Le Temple de Gnide

Carole Dornier

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Sommaire

1Désigné par Montesquieu lui-même comme un roman (Pensées, no 1438), ce bref ouvrage narratif en prose d’inspiration mythologique et galante, composé de sept chants, se présente, selon la préface, comme la traduction d’un poème grec. Le poète narrateur raconte ses amours pour la pudique Thémire et celle de son compagnon Aristhée pour la sage Camille, dans la ville de Gnide dédiée au culte de Vénus. Les trois premiers chants apparaissent comme un hymne à la Vénus gnidienne, allégorie d’un amour pudique, tendre et sincère. Cette célébration de la déesse s’ouvre sur une description de Gnide et de la campagne environnante, du palais de Vénus et de ses jardins, puis de son temple. Le poète rend hommage au culte gnidien, dans une opposition allégorique entre un amour luxurieux et les sentiments délicats des adeptes de la déesse. Les deux couples protagonistes incarnent le tendre amour prôné par la Vénus de Gnide. L’histoire du premier de ces deux amants, le narrateur, fils d’Antiloque, développe, au quatrième chant, un tableau moral des mœurs corrompues des Sybarites. Le poète exprime son aversion pour leur débauche et leur lascivité. Au terme d’un parcours initiatique dans les différents lieux du culte de Vénus, il est averti par un songe qu’il trouvera l’amour qui lui convient à Gnide. L’histoire d’Aristhée, au chant V, est d’abord un long éloge de Camille, puis la description des manifestations nuancées du sentiment de l’amant et l’expression de l’intensité de cette passion. Vient ensuite le récit d’une épreuve, celle de la jalousie, figurée allégoriquement par la descente du poète et d’Aristhée dans un antre obscur habité par un monstre. Le délire jaloux des deux héros est apaisé par un sacrifice en l’honneur de Bacchus. Au dernier chant, chacun retrouve sa belle. Le fils d’Antiloque entraîne Thémire dans un bois solitaire, peuplé de satyres et de nymphes, mais l’atmosphère érotique suggestive de l’épilogue ménage les bienséances. La brève pièce narrative qui suit, racontant l’histoire de Céphise et de l’Amour, est distincte du Temple de Gnide. Elle se présente aussi comme une traduction du grec, « du même auteur ». Par sa brièveté, son autonomie et sa thématique conventionnelle, elle imite la traduction en prose d’une anacréontique.

2Montesquieu s’est assez longtemps défendu d’être l’auteur de cette production légère (OC, t. XVIII, no 119 et 1222, 1725 ; t ; XIX, no 482, 1738) qui fut pourtant celle de ses œuvres la plus éditée et la plus traduite. Après le succès des Lettres persanes, l’auteur fréquente la société réunie par la marquise de Prie, maîtresse du Premier ministre, le duc de Bourbon, au château de Bélébat, et celle de Chantilly dont Mlle de Clermont fait les honneurs. Celle-ci serait l’inspiratrice ou la dédicataire officieuse de l’ouvrage si l’on en croit Guasco (OC, t. XIX, lettre 519, note b). Le Temple de Gnide relèverait d’une littérature encomiastique célébrant les charmes d’une grande dame, d’une poésie mondaine favorisée par de petites sociétés, lieux de rencontre et de divertissement. Dans le sillage des traductions d’Anacréon et de Sapho par Anne Dacier et Gacon, des poésies de Jean-Baptiste Rousseau et d’Houdar de La Motte, il témoigne d’un goût pour la poésie amoureuse d’inspiration antique. Le titre, selon une longue tradition poétique, compare implicitement l’ouvrage à un édifice élevé à la louange d’une abstraction ou d’un personnage. Le lieu évoqué, comme l’œuvre elle-même, est un monument à la gloire de l’amour pudique et tendre, célébré dans la ville de Carie, et acquiert une dimension métonymique et morale. La préface raille l’exactitude documentaire des traducteurs érudits au profit d’une antiquité de convention qui participe du loisir mondain. L’ensemble raconte un parcours initiatique qui permet, à l’issue d’épreuves, d’atteindre l’amour exalté à Gnide, tendre, délicat et partagé, illustrant un modèle de l’art de plaire qui unit les galants du Grand Siècle et les Modernes fréquentés par Montesquieu au moment de la rédaction du Temple de Gnide. La délicatesse de l’amour, les charmes de la pudeur et les dangers de la jalousie étaient des questions discourues dans le cercle de Mme de Lambert. Le récit, assez pauvre en événements, est l’occasion de déployer une gamme de procédés caractéristiques d’une esthétique de la variété et de l’hétérogénéité des genres et des tons. Éloge de la grâce et prose poétique relèvent d’une même critique implicite de la régularité. L’influence du « goût moderne », celle des hôtes de Mme de Lambert, se décèle dans des métaphores audacieuses comme « ses regards errèrent et moururent » (OC, t. VIII, p. 395). Montesquieu s’est inspiré du style de Fénelon dans Le Temple de Gnide : la pseudo-traduction, par les contraintes de la fidélité à l’original, justifie l’abandon de la rime et le souci de la musicalité. Montesquieu emprunte à l’auteur des Aventures de Télémaque un sémantisme de la plénitude, les clichés du locus amoenus, des images stéréotypées, des latinismes mais aussi certains épisodes ou scènes : la contrée qui entoure la ville de Gnide évoque la grotte de Calypso. Les Sybarites ressemblent beaucoup aux Chypriotes que fuit Télémaque. Fénelon évoquait le culte rendu à Vénus sur l’île de Chypre et décrivait le temple de la déesse. Au songe de Télémaque à qui Vénus apparaît, répond celui du fils d’Antiloque. Mais la leçon du Temple de Gnide est bien différente de celle du célèbre roman pédagogique. Pour Mentor, l’amour provoque les trahisons et l’amertume et exige de fuir. Chez Montesquieu, les figures gracieuses de Camille et de Thémire, désirées sans ambiguïté par leurs amants, ne sont pas des nymphes dangereuses et trompeuses. Le Temple de Gnide exalte une sensualité pudique, un art d’aimer raffiné et sensible, une esthétique de la grâce et de la variété qui sera théorisée dans l’Essai sur le goût.

Bibliographie

Manuscrits

Morceau de préface de deux pages, Bordeaux, bibliothèque municipale : ms 1988/1.

Éditions

Paris, Simart, 1725 (avec Céphise et l’Amour) : approbation accordée par la Librairie le 29 janvier 1725 et publication anonyme à Paris chez Nicolas Simart, entre le 26 et le 31 mars de la même année.

Nouvelle édition, « Londres », 1742.

Édition critique, texte établi par Cecil Courtney, présenté et annoté par Carole Dornier ; bibliographie par C. Courtney, OC, t. VIII, Pierre Rétat dir., p. 323-428.

Bibliographie

Albert Chérel, Fénelon au XVIIIe siècle en France (1715-1820), son prestige, son influence, Paris, Hachette, 1917.

François Gébelin, « La clef du Temple de Gnide d’après la correspondance de Montesquieu », Actes du congrès Montesquieu, Bordeaux, Delmas, 1956, p. 83-87.

Nivea Melani, Montesquieu minore : dai « Dialogue » a « Lysimaque », Naples, Liguori, 1969.

Jeannette Geffriaud-Rosso, Montesquieu et la féminité, Pise, Libreria Goliardica, 1977, p. 378-411 et Appendice, p. 445-449.

Georges Benrekassa, Montesquieu, la liberté et l’histoire, Paris, Le Livre de Poche, 1987, p. 64-66.

Roger Marchal, Madame de Lambert et son milieu, Oxford, Voltaire Foundation, SVEC 89, 1991.

Carole Dornier, « Montesquieu et l’esthétique galante », Revue Montesquieu 5 (2001), p. 5-21. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article327

Philip Stewart et Catherine Volpilhac-Auger, Histoire véritable et autres fictions, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2011, introductions.