La Brède

1« […] j’aime à être à La Brède […] » (Pensées, no 2169) ! Montesquieu ne cachait pas son attachement à la seigneurie et au château, où il était né le 18 janvier 1689, et les allusions qu’il peut y faire dans son œuvre ne sont pas rares. Héritage maternel, transmis des La Lande aux Pesnel, des Pesnel aux Secondat, la baronnie de La Brède dont il portait le nom sur les registres du collège de Juilly représentait à bien des égards le fleuron de ses possessions foncières. Il avouait sans détours : « […] à La Brède il me semble que mon argent est sous mes pieds […] » (ibid.). Les propriétés patrimoniales situées à Montesquieu, près d’Agen, se limitaient en effet à peu de chose, malgré une volonté constante d’en accroître l’emprise, et les biens importants que Charles Louis de Secondat possédait dans l’Entre-deux-Mers, au nom de ses seigneuries de Raymond puis de Bisquetan, ne présentaient pas le même intérêt que les fermes et les métairies regroupées presque d’un seul tenant autour du petit village des Graves, de Léognan à Saucats. Le bourg de La Brède, décrit par François-de-Paule Latapie (Archives historiques de la Gironde, t. XXXIV, p. 274-276), qui comptait environ quatre cents habitants au milieu du XVIIIe siècle (un millier avec les hameaux voisins, selon les registres paroissiaux), était le chef-lieu d’une justice seigneuriale, un centre de production et, aux confins des Landes, un lieu d’échange agricole actif.

2Au nom de droits seigneuriaux qui étaient aussi lucratifs que prestigieux, Montesquieu lutta avec acharnement contre les empiétements de l’administration royale et s’opposa, de 1726 à 1743, aux prétentions de la ville de Bordeaux sur des propriétés mal délimitées entre Léognan et Martillac. Les terres de La Brède lui donnèrent souvent l’occasion de montrer son savoir-faire juridique, et parfois sa mauvaise foi ; elles illustrent également un genre de vie et les préoccupations matérielles du baron. Les gages royaux dus aux parlementaires étaient en effet versés de manière irrégulière et la location de sa charge de président en 1726 ne pouvait couvrir son train de vie, même dépourvu de tout faste superflu. Montesquieu apportait donc un soin particulier à la gestion de son patrimoine. Si le quotidien était l’affaire des régisseurs (on connaît les noms de Jean Argeau et Charles Couloumié), les décisions étaient toujours prises par Montesquieu ou par sa femme. Cette politique foncière, au demeurant fort classique, combinait des transactions modestes mais nombreuses, et un système de polyculture traditionnel. Ainsi, contrairement à une idée reçue, pour limiter les risques climatiques, la vigne n’occupait à La Brède qu’un espace limité — 11,5 hectares pour un ensemble en faire-valoir direct de 150 hectares au moins — mais dont l’apport était très important au vu des profits que l’on pouvait tirer de cette culture hautement spéculative. En dehors des riches parcelles de Martillac, les terres du philosophe, aux confins des Landes, à Saint-Selve où à Saucats, restaient néanmoins de médiocre qualité. Les inventaires après décès réalisés en 1755 montrent que la principale activité y était l’élevage ovin, et l’on comprend mieux le soin constant mis par Montesquieu pour essayer de les amender et d’y expérimenter les techniques agricoles les plus modernes, comme l’utilisation de trèfle de Hollande pour lequel il demandait à ses correspondants de lui envoyer les meilleures souches.

3Légèrement à l’écart du village, le château trônait au centre du domaine depuis le XIIIe siècle, mais à partir du donjon originel, dont la partie centrale constitue aujourd’hui la bibliothèque, de nombreux ajouts complémentaires vinrent se surimposer au cours des siècles. La chapelle fut édifiée au XVIe siècle, les douves empierrées au XVIIe… C’est surtout l’aspect du parc que le baron veilla à redessiner, à l’anglaise, en travaillant les perspectives, mais également avec un parc « en étoile » (reconstitution en cours au château de La Brède). Mélange subtil entre les héritages architecturaux et la modernité des paysages, le résultat plaisait en tout cas au propriétaire : « Mon cher abbé […] pourquoi […] ne viendriez-vous pas voir vos amis et le château de La Brède que j’ai si fort embelli depuis que vous ne l’avez vu ? […] » (lettre à Guasco du 16 mars 1752) ; il insiste plus tard, l’invitant dans son château « qui est à présent digne de recevoir celui qui a parcouru tous les pays » (8 août 1752). Les transformations voulues par Montesquieu firent des émules très tôt car le maréchal de Berwick s’y intéressait apparemment de près : « Je suis ravi de vous voir dans des occupations champêtres et j’espère que ce printemps vous me communiquerez les plans, afin que je puisse en tirer des idées pour Fitzjames, et vous donner aussi mes conseils » (10 janvier 1724, OC, t. XVIII, lettre 65).

4À La Brède, la vie était simple, sans luxe ostentatoire, mais le baron qui préférait se faire officiellement domicilier à Bordeaux ou à Paris, venait y chercher le calme et le repos loin des éclats de la vie des Lumières. O rus quando te aspiciam (ma campagne, quand te reverrai-je ?), la devise horatienne qui ornait le fronton du premier pont-levis du château souligne un mythe rural également très présent dans la correspondance et significatif de la double résidence traditionnelle menée par les parlementaires bordelais jusqu’au début du XVIIIe siècle : « Je vous parlerais avec plus d’assurance si j’étais à Bordeaux, mais je suis à présent à la campagne » (lettre à Dortous de Mairan, 10 novembre 1721, OC, t. XVIII, lettre 39).

5Après la mort du philosophe, lorsque Jean-Baptiste de Secondat dut partager et répartir les biens paternels entre les trois enfants, il se réserva significativement la baronnie de La Brède et abandonna Montesquieu à sa sœur Denise le 27 novembre 1755. Certes, il regretta ce choix quelques mois plus tard, mais La Brède devint néanmoins une étape incontournable des voyageurs de passage à Bordeaux.

, « La Brède », dans Dictionnaire Montesquieu , . URL : http://dictionnaire-montesquieu.ens-lyon.fr/fr/article/1376477019/fr