Nature

1Quand, dans la Défense de L’Esprit des lois, Montesquieu rejettera l’accusation de « spinozisme », il mettra en lumière son propos de se référer à des ordres de déterminations, qui ne sont absolument inéluctables que dans le cas des règles du mouvement, et il réaffirmera qu’il ne veut ni ne peut tout englober dans une « fatalité » unifiée et unique. Et il est certain que toute sa démarche philosophique a été fondée sur l’appréciation des limites dans lesquelles on doit comprendre sous ses divers aspects, un ordre du « monde moral », inassimilable à celui du monde physique, et qui n’est certes jamais complètement un ordre « naturel » qu’on subirait comme une contrainte : ce qui impliquerait une idée de nature souverainement englobante. Montesquieu n’a cessé de pousser plus avant ses exigences de rigueur devant le concept de nature, et les commodités qu’il peut paraître offrir, pour en circonscrire l’utilisation philosophique de façon originale.

2La culture originelle de Montesquieu semblait bien, cependant, en avoir fait l’héritier heureux de traditions philosophiques dans lesquelles on pourrait puiser à son gré pour utiliser le terme dans des acceptions diverses — phusis mathématisable, ordre unitaire des choses, puissance de génération et principe de vie, anima mundi... Mais on peut voir aussi déjà au départ que c’est le jeu sur les « contrariétés » et les difficultés des acceptions diverses du terme qui se manifeste.

3Les recherches scientifiques exposées à l’académie de Bordeaux témoignent, il est vrai, d’une conviction assez constante. Descartes est venu qui a « étudié la nature dans sa simplicité », et le rattachement de rigueur aux schémas mécanistes, qu’il s’agisse de la transparence des corps ou des causes de l’écho, est une garantie contre les causes finales et les qualités occultes qui font de la nature un théâtre d’apparences et de mystère, tout ensemble. De là l’affirmation du Discours sur les motifs qui doivent nous encourager aux sciences : tous les effets de la nature se ramènent aux lois de communication du mouvement.

4Le parcours des Lettres persanes, école de doute et de déstabilisation contrôlée des certitudes de notre monde moral, invite à des réflexions un peu différentes. On pourrait s’attacher uniquement à l’affirmation, bien présente dans le déroulement romanesque, des plus nobles références à une « nature » humaine victorieuse, au bout du compte, si on laisse se développer des aspirations « naturelles » non contraintes pour s’épanouir et s’affirmer : les termes du discours de révolte de Roxane, qui réforme les lois d’Usbek « sur celles de la nature » correspondent dans le paroxysme à l’affirmation paisible du bonheur des bons Troglodytes, et à l’affirmation dans la Lettre 130 [136] d’une possibilité de réalisation harmonique d’une nature garante du bien (« cette douce liberté, si conforme à la raison, à l’humanité, à la nature »). Mais les Lettres persanes se situent aussi en marge de cela, et loin de cette nature normative, n’ont de sens que par rapport à toute une tératologie, à toutes sortes de formes d’éloignement de cet idéal le plus souvent sans effet. De surcroît, on voit s’y manifester deux ordres de préoccupations qui nous éloignent encore mieux de cet « idéal » si souvent voué à l’échec. Des méditations, d’abord, qui relèvent à la fois de très anciennes philosophies de la nature, et de fantasmes archaïques : la terre se dépeuple, elle s’affaiblit, la nature s’épuise. Et, côté modernité, à l’opposé, un aspect de la dynamique de la nature non comme normativité, mais comme principe de diversification. Dans les régimes despotiques, « on n’entend parler que la crainte […] et non pas la nature qui s’exprime si différemment et qui paraît sous tant de formes » (61 [63]).

5À partir de la préparation des Romains, la question va se déplacer, déjà sous la contrainte, en quelque sorte, de la recherche des « rapports » : comment concevoir nature et naturel, par rapport au « monde moral », et dans l’ordre de l’histoire ? Il faut voir les choses ici depuis l’élaboration finale, L’Esprit des lois, en fonction de tout ce qui l’a aidé à venir au jour, surtout depuis l’Essai sur les causes. Deux versants se peuvent distinguer : d’une part la persistance de valeurs traditionnelles de l’idée de nature dans ses acceptions les plus fréquemment recensées — et il faut s’interroger sur cette persistance et ses limites ; d’autre part, un déplacement épistémologique décisif vers une notion qui implique à la fois de repenser l’ordre « naturel » et, à la limite, le sens même du terme « nature » : la nature des choses.

6On croit se trouver assez souvent en terrain connu, entre donné inéluctable ou caractères résurgents, entre persistance de la figure de la « bonne nature » et référence à un état premier hors corruption ou compromission. Mais déjà, la prudence paraît nécessaire. Certes il arrive à Montesquieu d’écrire qu’Hippolyte, fidèle à la chasteté et à l’honneur va à la mort et que par là, il est fidèle à la « voix de la nature » : il n’aime guère les « déclamations », mais ne déteste pas toujours les dramatisations… Dans l’ordre conceptuel, les choses deviennent peu à peu différentes. Dans le livre I de L’Esprit des lois, on sait comment Montesquieu limite avec rigueur ce qui est de l’ordre naturel (nécessités du climat et du physique, défense naturelle, attrait des sexes et force de propagation de l’espèce), et pourrait servir de base à la constitution d’un corps de « droits naturels ». Tout au long de l’ouvrage — en particulier dans les livres XXVI et XXIX — il s’attachera à montrer qu’aucune législation ne peut être directement inspirée par un donné de nature. Assurément, il arrive qu’il invoque les « sentiments naturels », la « voix de la nature ». Au chapitre 6 du livre XII, s’agissant du « crime contre nature », il affirme qu’il peut y avoir retour aux « sentiments naturels », mais par le biais de la loi et la réforme des mœurs : la nature peut alors « reprendre ses droits ». Après d’étranges détours… À regarder de près, la nature n’est pas une norme à respecter, c’est un ordre qu’il s’agit d’aider à se manifester, et un point d’équilibre optimal plus qu’une règle.

7De fait, si tout change vraiment dans L’Esprit des lois, c’est avec l’émergence d’une dimension autrement problématisée.

8Qu’est-ce que « nature », en fin de compte, à l’épreuve de la recherche propre à Montesquieu ? Le point de départ est clair. Il est vrai que la notion de nature a chez Montesquieu un rôle intéressant et problématique lorsqu’elle est spécifiée (et dépassée) dans l’expression « nature des choses ». Cette nature des choses, qui apparaît dès la définition première de la loi, ne saurait se réduire à un ensemble de corrélations phénoménales constatables ou à la simple combinaison de divers ordres de déterminations (causes physiques, causes morales, etc.). Ici ce qui est d’un ordre naturel et conforme au cours nécessaire des choses doit être perçu à la fois comme un état et comme une règle de développement qui ont leur logique constitutive et qui peuvent être ou devenir le lieu de la « rationalité ». On sait à quelles âpres discussions à propos de la définition de la loi a pu donner lieu le verbe dérivent, qu’on y voie des règles de convenance in aeternum, analogues à celles que supposait la métaphysique de Clarke, ou qu’on réduise cela à un déterminisme un peu large. Reste l’objet même de l’établissement des rapports et l’ordre de réalité « naturel » à quoi il renvoie.

9Il s’agit bien, comme l’a montré Jean Ehrard, d’un concept ambivalent qui conjoindrait ce qui est et ce qui doit être — qui chercherait à rendre compte à la fois de l’ordre des choses, des lois ou des causes de son devenir, et de la possibilité qui y est inscrite de passer à un ordre meilleur. Mais l’élucidation du mode de rapport entre ces ordres va aller ici au-delà de ce qui pourrait se confondre avec l’idéalisme ambigu du siècle, en deux temps : d’abord à cause de l’inévitable mise au point de la notion de loi naturelle, et de la mise au clair du rapport entre loi civile et loi naturelle ; ensuite à cause de la nécessité de donner à cette notion de nature facilement fluctuante et commode un véritable statut conceptuel qui la dégage de toute interrogation abstraite sur l’origine et de toute dépendance d’une normativité externe, tout autant qu’il permet de traiter rigoureusement de son acception originelle, engendrement et devenir.

10On peut aller vite sur le premier point, qui relève d’une sorte de statique sociale. On a dit à quel point Montesquieu était strict en matière de loi naturelle et de droits naturels. Un exemple très clair de l’articulation difficile mais logique et nécessaire des deux domaines se trouve dans le livre XXVI (chapitres 2 et 14) à propos de l’articulation d’une prohibition de l’inceste qui peut être dite naturelle parce qu’universelle, et dont les modes d’extension et l’application sont réglés par des lois civiles. Mais il peut s’agir aussi, en matière de « nature des choses », à la fois de cette formation complexe, quasi sédimentaire, qu’est une société, et de la logique propre aux institutions qui prétendent la gouverner. « Il faut prendre garde que les lois soient conçues de telle manière qu’elles ne choquent point la nature des choses » (XXIX, 16).

11Quand l’ordre ou le désordre de l’histoire entrent en jeu, le problème prend une autre ampleur. La nature des choses doit alors être perçue, d’abord et principalement, comme une espèce de principe de réalité, une limite qui se révèle comme l’émergence d’une nécessité. L’exemple le plus illustre concerne la défaite de Charles XII à Pultava (EL, X, 13) : « Les accidents de la fortune se réparent aisément ; on ne peut pas parer à des événements qui naissent continuellement de la nature des choses ». Si l’expression nature des choses apparaissait déjà en 1734 dans les Romains (xvi), il s’agissait d’une question de calcul politique intelligent. Ici c’est autre chose… Le premier effet en retour sur le sens du mot nature est immédiatement sensible. Dans la « nature des choses », la nature est tout sauf immédiate, comme pour le regard naïf, ou simple comme dans les lois du mouvement ; elle est ce qui nous met, à chaque fois, au défi à la fois de l’investigation rationnelle, et de la mise à distance de l’illusion.

12Ce qui est le plus révélateur de la conception du « naturel » impliquée dans la nature des choses se révèle finalement encore mieux dans les moments où la notion entre en concurrence avec une autre notion. On se fondera sur quatre cas pour mieux faire sentir la complexité du débat.

131) Dans le livre III, les analyses de la corruption de la démocratie romaine sont mises en rapport avec l’impossible établissement de la démocratie en Angleterre au xvii e siècle. Le rapport logique et le rapport historique sont conjoints : « Ce que j’ai dit est confirmé par le corps entier de l’histoire et est très conforme à la nature des choses » ; on ne peut donner sens aux relations qui ne révèlent pas de récurrences observables, et les soumettre à l’épreuve d’intelligibilité qui peut en rendre raison, qu’en passant sur un autre plan et à partir d’une logique qui de fait peut seule donner sens à l’histoire. La nature des choses, c’est la révélation d’un ordre qui surmonte une dispersion empirique, mais sans recourir à des lois générales, à partir non pas de l’objet même, mais de cette combinaison de l’étude des similitudes et des différences, vraies ou fallacieuses, dont il est question dans la préface de L’Esprit des lois. La nature de la « nature des choses » est à la fois ordre, structure, et somme de relations à étendre.

142) C’est évidemment le conflit ou la contradiction entre la « nature des choses » et notre idée de la « nature » ou des « sentiments naturels » — une naturalité bonne et non corrompue — qui est à même de soulever le plus de difficultés. Il peut sembler y avoir concurrence et même conflit entre nature des choses et la conscience de notre « nature » — notre idée d’une naturalité qui est orientée ou qu’il faut orienter vers l’humanité. La fin du chapitre sur la torture (VI, 17) est bien connue. Montesquieu qui connaît les argumentations classiques contre cette barbarie leur rend hommage en passant. Ce qui lui importe, il le montrera ailleurs (XXIX, 11), c’est d’établir comment la torture est une pratique liée à la logique d’un système d’enquête qui privilégie l’aveu. Au livre VI, chapitre 7, alors même qu’il allait évoquer une autre logique, celle de la nature des choses qui fait de la « question » un élément naturel du despotisme ou du système servile chez les Grecs et les Romains, il coupe court : « Mais j’entends la voix de la nature qui crie contre moi… » La nature de la nature des choses est du côté de ce que permet non d’observer mais de comprendre l’histoire. Faire se rencontrer l’idée de nature avec diverses formes d’intelligence de la nécessité, cela lui poserait-il des problèmes insolubles ?

153) Enfin on sait comment au livre XV Montesquieu, qui a à définir un « droit de l’esclavage » en dehors des arguties des jurisconsultes, donne forme à l’idée d’un esclavage fondé sur la « nature des choses », et sur des « raisons naturelles » bien qu’il soit contraire au droit « naturel ». « Raisons naturelles », cela renvoie évidemment à l’influence du climat et aux conditions économiques en général. À l’autre pôle, rien ne peut établir en droit raisonné et naturel la justification de la servitude civile. La nature des choses devrait combiner alors toutes les logiques de nécessité propres au monde historique, dans sa rationalité propre et aussi en tant qu’il échappe à la « raison ». Le choc en retour sur le sens du mot « nature » est ici très significatif. Tout se passe comme s’il s’agissait de préserver de toutes les réductions possibles ce qui a trait à la « nature » sans produire une définition dogmatique.

164) La nature des choses ne renvoie en aucun cas à une nécessité impérative. Elle peut échapper à notre maîtrise, elle se situe même la plupart du temps en dehors de sa sphère supposée, et elle peut être un élément parmi d’autres, saisissables ou insaisissables. À propos des incessantes spéculations politiques des Anglais, Montesquieu écrit : « On verrait des gens qui passeraient leur vie à calculer des événements qui, vu la nature des choses et le caprice de la fortune, c'est-à-dire des hommes, ne sont guère soumis au calcul » (XIX, 27). Il ne serait pas sans intérêt de voir comment la « nature » peut se manifester aussi comme ce qu’on ne saurait percevoir que comme un « désordre »…

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, « Nature », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376478659/fr