). Si la force des passions et de l’imagination tient assurément à son climat propre, l’Espagne n’est pas l’Inde.

16Ainsi les causes morales et l’histoire expliquent davantage ces « lois ». Or, il faut sans doute chercher la clé de cette histoire dans les origines wisigothiques de la nation. Dès le siècle des rois Récarède et Récessuinde, en effet, Montesquieu voit poindre une exception espagnole, qui confère à cette nation de nombreux traits d’une « Rome » qu’il redoute, celle de l’empire d’Orient, brocardé dans les derniers chapitres des Romains : là prirent racine le pouvoir des évêques, la confusion toute byzantine de l’empire et du sacerdoce, l’unification juridique des diverses lois en un seul « code ». La sixième partie de L’Esprit des lois y revient souvent. L’esprit d’obéissance accompagnant le catholicisme, d’un côté, de l’autre un génie militaire forgé dans la Reconquête, ont achevé de modeler le caractère de l’Espagne, pour la fermer aux nouveautés de la Réforme et de l’esprit moderne, et la conduire à l’attitude que l’on a dite, en Europe comme dans les « Indes ».

17En conclusion, si Montesquieu tient vraiment l’Espagne pour le « peuple » d’Europe occidentale qui s’est le moins bien prévalu « de ces trois grandes choses, la religion, le commerce et la liberté », à l’inverse de l’Angleterre (EL, XX, 6 [7]), il est légitime que les analystes, s’interrogeant sur le statut de cet exemple dans l’œuvre entière, oscillent entre visée scientifique (Felice, 1995) et visée polémique (Iglesias, 1989), d’autant que les Pensées et la correspondance de Montesquieu révèlent un témoin bien informé du relèvement de l’Espagne des Bourbons, sous l’égide de ministres comme Alberoni ou Ensenada.

18Il faudrait donc tenir compte du style et du genre des œuvres diverses avant d’avancer une réponse, mais ce serait là traiter plutôt de la figure de l’Espagne. Tel n’était pas l’objet du présent article, qui peut toutefois y préparer.

, « Espagne », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377597760/fr