Encyclopédie

Georges Benrekassa

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1Montesquieu n’a donné qu’un texte au grand dictionnaire, mais on peut quand même le ranger dans une catégorie de collaborateurs de l’Encyclopédie, aussi fournie qu’est réduite la part de la noblesse en général : les parlementaires ou les grands « officiers », comme de Brosses ou Turgot, cultivés ou érudits, d’ailleurs presque toujours auteurs d’articles qui n’étaient pas directement de la compétence de leur fonction sociale originelle. Jusqu’à un certain point, ils participent des ambiguïtés de la fonction « monumentale» de l’Encyclopédie, gloire de la France et œuvre de combat. Tous les textes qui figurent en tête des premiers volumes — jusqu’au tome VI — sont des textes qui interviennent dans la stratégie de défense, de promotion (ou d’attaque) de l’Encyclopédie. Et il pourrait sembler que Montesquieu est d’abord un magnifique faire-valoir. Mais ce serait faire erreur de le réduire à ce rôle. Le très bel et très intelligent éloge de D’Alembert en tête du tome V s’achève, certes, par une affirmation de parrainage bien calculée : « Nous regardons comme une des plus honorables récompenses de notre travail l’intérêt particulier que M. de Montesquieu prenait à ce dictionnaire, dont toutes les ressources ont été jusqu’à présent dans le courage et l’émulation de ses auteurs. Tous les gens de lettres selon lui devaient s’empresser de concourir à cette entreprise utile […] ». Mais l’éloge est une évocation souveraine de la personne et de l’œuvre qui n’a pas d’égale dans les écrits du temps. Et la contribution de Montesquieu est un authentique « monument ». L’article « Goût » — l’Essai sur le goût — est un texte majeur, et sa présentation par Diderot à la fin de l’article « Encyclopédie » vaut plus que reconnaissance solennelle d’héritage. « M. de Montesquieu nous a laissé en mourant des fragments sur le goût »… Si l’Encyclopédie le publie « imparfait », comme l’avait dit D’Alembert, c’est qu’elle perpétue vraiment la gloire du grand homme, en manière d’échange.

2Les rapports les plus importants de Montesquieu avec l’entreprise encyclopédique doivent être envisagés bien plus largement, et plus précisément : l’Encyclopédie témoigne d’abord de façon unique de l’actualité de L’Esprit des lois, et des aspects multiples de sa réception dans le milieu « philosophique ». Certes, il est question dans le dictionnaire des autres œuvres du Président. Il arrive à Jaucourt de se référer aux Lettres persanes de façon fort intelligente, en évoquant la personnalité d’Usbek — Montesquieu, comme le faisait déjà D’Alembert, à propos de la satisfaction de soi de l’homme juste (article « Équité »). Quant aux Considérations (« histoire romaine à l’usage des philosophes et des hommes d’État », selon D’Alembert), elles lui servent de base, et même de source unique pour son article « Romain (Empire) », et représentent la seule source « philosophique ». 

3On peut d’abord faire la part, dans le même registre, de l’utilisation (on pourrait dire de l’exploitation) de L’Esprit des lois comme ressource d’information. L’œuvre a mis à la portée de bien des encyclopédistes, de manière claire et incisive, des faits et des analyses qui ont le mérite d’aller de pair et qui dépassent de très loin tout ce que peut offrir la littérature historique et politique contemporaine. Il n’est que de voir comment Diderot dégage très nettement, à l’aide des huit premiers livres du grand œuvre, une étude du gouvernement aristocratique en vingt-trois points. Les articles de théorie politique de Jaucourt, comme « Démocratie » ou « Monarchie », sont des synthèses fidèles des livres II, III et IV. Même les articles sur les fiefs et le « gouvernement féodal », dans un dictionnaire idéologiquement fort éloigné des points de vue de Montesquieu sur ces domaines, se nourrissent des derniers livres. L’article « Fief » de Jaucourt s’achève sur un éloge de Montesquieu qui éclaire son inspiration. Montesquieu est un « auteur théorique » sur les fiefs, qui a tenu « les bouts du fil » et est « entré dans le labyrinthe » qu’il a éclairé. Jaucourt emploie la métaphore favorite dont use Diderot pour décrire le travail de l’encyclopédiste. À Boucher d’Argis de faire ensuite un article « Fief » (Jurisprudence).

4Il arrive parfois qu’il y ait enrôlement de Montesquieu dans un certain type de combats, un peu au-delà de ses intentions. C’est le cas de « Christianisme » qu’on a voulu longtemps attribuer à Diderot, et où se trouvent utilisés avec une certaine mauvaise foi des modèles de raisonnement que L’Esprit des lois applique à de tout autres domaines. Mais cela est finalement assez rare. Sur le fond des choses les convergences proprement politiques ne doivent pas être minimisées, à condition de voir qu’elles se situent à un niveau si général que cela n’est guère compromettant, qu’il s’agisse de l’assimilation indue du pouvoir monarchique au pouvoir paternel (« Autorité politique »), de la condamnation de l’esclavage comme aliénation absolue (« Citoyen »), de l’idée que les préceptes religieux ne sauraient prévaloir contre la loi naturelle (« Célibat », « Christianisme »), ou du despotisme régime sans lois (« Autorité politique ») : on se réfère à l’autorité de Montesquieu, mais dix autres pourraient être invoquées. Cependant, sa pensée peut être utilisée, et servie, fidèlement. Cela regarde surtout la justice et les mœurs dans leur rapport avec les régimes politiques. On renverra aux articles « Crime », « Lèse-majesté », « Lois criminelles », où Jaucourt donne une très belle synthèse des livres VI et XII, et, finalement, de toute la philosophie du droit de Montesquieu. Il est intéressant que dans l’Encyclopédie, le livre XII soit en quelque sorte plus important que le livre XI de L’Esprit des lois, et donc la liberté politique — sûreté qui protège le citoyen dans le détail du droit plutôt que la liberté politique aménagée par une constitution. Il faut ici remarquer qu’il est peut-être tout aussi instructif (et surprenant), pour nous, de voir comment la pensée de Montesquieu peut être confrontée ou combinée avec d’autres sources d’inspiration, comme dans l’article « Législateur » de Saint-Lambert, qui se réfère aussi à Hume. Dans « Peines » (Jaucourt) c’est de façon plus surprenante avec les Principes de politique de Burlamaqui que la perspective de Montesquieu est appariée, lorsqu’il s’agit de réserver la part et le rôle du souverain dans l’exercice du droit de punir.

5Dans ces conditions, il n’est pas étonnant qu’on soit conduit à penser que ce dont il y a le plus à apprendre, c’est, dans un premier temps d’un jugement critique, dans les points de contestation et même de conflit qu’on risque de le trouver. De deux manières :
- la première concerne, en termes un peu modernisés, la possibilité d’une contradiction entre une morale politique (au sens le plus large) universaliste, et une volonté d’élucidation théorique qui semble un peu trop compromise avec une certaine forme d’acceptation des faits. On peut prendre pour exemples deux cas traditionnellement en débat, où Jaucourt marque ses distances avec le point de vue de son maître. L’article « Esclavage » se réfère à Montesquieu avec enthousiasme, il reprend nombre de ses argumentations, en particulier contre les jurisconsultes qui fondent le droit de l’esclavage sur des raisonnements spécieux. Mais quand il veut étendre les raisonnements de L’Esprit des lois à une condamnation générale de l’esclavage au nom de nobles principes, en montrant « qu’il blesse la liberté de l’homme, qu’il est contraire au droit naturel et civil, qu’il choque les formes des meilleurs gouvernements, qu’enfin il est inutile par lui-même », qui ne verrait qu’il passe au-delà des difficultés avec lesquelles Montesquieu se mesure ? L’article « Question » relève d’une inspiration analogue, mais dans un registre un peu différent. Jaucourt, après l’article technique de Boucher d’Argis, entreprend un réquisitoire dans lequel il reprend tous les arguments traditionnels contre la torture, en citant longuement Montaigne, mais jamais Montesquieu. Il l’a pourtant lu et utilise littéralement certaines phrases. Il s’agit de soutenir le point de vue de l’humanité, en soi, et l’argumentation historique et juridique de Montesquieu qui lie la pratique de la torture à un usage de la procédure inquisitoire qui privilégie l’aveu ne l’intéresse pas. C’est bien dommage.
- La deuxième manière paraît, au premier abord, ne mettre en cause que des options politiques concrètes, parfois même de caractère « technique », mais qui de fait engagent des choix essentiels en matière de philosophie sociale. Le problème de la fiscalité et de l’impôt juste et efficace en est un bon exemple, et la discussion s’organise dans tout le dictionnaire autour du livre XIII de L’Esprit des lois. Le réseau, très explicitement souligné, qui permet de relier « Impôts » (de Jaucourt) et « Ferme du Roi », « Finance », « Financier », tous trois de Pesselier, témoigne de la présence de la pensée de Montesquieu au cœur d’un débat qui concerne en fin de compte tout l’ordre social ; et ce débat trouvera son aboutissement dans l’article « Vingtième » (Diderot et Damilaville) qui est comme la conclusion politique du grand dictionnaire. On sait que le livre XIII prend nettement position en matière fiscale, en faveur des taxes et de la régie, contre le système des fermes et des prélèvements directs. La question débattue par tous est double : quel impôt juste et justement et efficacement perçu est-il possible de concilier avec une « constitution libre », et avec le maintien d’un équilibre social ? Sont envisagés aussi, au-delà du procès attendu des « partisans », les inconvénients de la régie capables de favoriser des contrôles excessifs du pouvoir central… En fin de compte, ce qui ressort d’un débat touffu, c’est une nouvelle idée de la contractualité sociale et des contributions de chacun au maintien de la res publica. C’est peut-être beaucoup plus important pour le devenir politique de la France que tel ou tel article politique.

6Si on passe à un second temps du jugement critique, il va apparaître que la bonne distance pour juger du rapport de Montesquieu avec l’Encyclopédie passe par une réflexion sur la méconnaissance dont elle témoigne : ce qu’elle n’a pas su lire dans L’Esprit des lois et qui pour nous est capital dans l’interprétation de l’œuvre.

7 La question de l’intelligence de « l’esprit des lois » et de ce qu’est la loi pour Montesquieu est ce qu’il y a de plus étonnant et de plus important, par rapport à l’attention que nous portons à l’épistémologie des sciences de la société qu’il fonde. Tout ce qui concerne ce domaine est dû à Jaucourt. On s’en tiendra à l’article essentiel. L’absence dans l’article « Loi » de toute référence à la définition initiale de la loi-rapport doit être mise en relation avec la valorisation très particulière de la définition finale du livre I (« La loi est la raison humaine en tant qu’elle gouverne tous les peuples de la terre »). En fait cela coexiste avec une définition de la loi politique comme loi-commandement : « On peut définir la loi une règle prescrite par le souverain à ses sujets […] ». Et Jaucourt fait une sorte de synthèse qui pose bien des problèmes dans l’article « Loi politique » : « Les lois politiques sont celles qui forment le gouvernement qu’on veut établir ; les lois civiles sont celles qui le maintiennent » (c’est du Montesquieu) ; et : « Ainsi, la loi politique est le cas particulier où s’applique la raison humaine pour l’intérêt de l’État qui gouverne » — ce n’est plus du tout du Montesquieu. Il y a un plan de rationalité des lois qui est pour le moins étranger à Jaucourt.

8 On pourrait donner d’autres exemples. On se limitera à ce qui est conservé ou exploité du livre XIX de L’Esprit des lois. L’Encyclopédie marche ici d’ailleurs de concert avec tous les contemporains sur ce point, qui a pour nous une importance essentielle : conception de la causalité en histoire, déterminations de l’esprit général, etc. Ce qu’on trouve dans l’Encyclopédie est très pauvre et très limité. L’article « Manières » de Saint-Lambert ne va guère au-delà de ce qui reste chez Montesquieu de la conception première de la « différence des génies »… Et les conceptions d’une causalité multiple et « circulaire », des totalités historiques, et de la différenciation des niveaux du social requièrent pour développer leur originalité une autre configuration épistémologique que celles qui sont à l’œuvre dans le grand dictionnaire.

Bibliographie

Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences et des arts (1751-1772), notamment les articles « Besoin », « Charges (vénalité des) », « Crimes », « Esclavage », « Fermes du roi », « Finances », « Financier », « Goût », « Lèse-majesté », « Loi », « Loi civile », « Lois criminelles », « Législateur », « Manières », « Peines ».

Pierre Hermand, Les Idées morales de Diderot, Paris, PUF, 1923.

Jacques Proust, Diderot et l’Encyclopédie, Paris, A. Colin, 1962, rééd. Albin Michel, 1995.

Jean Ehrard, « L’Encyclopédie et l’esclavage : deux lectures de Montesquieu » Enlightenment Essays in Memory of Robert Shackleton, Oxford, 1987, repris sous le titre « Deux lectures de l’esclavage », dans Jean Ehrard, Montesquieu en lui-même et parmi les siens, Genève, Droz, 1998, p. 247-256.

Catherine Volpilhac-Auger, « Les Considérations sur les Romains lue par l’Encyclopédie », La Fortune de Montesquieu. Montesquieu écrivain (colloque du tricentenaire), Bordeaux, 1995, p. 129-142.

Georges Benrekassa, « L’Esprit des lois dans l’Encyclopédie : de la liberté civile à la contribution citoyenne, des droits subjectifs au pacte social », Le Temps de Montesquieu, Michel Porret et Catherine Volpilhac-Auger dir., Genève, Droz, 2002, p. 253-274.

Georges Benrekassa : « Fiscalité et ordre social dans l’Esprit des lois à l’Encyclopédie : bénéfices des médiations informatiques », dans Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, 31-32 (avril 2002), p. 177-187.

C.Volpilhac-Auger, « Pénélope devant la Toile : les Considérations sur les Romains lues par l’Encyclopédie », dans « L’Encyclopédie en ses nouveaux atours », Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie, 31-32 (avril 2002), p. 177-187.

Céline Spector, «  Y a-t-il une politique des renvois dans l’Encyclopédie ? Montesquieu lu par Jaucourt », dans Corpus, revue de philosophie, 51 (2006).