Colonies

Guillaume Barrera

[en]

1Hannon « laissait, dans les endroits propres au commerce, des familles carthaginoises […] » (EL, XXI, 8 [11]). De tels « établissements », c’est là d’abord ce que Montesquieu nomme des « colonies ». Il emploie donc ce terme avant qu’il n’en vienne à signifier l’occupation politique et militaire de terres étrangères visant à l’exploitation de leurs ressources et à « civiliser » leurs habitants. De fait, les expressions « coloniser », « colonisateur », ou « colonialisme » n’apparaîtront qu’après sa mort, vers 1770. Il en sera de même pour la colonisation. De 1700 à 1748, l’expansion européenne peut bien se confirmer aux Amériques, en Inde, le long de l’Afrique, il n’est pas question d’empire colonial au sens où l’entendront les deux siècles suivants. Seule l’Amérique espagnole peut-être s’en rapproche. Pour le reste, les possessions d’outre-mer, françaises et anglaises en particulier, n’offrent pas un visage uniforme. Elles rassemblent des domaines de la Couronne, des concessions aux compagnies, des propriétés quasi privées sous tutelle, enfin de simples comptoirs. Surtout l’État délègue le plus souvent le soin de mettre ces terres en valeur. En un mot, Montesquieu ne vit pas à l’ère des empires blancs, mais au temps des compagnies.

2À cet égard, il s’inscrit dans son époque, que sa pensée reflète et cautionne en partie. Peu favorable au prosélytisme religieux, il n’encourage pas si vivement la propagation des « Lumières ». L’extension du commerce et de la puissance navale lui paraît la meilleure raison de former des colonies, sinon les seules désormais. Il défend donc sans détour le système de l’Exclusif au profit des métropoles. Enfin, sa position particulière marque une ambivalence notable : d’un côté, une intelligence très anglaise du fait qu’il doit sans doute à son origine propre (le grand commerce profita surtout au littoral atlantique du royaume), de l’autre, ce faible enthousiasme commun à l’opinion française du temps pour l’expansion outre-mer. À s’en tenir là, Montesquieu ne ferait qu’exprimer, en apparence, les intérêts et les opinions caractéristiques d’un négociant bordelais.

3Mais ce négociant-là a médité quarante années sur l’histoire universelle, avec une constance et une ampleur égales. La question coloniale, pour s’en tenir à elle, est au cœur des Considérations sur les richesses de l’Espagne, des Considérations sur les […] Romains et des Réflexions sur la monarchie universelle, c’est-à-dire sur l’empire, toutes œuvres écrites dans les années 1727 à 1734. En marge de L’Esprit des lois enfin, Montesquieu avait recueilli des ébauches de réflexion exclues de l’édition définitive, mais riches en leçons. Publiés ordinairement en annexe, ces papiers témoignent d’un souci de classification précieux (L’Atelier de Montesquieu, 2001 ; republié dans Dossier de L’Esprit des lois, OC, t. IV, 2008). Afin de restituer maintenant cette pensée dans sa cohérence et sa continuité, rien ne vaut le double précepte de l’auteur : « Il faut éclairer l’histoire par les lois, et les lois par l’histoire » (EL, XXXI, 2). Ici, toutefois, l’examen du fait colonial, de ses causes et de ses effets, précédera la définition générale et la typologie qu’il nécessite.

4L’expansion, la migration, l’établissement de peuples sur des terres nouvelles, découvertes, conquises ou concédées, voilà qui remonte loin et ne cesse pas. Afin d’expliquer ce phénomène, Montesquieu invoque d’abord la nécessité qui, à son tour, s’enracine dans le climat, la démographie, la nature de la conquête ou celle des thalassocraties.

5En ce qui concerne la première cause, une leçon se dégage clairement des livres XIV et XVII de L’Esprit des lois : Montesquieu tenait pour peu probable que des nations méridionales conquièrent le nord et s’y établissent durablement.

6Le « nombre d’hommes » explique aussi la colonisation. L’essaimage de citoyens grecs en Asie mineure, en Italie, en Sicile, ou les migrations germaniques lors du déclin de l’Empire romain, par exemple, ont répondu à la nécessité de libérer une cité, voire une terre d’un excès d’habitants. Mais cette nécessité appartient aux temps anciens dans l’opinion de Montesquieu. À l’en croire, la terre ne cesserait de se dépeupler, ce qui remet en cause un tel projet. Les colonies d’indésirables ou de fugitifs chassés par l’intolérance religieuse, phénomène proprement moderne, sont d’ailleurs un type plus durable de colonisation.

7En troisième lieu, la colonisation suit souvent la conquête. Il existe en effet peu d’autres moyens de la conserver. Montesquieu réunit sous ce chef les cités macédoniennes ou juives fondées par Alexandre, les colonies de vétérans disposées au long du limes comme les vice-royautés espagnoles qui ont supplanté en Amérique « deux grands empires » et d’autres « grands royaumes » précolombiens. Conquête et colonisation reposent souvent sur une supériorité tactique et scientifique comme les Gaulois ou les Mexicains l’ont appris à leurs dépens.

8Enfin, les cités ou républiques maritimes comme Tyr, Athènes, Venise, la Hollande, n’ont pu manquer de fonder des comptoirs puisqu’elles devaient « tirer leur subsistance » de « tout l’univers » (EL, XX, 5). Ici les emporia, les comptoirs, les havres de relâche, ont formé un véritable empire en se liant, mais un empire maritime, qui se distingue foncièrement de l’empire terrestre.

9Dans L’Esprit des lois, Montesquieu évoque avec éloquence, à dix livres de distance, l’une et l’autre de ces deux dernières sortes de colonies. Les premières figurent dans les chapitres consacrés à « la force » défensive et surtout offensive (EL, IX et X), c’est-à-dire en partie à la guerre et à ses suites, les secondes au livre XXI, qui traite des « révolutions » d’un commerce dont le propre « est de porter à la paix ». Si le sens originel du terme « colonie » renvoie à la terre, la colonie privilégiée par Montesquieu se tient le plus souvent au bord de la mer.

10En outre, l’écrivain politique ne s’en est pas tenu à l’examen des faits. Les faits deviennent bientôt des types qui se caractérisent et se distinguent avec netteté dans les années 1731-1734, au cours desquelles Montesquieu rédige ses Considérations sur les […] Romains et ses Réflexions sur la monarchie universelle. À partir de 1740, Montesquieu sépare enfin dans ses manuscrits les colonies de conquête des colonies de commerce, et de peuplement (Dossier de L’Esprit des lois, Dossier 2506/6, OC, t. IV, p. 763-783).

11Les premières visent à l’occupation des terres, au maintien de l’influence métropolitaine par la force armée, à l’exploitation des ressources fiscales, agricoles voire minières des pays soumis par une présence simultanée de troupes, de fonctionnaires, mais d’abord, de colons destinés à prendre souche. Ces derniers constituent au sens propre la colonie qui doit s’entendre ensuite comme administration directe.

12Les colonies de peuplements ne se confondent pas avec celles-ci, auxquelles il leur arrive pourtant de ressembler. Si elles conservent parfois un lien direct avec leur métropole, elles peuvent aussi déboucher sur la fondation d’États indépendants, sans passer par la conquête. Quoi qu’il en soit, Montesquieu souligne toujours la nouveauté radicale de ces États : c’est cet « extraordinaire » de la Pennsylvanie (EL, IV, 6) ou la constitution de la féodalité sur les ruines de l’Empire, par l’effet de lois qui ne « tenaient » pas « à celles que l’on avait connues jusqu’alors », « événement arrivé une fois dans le monde » (EL, XXX, 1).

13De son côté, la colonie de commerce ne cherche qu’à étendre le négoce en instaurant des comptoirs et des concessions sur les grandes voies d’échange d’« effets mobiliers », sans tendre nécessairement au peuplement, ni même à la domination politique. Il n’a cependant pas échappé à Montesquieu que les richesses conduisent à la puissance, celle-ci à l’ambition et cette dernière au goût de la domination : Carthage en est l’exemple majeur. Ce type de colonisation n’en reste pas moins distinct des deux autres.

14Il faut donc garder en mémoire deux leçons. En premier lieu, les types de colonies ne se distinguent pas seulement, mais s’opposent : d’un côté, les colonies de conquête, de l’autre, les colonies de commerce. Dans l’intérêt des puissances contemporaines portées au second, et du « gouvernement » qui les anime, l’historien critique les erreurs de certaines cités commerçantes de l’Antiquité, éprises d’hégémonie au point de se rendre odieuses envers leurs administrés (Romains, iv). Sans nommer Venise, le penseur reconnaît d’un autre côté, que l’invention des « compagnies commerçantes » en délestant l’État du poids de la colonisation, forme, au sein de ce type même, une variante décidément nouvelle (EL, XXI, 17 [21]) qui marque plus clairement la finalité même de colonies moins que jamais conquérantes. Or ce ne peut être là que des « vues » de « peuples » « raffinés ». Il paraît donc légitime de mettre en parallèle la distinction entre les colonies de conquête et de commerce et l’opposition des temps, antiques et modernes.

15Il est vrai enfin que ces deux réalités, conquête et commerce, ne se repoussent pas tant, que l’une ne soit en mesure d’engendrer l’autre à l’occasion. Du vivant même de Montesquieu, des positions de relais ou de comptoirs sont ainsi devenues des colonies de peuplement, voire de conquêtes. Après les îles Mascareignes (actuellement île de la Réunion et île Maurice) colonisées à partir de 1735, sous l’égide de La Bourdonnais, par des colons de métropole et des esclaves d’Afrique et d’Inde avec une agriculture vivrière, des épices et des plantations, l’Inde, où s’affaisse l’empire du « grand Moghol », devient au milieu du siècle le théâtre d’opérations importantes, destinées à établir de vastes protectorats au profit de la France et de l’Angleterre. La cause de cette expansion est au moins triple. Outre des raisons démographiques, elle se fonde sur le projet d’exploiter le sol, et non plus le sous-sol, comme sur le souci de prélever l’impôt sur de nouveaux sujets.

16D’autre part, la conquête peut préparer l’extension du commerce quand elle n’est pas menée par une « nation destructrice », mais par une « nation industrieuse ». Une question capitale qui complète le chapitre 13 [14] du livre X, consacré aux mérites du conquérant, dit assez l’opinion du penseur à cet égard : « Il est vrai qu’Alexandre conquit les Indes, mais faut-il conquérir un pays pour y négocier ? » (EL, XXI, 7 [8]).

17En second lieu, la réflexion de Montesquieu sur la diversité des colonies et sur leurs causes ne le conduit pas à une condamnation de principe du phénomène lui-même, même s’il a le mérite de proclamer dès 1721 que la grande déportation des Noirs vers l’Amérique a sévèrement affaibli l’ouest du continent africain (LP, 114 [118]). Dans l’une des Lettres persanes déjà, où elle paraît la plus virulente, la critique ne porte proprement que sur l’idée « d’empire », et s’accompagne d’une nuance, sur les colonies de commerce (LP, 117 [121]). En effet, Montesquieu n’est pas Raynal. Le rejet de l’empire, quant à lui, déjà sensible dès 1721, devient massif après 1734. L’écrivain continue à juger sévèrement les colonies de conquête fondées dans ce qu’il appelle « l’orgueil de la domination ». Il ne condamne pas seulement leur manière, il déplore aussi leurs conséquences, néfastes jusque pour la métropole. C’est cet arbre qui se dessèche à mesure qu’il s’étend : ces colonies, en un mot, pâtissent toujours à ses yeux d’un vice immanent. Rien ne vaut la lecture des Romains pour comprendre son point de vue.

18Dans le cas de Rome, la colonie, au sens littéral, prépare la colonisation au sens large, laquelle désigne la réduction des terres et royaumes conquis au rang de « provinces ». Il est vrai que les Romains, afin de s’assurer de leurs conquêtes à moindres frais, ont d’abord pratiqué en maîtres une administration indirecte, insensible, recourant aux alliances, ou à des rapports féodaux avant la lettre. S’en seraient-ils tenus là qu’ils auraient offert un modèle de ce patrocinium (protectorat) que les contemporains anglais de Montesquieu opposaient à l’imperium, en empruntant la distinction à Cicéron (De officiis, II, 27).

19Cette qualité mise à part, Montesquieu dresse un bilan très négatif de la conquête romaine qu’une seule des Lettres persanes résume en trois points : différence injuste entre citoyens et sujets conquis, autorité excessive des gouverneurs et pillage des nations (LP, 125 [131]). Dans les Romains, Montesquieu ne mentionne même pas l’édit de Caracalla (212 apr. J.-C.), dont un article des Pensées livre sèchement le motif : « C’était pour augmenter le fisc » (Pensées, n° 2191). En revanche, il montre bien que la grandeur de l’empire puis celle de la Ville, l’extension excessive du « droit de bourgeoisie », ou droit de cité, ont eu raison de la République.

20Le jugement des Romains est encore aggravé et généralisé par L’Esprit des lois. « Un grand empire », peut-on lire, « suppose une autorité despotique » (EL, VIII, 19). Autant dire que par la colonisation, une république, à moins peut-être de former une confédération authentique, est acculée à ce dilemme : soit elle se dissout et change de nature et de principe, par l’excès de puissance de l’État ou le trop grand nombre de citoyens, soit elle se rend odieuse par son administration coloniale, en contraste criant avec son gouvernement propre (livre IX). Dans un sens, Rome a cumulé les deux et l’accusation de Montesquieu culmine au livre XI, où il traite des chevaliers, et de ces préteurs et proconsuls qui devinrent dans les provinces « les bachas de la République » (EL, XI, 19).

21L’historien ne loue donc pas la grandeur de l’œuvre générale. Quand Voltaire, qui le lui reproche assez, admire, avant Gibbon, la civilisation et le génie de l’organisation imposée aux barbares, Montesquieu explique, en réponse à une question de son correspondant anglais, Domville « sur la durée du gouvernement anglais », que la colonisation britannique favorise des richesses fondées sur le travail et le commerce, tandis que la colonisation romaine engendrait des fortunes à la Salluste (Pensées, no 1960, datée de 1749). En outre, il oppose l’uniformité des mœurs imposée par la conquête à la communication pacifique, du début à la fin de son œuvre.

22Montesquieu s’inscrit donc bien dans l’histoire des idées retracée par Anthony Pagden (1995). Érigeant l’histoire romaine en contre-exemple, il rejette sa répétition castillane, observant dans les deux cas un déplacement identique du centre de gravité aux dépens de la métropole. Il annoncerait donc Adam Smith ou Turgot, prompts à exalter l’histoire de la Grèce s’il ne critiquait pas, de façon plus radicale encore, le goût d’Athènes pour la domination. En somme, les républiques modernes, hollandaise et anglaise surtout, n’ont guère besoin de patronage : leur propre succès suffit.

23Cette réflexion confirme en tous les cas le changement de repères qui mène d’un modèle impérial — conquête doublée d’évangélisation — au « calcul des bénéfices » (Pagden 1995, chap. vi). Ici, le commerce forme le lien qui suppose la puissance navale, source de richesse et de puissance. Seul l’« empire de la mer », à cet égard, trouverait grâce aux yeux du penseur (EL, XIX, 27). Enfin, la juxtaposition dans ses manuscrits des titres « fédérations » et « colonies », prouve assez qu’il visait à substituer cette sorte d’alliance au lien de dépendance propre à la « monarchie universelle ». Autant dire que se croisent, exemplairement dans sa pensée, ce que son temps rejette ou, au contraire, projette encore.

24L’exemple romain, quoi qu’il en soit, dégoûterait tout conquérant raisonnable et discréditerait toute colonisation. Pourtant, d’autres colonies ont porté des fruits décisifs et bénéfiques. Montesquieu insiste sur la dette que la plupart des grandes nations ont contractée à l’égard d’une autre, la Grèce auprès de l’Égypte, l’Europe occidentale dans son ensemble à l’endroit des cités grecques puis des tribus germaines. La charge contre les colonies de conquête dans la Lettre 121 (126) des Persanes, par exemple, précède de peu l’éloge de cet « esprit de liberté » qui passa de Grèce en Méditerranée occidentale (LP, 125 [131]).

25La même lettre rappelle que la liberté, étouffée par l’Empire, renaquit sous l’effet des invasions germaniques. Or devant ce legs, cet esprit caractérisé par les limites imposées à la puissance royale, la législation confiée à l’assemblée de la « nation », et l’impossibilité pour le prince de lever l’impôt sans l’accord de celle-ci, il n’est pas exagéré de dire qu’il a passé des « bois de Germanie » en Angleterre, puis d’Angleterre sur les rives du Nouveau Monde par le biais de colonies. En tout cas, Montesquieu le répète clairement : toute colonisation n’est donc pas mauvaise pour lui.

26On comprend mieux son effort pour opposer deux types majeurs de colonies. Il n’en reste pas moins que la force et la domination n’ont pas défini les seules provinces romaines : elles font même partie de toute expérience coloniale. Au pire, les colonies entrent dans un empire « terrestre » où, d’une certaine manière, elles se fondent ; au mieux, elles forment une « fédération » (Larrère, 1995). La fédération la meilleure consistant, somme toute, en une espèce de démocratie, elle équivaudrait en fait à une suppression du statut colonial proprement dit : c’est ce qui se dégage des manuscrits déjà cités. Certes, Montesquieu range au nombre des confédérations une relation politique qui mériterait aujourd’hui le qualificatif de « colonial » (comme entre Italiens et Romains, Irlande et Angleterre). Mais c’est là un fruit de la conquête, et cette « confédération monarchique » qui réunit plus qu’elle n’unit des peuples ou des États, ne forme pas une convention égale et libre. Elle se situe à mi-distance des républiques fédératives et des relations classiques, entre la métropole et ses colonies. Montesquieu la juge rudement : « […] c’est une souveraine imperfection lorsque la constitution est monarchique […] » (OC, t. IV, p. 770).

27L’étude des colonies demeure ainsi une réflexion sur la domination : quel que soit le type de colonies traité par Montesquieu, il est toujours question de « dépendance » et de « subsistance ». Cette domination, à son tour, s’avère à la fois économique, politique et culturelle. Même les compagnies commerçantes qu’il loue dans cette fonction ne pratiquent pas uniquement le négoce, à son époque. Pour y parvenir au mieux de leurs intérêts, elles lèvent aussi l’impôt, rendent la justice, battent monnaie, et disposent de troupes, parfois telles qu’elles soumettent des rois (LP, 130 [136]).

28Le phénomène colonial concerne par ailleurs plusieurs ordres de lois comme « la force » (livres IX et X), « le commerce » (livres XX et XXI), et enfin « le nombre des habitants » (XXIII). Il ne reste donc maintenant qu’à restituer le jugement complet que Montesquieu porte sur elles.

29En premier lieu, on ne saurait dire si les colonies sont profitables sans demander à qui. La réponse, au temps de Montesquieu surtout, doit embrasser les intérêts de trois acteurs distincts : la métropole, les colons et les sujets des colons, très souvent esclaves, ou dépourvus de droits. À la fin du siècle et au début du suivant, l’émancipation des colonies allait être conduite au nom des colons pour des raisons anticolonialistes brandies contre les métropoles, mais certainement pas au profit des « indigènes ». Montesquieu, quant à lui, privilégie les intérêts des métropoles au chapitre 17 (21) du livre XXI. Mais il se montre également sensible au sort des anciens autochtones ou des nouveaux. En prenant la nature du climat comme argument afin d’expliquer toutefois ce travail forcé qu’Aristote avait justifié par la nature des hommes, il donnait raison aux colons des Antilles (Ghachem, 1999).

30Considérant les colonies d’un point de vue strictement politique cette fois, Montesquieu juge les régimes monarchiques et républicains, par souci de gloire ou par goût des « grandes entreprises », plus enclins à la colonisation qu’un despotisme replié sur lui-même. Mais le caractère foncier ou territorial de presque toute colonie engendre de graves inconvénients pour ces deux régimes : la difficulté de gouverner un empire avec modération, la perte de citoyens qu’il provoque, en sont les principaux. Le contraste des régimes, en métropole et dans les provinces, alimente aussi une haine qui nuit à la force et à l’union de l’ensemble. Ce problème n’est en quelque sorte résolu que si la métropole laisse aux colons leurs lois initiales (XI, 19) ou parvient à communiquer la forme même de son gouvernement, comme l’Angleterre aux colonies d’Amérique.

31Enfin, les colonies offrent à Montesquieu l’occasion d’introduire un nouveau concept. En traitant de l’Espagne et des Indes, il nomme ainsi « sphère de la puissance », l’éloignement maximal au-delà duquel le contrôle et la conservation des colonies deviennent difficiles pour la métropole (Richesses de l’Espagne, OC, t. VIII, art. 6 et 7). De même, il évoque une « sphère de la démocratie » qui ne peut comprendre un nombre indéfini de citoyens (EL, X, 6). Il en conclut que s’agrandir, pour un État, c’est le plus souvent s’affaiblir et s’exposer davantage.

32En effet, le souci de Montesquieu, dans l’intérêt des métropoles et des colonies, se mesure à l’aune d’une double considération : la puissance et la prospérité. Or la première suppose en grande partie la seconde. Du reste, le penseur préfère la prospérité « médiocre » des républiques commerçantes à celle des empires. Il se fait surtout l’avocat de ces temps modernes pour lesquels la puissance et la prospérité dépendent principalement du commerce et de la navigation (Réflexions sur la monarchie universelle, II). La distinction entre les richesses foncières et mobilières tient donc une place centrale, et la défense des nouvelles colonies de commerce devient plus claire ; elle fait exception dans une réflexion d’ordinaire opposée aux monopoles et favorable à la concurrence. On le voit, ici, l’intérêt de l’État fondateur s’impose en premier. En effet, ces colonies ne reposent pas sur l’exploitation de richesses fictives, mais sur le travail et le négoce, profitables à tous.

33Néanmoins, cet éloge des colonies de commerce ne doit pas cacher la critique de l’expansion coloniale qui se dégage assez nettement de cette pensée. Les hommes s’adaptent mal à d’autres climats ; les lois conviennent rarement à plus d’un peuple : les choquer revient à pratiquer une tyrannie « d’opinion » (EL, XIX, 3), vouloir les renverser mène à de « grandes secousses » (EL, XXVI, 23), souvent sanglantes. Montesquieu jugeait-il pour autant l’empire du climat si fort que la liberté ne puisse être exportée plus au sud qu’au sud du nord, si l’on peut dire ? Du moins, paraît-il s’en remettre aux effets de la communication, ou d’un commerce entendu au sens large, plutôt qu’aux conquérants et aux missionnaires (EL, XX, 1).

34Le partisan des colonies le presserait-il sur cette question de L’Esprit des lois : « Un gouvernement parvenu au point où il ne peut plus se réformer lui-même, que perdrait-il à être refondu ? » (EL, X, 4) ? Sans doute l’entendrait-il distinguer nation et gouvernement, « esprit général » et principe. La rareté des colonisations réussies, ces unions d’esprit telles qu’une nation nouvelle paraît voir le jour, serait un autre argument. Enfin, les colonies sont ingrates : mal conçues, elles précipitent la ruine de l’empire, voire de leur métropole ; trop prospères, elles ne pensent qu’à s’émanciper. Il faut en croire ici un esprit prophétique à ses heures : en 1721, Montesquieu ne laisse que deux siècles à l’Empire ottoman ; en 1748, il conseille à l’Espagne de relâcher son « exclusif » ; en 1730, en séjour à Londres, il écrit : « […] je crois que si quelque nation est abandonnée de ses colonies, cela commencera par la nation anglaise » (Notes sur l’Angleterre, OC, t. X, 2012, p. 504).

Bibliographie

L’Atelier de Montesquieu, Manuscrits inédits de La Brède, C. Volpilhac-Auger éd., Cahiers Montesquieu 7, 2001.

Dossier de L’Esprit des lois, dans OC, t. IV, 2008, p. 763-783.

Catherine Larrère, « Montesquieu et l’idée de fédération », dans L’Europe de Montesquieu, Cahiers Montesquieu 2, 1995, p. 137-152.

Anthony Pagden, Lords of all the World, Ideologies of Empire in Spain, Britain and France c.1500 - c.1800, Yale University Press, New Haven et Londres, 1995.

Patrick Villiers, Jean-Pierre Duteil, L’Europe, la mer et les colonies (XVIIe-XVIIIe siècles), Paris, Hachette, 1997.

Guillaume Barrera, « Montesquieu et la mer », Revue Montesquieu no 2 (1998), p. 7-44. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article157

Malick Ghachem, « Montesquieu et la colonisation française : le siècle des Lumières entre le Code noir et le Code civil », dans Actes du colloque international de Bordeaux pour le 250e anniversaire de L’Esprit des lois, Louis Desgraves dir., Bordeaux, bibliothèque municipale, 1999, p. 459-467.

Pour citer cet article

Barrera Guillaume , « Colonies », dans Dictionnaire Montesquieu [en ligne], sous la direction de Catherine Volpilhac-Auger, ENS de Lyon, septembre 2013. URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1377597658/fr