Familiers de Montesquieu

1Le 26 septembre 1721, Montesquieu écrivait à Jean-Baptiste de Caupos, directeur de l’académie de Bordeaux : « Je vous prie de saluer bien fort de ma part messieurs de Sarrau, de Barbot et monsieur le président de Gascq » (OC, t. XVIII, lettre 36). Si pour le « Larousse classique » le familier est « celui qui fréquente habituellement quelqu’un et vit dans son intimité », la définition appliquée à Montesquieu impose assurément de se plonger dans le quotidien bordelais et plus précisément celui de La Brède, mais laisse en partie à l’écart les relations parisiennes évoquées ailleurs. C’est en tout cas dans ce domaine que les nombreux mémoires soutenus à l’université de Bordeaux ont fait le plus pour connaître ceux que le baron pouvait côtoyer de très près. Il reste également possible de se reporter aux différents dossiers biographiques réalisés par Louis Desgraves (OC, t. XVIII, p. 427-433).

2Au sujet des familiers, deux strates peuvent être clairement identifiées. Le creuset du collège de Juilly avec Barbot, Bel, Loyac, Marans et Navarre, semble dans un premier temps essentiel, justifiant par avance les remarques du cardinal de Bernis qui soulignait dans ses Mémoires que « les relations de jeunesse ne s’oublient jamais et se renouent aisément ». Beaucoup d’anciens élèves entretenaient en outre des rapports étroits, épistolaires et humains, avec le père Desmolets (1678-1760), bibliothécaire de l’Oratoire à Paris, qui fédérait dans une certaine mesure un groupe aux connexions multiples. Du côté de La Brède, il faut mettre en évidence des relations complexes qui mêlent autant les affaires et les procès que l’écriture et l’amitié et dont se dégagent le clan Latapie, les frères Sarrau ou la duchesse d’Aiguillon, sans oublier l’abbé de Guasco qui fait l’objet ici-même d’un article.

3Joseph de Marans (1682-1764) est souvent oublié dans la liste des familiers de Montesquieu. C’était pourtant une des très rares personnes que le philosophe se permettait de tutoyer, à l’encontre des règles de convenance de l’époque : « Mon cher… tu es aussi attentif dans les occasions que ta femme l’est peu » (OC, t. XVIII, lettre 85, p. 105). Conseiller au parlement de Bordeaux dès 1706, il quitta la Guyenne en 1730 pour un office de maître des requêtes dont l’achat supposait une fortune considérable. Il resta toujours très proche de Montesquieu et assista même avec son fils aîné, le comte d’Estillac, aux derniers moments du philosophe. Entre Paris et Bordeaux, Joseph de Navarre (1681-1757) connut également un destin peu commun. Il était petit-fils de marchand ; sa famille accéda tardivement à la noblesse au XVIIe siècle et put acquérir une charge de conseiller à la cour des aides de Guyenne, où Navarre succéda à son père en 1720, après des études de droit à Paris où il fut reçu licencié en 1699. Celui qui est souvent présenté comme un condisciple de Montesquieu à Juilly fut donc en réalité admis beaucoup plus tôt que M. de La Brède à l’académie oratorienne (on le confond en effet — en particulier Paul Courteault, trop facilement repris — avec son cousin Jacques). En revanche, au collège de Dammartin-en-Goëlle il fit la connaissance du duc de Berwick auquel, très vraisemblablement, il présenta plus tard le philosophe qu’il fit également entrer à l’académie de Bordeaux. Membre fondateur de l’auguste compagnie, passionné d’astronomie et d’agronomie mais ruiné par la faillite de Law et incapable d’acquitter sa cotisation, il dut quitter l’Académie en 1724. Joseph de Navarre fréquentait Angélique Anquetin de La Chapelle et entretenait avec elle une riche correspondance ; elle tenait salon à Paris et lui annonça la mort de Montesquieu : « Il vous estimait et vous aimait » (Archives municipales, Bordeaux, Fonds Beaumartin, VII, no 342).

4Jean-Jacques Bel (1693-1738) et Jean Barbot (1695-1771) ne connurent jamais de long séjour parisien et à bien des égards ils servirent souvent de relais bordelais à Montesquieupour suivre ou concrétiser ses projets personnels. Le premier était le fils d’un receveur des tailles de Cahors arrivé tardivement au parlement de Bordeaux. Conseiller à la mort de son père en 1720, Jean-Jacques épousa sa cousine Antoinette de Gauffreteau mais, faute de descendance, légua la plupart de ses biens, en particulier son hôtel particulier des Allées de Tourny à l’Académie — où il était entré en 1736 —, qui en fit aussitôt son siège. Bel resta toute sa vie d’une grande discrétion ; il se fit néanmoins connaître au sein du monde des lettres par ses critiques dans la Bibliothèque française, journal publié à Amsterdam, où il adopta des positions très sévères sur les travaux de Voltaire — qui s’était lui-même permis des remarques bien désobligeantes au sujet de l’académie de Bordeaux — et de Houdar de La Motte. Barbot est fréquemment présenté comme le plus proche confident de Montesquieu ; on ne connaît pourtant qu’une très petite partie des échanges épistolaires entre les deux hommes. François-de-Paule Latapie explique en effet « que l’immense correspondance qui a existé pendant plus de trente ans entre Montesquieu et son ami [a] été livrée aux flammes par la fanatique sœur de ce dernier, dirigée par un tartufe de moine qui ne la quittait pas » (BNF, Manuscrits, n.a.fr. 6203). Membre de l’académie de Bordeaux en 1718, directeur à plusieurs reprises et notamment chargé de gérer le secrétariat, il ne parvenait pas toujours à surmonter l’ampleur de la tâche ; mais il légua l’ensemble de sa bibliothèque à l’institution en 1749 et s’attacha à convaincre Montesquieu de ne pas vendre sa charge de président à mortier.

5On peut sans doute ajouter à la liste Jean-Jacques de Loyac (1690-1755), cousin germain de Montesquieu, fils d’un trésorier de France et d’Anne de Pesnel. Quant à Antoine Alexandre de Gascq (1673-1753), bien qu’extérieur au cercle de Juilly, celui que Montesquieu tenait à saluer si fort était baron de Portets, président au parlement, grand amateur de belles-lettres et un des fondateurs de l’Académie ; c’était sans doute, grâce à son mariage avec Marie de Pichard, l’une des plus grosses fortunes de la ville dans la première moitié du XVIIIe siècle.

6À La Brède, Montesquieu se reposait d’abord sur Pierre Latapie dont la famille servait les Secondat et vivait dans leur intimité depuis la fin du XVIIe siècle. Marié à Thérèse Berthomieu, il était le notaire particulier, le juge seigneurial et dans une certaine mesure un confident. Une note du baron de Montesquieu, en 1843, souligne ainsi que « monsieur Latapie était non seulement notaire faisant les affaires de mon bisaïeul mais aussi son ami, l’affection était réciproque » (Bordeaux, bibliothèque municipale, Ms 2579). On le connaît néanmoins surtout à travers les remarques acerbes de son fils François-de-Paule (1739-1823), naturaliste éminent, qui se plaignit longtemps des traitements brutaux infligés par un père autoritaire. On ne signalera pas ici les nombreux secrétaires qui assistèrent Montesquieu depuis la fin des années 1720 jusqu’à sa mort ; remarquons seulement qu’au moins l’un d’entre eux, l’abbé Nicolas Bottereau-Duval, fut aussi un collaborateur, qui l’assista dans ses expériences scientifiques (voir l’Essai d’observations d’histoire naturelle, OC, t. VIII, p. 189 et 222).

7À La Brède, le baron veillait également autant à amender ses terres qu’à spéculer avec ou contre ses voisins. Anne-Charlotte de Crussol, duchesse d’Aiguillon, dont beaucoup des lettres à Jean-Baptiste débutent par un tonitruant « meilleure amie du grand Montesquieu » (qu’elle recevait effectivement souvent dans son hôtel parisien), en fit parfois l’amère expérience. Présentée dans le recueil personnel (et secret) des Pensées comme « la femme de France qui mentait le plus en un temps donné » (no 1393), elle dut soutenir plusieurs procès que Montesquieu lui intenta pour délimiter leurs possessions respectives. En revanche, les frères Sarrau — Jean de Vésis (ou de Vézis, mort en 1739) et Isaac de Boynet, dit Sarrau l’aîné (mort en 1772) —, héritiers d’une vieille famille protestante fraîchement convertie et anoblie, membres prolifiques de l’Académie, passionnés de climatologie et de musicologie, furent de toutes les luttes contre les prétentions d’un intendant qui ne voulait que la stricte application des édits royaux sur la plantation des vignes. C’est d’ailleurs avec Sarrau de Vésis, seigneur de Pichon, que Montesquieu tenta illégalement de mettre en valeur la terre des Pujeaux à Pessac (Archives départementales de la Gironde, 3E3504, 24 décembre 1726). L’intensité de la correspondance échangée souligne les liens qui unissaient le philosophe à ces deux mécènes célibataires et misanthropes, bien représentatifs des comportements et des choix de la noblesse bordelaise au XVIIIe siècle.

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