Diderot, Denis

1L’admiration de Diderot pour le génie et la personnalité de Montesquieu est généralement louée, et on ne peut que rappeler l’évocation de l’article « Éclectisme » de l’Encyclopédie, écrite « le 11 février 1755, au retour des funérailles d’un de nos plus grands hommes ». Évidemment, Diderot insiste sur les « persécutions » subies par Montesquieu à la suite de la publication de L’Esprit des lois : il est aussi au courant des harcèlements des confesseurs jésuites à sa mort. Bien plus tard, dans la Lettre apologétique de l’abbé Raynal à M. Grimm, il énumérera les persécuteurs du génie : « les tyrans, les prêtres, les ministres, et les publicains », peut-être en dramatisant quelque peu. De là l’épigraphe qu’il croit pouvoir tirer de l’Énéide pour L’Esprit des lois (VI, 692, « Alto quaesivit caelo lucem, ingemuitque reperta », [Il] chercha la lumière au plus haut du ciel, et gémit quand il l’eut trouvée). Mais il s’agit, chez Virgile, de Didon mourante…

2Cette présence de Montesquieu au cœur de l’article le plus important, peut-être, pour définir l’inspiration philosophique de Diderot, a quand même une autre portée. Montesquieu est bien pour lui un « contemporain capital », selon l’heureuse terminologie de Gide. L’ « éclectique » selon Diderot, est l’homme qui « ose penser par lui-même », et se fait une « philosophie particulière et domestique », fondée sur l’examen critique, ce qui lui confère la faculté « d’enseigner la vérité plus que de la connaître » ; et il est sûr que Montesquieu est pour Diderot ce qu’il appelle un « éclectique de génie », celui qui « s’attache à comparer entre elles des vérités connues et à combiner des faits donnés ». Cela dit, il ne saurait être question, de Montesquieu à Diderot, d’une relation étroite d’inspiration ou d’ « influence ». Il y a une relation critique, en constante évolution, dont on doit relever les points essentiels. Elle suit une ligne générale assez nette : Diderot a rejoint, au bout du compte, la pensée de Montesquieu, sur certains points décisifs, et cette rencontre ultime, très importante, est plus digne de considération que bien des emprunts ordinaires.

3Jamais Diderot n’a envisagé L’Esprit des lois comme une sorte de « système » de référence. Il lui est même arrivé, à cet égard, de préférer un temps (mais un temps seulement) Lemercier de La Rivière et son massif ouvrage, L’Ordre naturel et essentiel des sociétés politiques, dont le côté « réponse à tout », prescripteur péremptoire de principes salvateurs, lui a paru réellement décisif. Il écrira à Damilaville en juillet 1767 : « Ce livre m’a fait plus de plaisir, et m’a été cent fois plus utile que L’Esprit des lois ». Mais ce ne fut qu’un moment.

4 Dans le temps de l’élaboration de l’Encyclopédie, le caractère « informatif » de L’Esprit des lois est évident pour Diderot comme pour bien d’autres : mais on appréciera le caractère bien plus rigoureux de sa lecture d’après, par exemple, l’article « Argent » ou son addition à « Aristocratie ». Mais la question est évidemment celle de l’importance de L’Esprit des lois dans la formation et l’évolution de sa pensée politique jusqu’au voyage de Russie. Faut-il poser en principe, comme Jacques Proust, que Montesquieu n’a pas été un initiateur de Diderot dans le domaine de la philosophie politique, parce que comme le dira Rousseau, il pense que son objet n’est d’abord que le droit positif ? C’est un jugement à nuancer, bien que justifié dans l’ensemble.

5Qu’à l’époque de l’Encyclopédie, les conceptions de Diderot en matière de contrat, de droit de résistance, de souveraineté sont éloignées de celles de Montesquieu comme en témoigne « Autorité politique », c’est une évidence. Et il faut traiter avec prudence les « rapprochements » possibles. On peut recourir à « Besoin » pour appuyer un jugement du livre I de L’Esprit des lois sur Hobbes et l’état de guerre : les hommes « perdent dans les sociétés le sentiment de leur faiblesse et l’état de guerre commence ». Mais on ne saurait s’égarer en surévaluant des rencontres sur des lieux communs du siècle rationaliste, souvent dérivés de Grotius et de Pufendorf. Il y a beaucoup d’emprunts occasionnels de portée polémique, en particulier s’agissant des aspects les plus « asociaux » du catholicisme, comme à l’article « Bonze » ; sans négliger que l’article « Célibat » puise sa force dans une assimilation assez complète des livres XXIII et XXIV de L’Esprit des lois : le célibat n’est qu’un accident historique, maintenu à grand peine ; et on ne saurait exclure d’interdire par des lois le célibat monastique. Il serait sans doute profitable de se reporter à des points de vue consciemment, explicitement divergents, pour voir s’affirmer une relation critique plus profonde, liée à des analyses précises de la société française : l’article « Hôpital » témoigne d’une inspiration économique et sociale analogue à celle du célèbre chapitre 29 du livre XXIII de L’Esprit des lois, mais il abandonne la référence aux devoirs d’assistance propres à la monarchie ; l’addition importante à l’article « Charge » de Boucher d’Argis montre que Diderot sait comprendre la logique du point de vue de Montesquieu dans le livre V, tout en faisant sentir la nécessité de ne pas laisser la société s’enliser dans l’inertie du système.

6En fait le problème le plus intéressant se posera beaucoup plus tard. Du genre d’incidences de la pensée de Montesquieu sur l’élaboration sans fin de celle de Diderot, le meilleur témoignage se trouve peut-être dans les Observations sur le Nakaz, dont il élabora une première version lors de sa longue halte en Hollande, entre mars et septembre 1774, à son retour de Saint-Pétersbourg. Il y a là une rencontre au niveau de l’inspiration politique fondamentale, et une actualisation très particulière de principes centraux de la pensée politique de Montesquieu. Pour le travail de la commission qu’elle avait constituée pour élaborer la nouvelle législation russe (un nouveau code, nakaz), Catherine avait clairement désigné une référence et un guide : L’Esprit des lois, qu’elle avait lu et annoté à son usage. L’intérêt des Observations est double. Il tient aux modes de limitation du pouvoir, en l’occurrence et plus précisément le retour possible d’un pouvoir absolu très proche du despotisme vers un pouvoir limité et fondé sur les lois qui risque d’être contrarié par une certaine « modernité ». D’autre part, la confrontation complexe entre l’inspiration venue de L’Esprit des lois, ce que Diderot a pu apprendre de l’état de la Russie, et d’autres modèles politiques qui ont joué un rôle important est capitale : en particulier son bilan final sur la pensée des économistes à partit de l’examen d’un texte de Le Trosne, qui est un commentaire du Nakaz d’un point de vue physiocratique ; le manuscrit de ce texte qui a servi de point de départ à l’ouvrage de Diderot est écrit au nom de l’ « évidence », dont l’autocrate pourrait encore mieux imposer l’avènement à travers son code de lois.

7La méfiance de Diderot envers la référence à la liberté anglaise est ancienne. Il rejette catégoriquement l’idée des bienfaits de la diversification du gouvernement féodal. Mais la question du pouvoir est double, et une en même temps, comme pour Montesquieu : c’est celle de sa limitation, intimement liée au jeu des forces sociales sur lesquelles elle peut se fonder et à leur mode d’efficacité. La lecture de Diderot est très actuelle, et très étrangère aux vues purement constitutionnalistes. Certes, il faut des contre-pouvoirs institutionnels, et le voilà vantant la « constitution d’Angleterre » contre la timidité de la commission : « Ce qu’on objecte aux contre-forces physiques d’un corps politique, surveillant l’autorité souveraine, me paraît peu solide , témoin le Parlement d’Angleterre, qui me paraît une terrible contre-force au pouvoir du roi. » (titre XII/6, p. 359). Et il va même plus loin : « Il serait à propos de fixer les droits des pouvoirs intermédiaires et de les fixer d’une manière irrévocable pour le législateur même et pour ses successeurs ; s’ils sont dépendants du pouvoir suprême, ils ne sont rien. » (titre XIII, p. 361).

8Catherine II le prit très mal : elle tenait beaucoup aux pouvoirs « subordonnés et dépendants » selon la prudente correction ultime du livre II de L’Esprit des lois.

9La réalisation sociale des contre-forces, selon Diderot, ne peut pas correspondre, évidemment, à l’équilibre que Montesquieu juge nécessaire pour que le pouvoir doive « arrêter sa force ». Mais son programme russe (créer une puissante classe commerçante, et un tiers état générateur d’élites à la deuxième génération) relève en fait de la même philosophie politique fondamentale. Il est loin des physiocrates, ce Diderot opposé au despotisme légal, et, plus généralement, l’asservissement forcément lié à l’arbitraire, même à un arbitraire momentanément bénéfique. « Tout gouvernement arbitraire est mauvais ; je n’en excepte pas le gouvernement arbitraire d’un maître bon, ferme, juste et éclairé. Ce maître accoutume à respecter et à chérir un maître, quel qu’il soit » (Entretiens avec Catherine II, Œuvres complètes, Club français du livre, 1971, R. Lewinter éd., p. 643, no 24).

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