Histoire véritable

Carole Dornier

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Sommaire

1L’ouvrage a été rédigé entre 1734 et 1739, et repris vers 1754. La publication des Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam (1723), mentionnées dans l’avis du « libraire » au lecteur, constitue le terminus a quo, la mort de Jean-Jacques Bel, dont la « Critique de l’Histoire véritable » accompagnait le manuscrit qui a servi à la première édition de 1892, le terminus post quem. La première édition de 1892, parue dans le second volume des œuvres inédites de Montesquieu, comporte un texte incomplet et des incohérences. Une deuxième édition présente en 1902 un texte différent, établi à partir d’un autre manuscrit découvert dans des papiers provenant de Joachim Laîné et de sa famille. Dans une édition critique de 1948, Roger Caillois considère le manuscrit publié en 1892 comme une étape de rédaction postérieure au texte donné en 1902, car il contient des corrections qui tiennent compte de la critique de Bel. C’est ce qu’a confirmé la comparaison des deux manuscrits, acquis par la bibliothèque municipale de Bordeaux, et notamment l’examen de celui qui avait servi à l’édition de 1892, acquis en 2005 : transcrit par un secrétaire (V) qui a travaillé chez Montesquieu vers 1754, il constitue la mise au net de l’ouvrage.

2Dans ce conte orientalisant, le narrateur raconte ses différentes réincarnations, dont il a obtenu le privilège de se souvenir. Dans la première partie, le « métempsycosiste », selon un terme employé par Montesquieu lui-même, est au service d’ascètes dont les excès de macération sont ridiculisés. Condamné par ses fautes à se réincarner en animal, il se transforme en petit chien, persécuté par sa maîtresse. Adoré sous forme d’un bœuf par des Égyptiens, il met à jour l’absurdité de cette idolâtrie dont il profite. Éléphant, il vérifie sur lui-même le plaisir des esclaves à réduire les autres en servitude. Obligé de servir de bourreau au roi qui veut punir l’une de ses femmes infidèles, il exécute la sentence à regret mais provoque la mort du monarque, action qui lui vaut l’admiration publique. Il constate alors amèrement l’incohérence des hommes qui le félicitent « pour la seule mauvaise action » qu’il ait commise.

3Dans la deuxième partie, son âme se réincarne dans des corps humains et perd la vertu et la sagesse qu’elle avait dans le corps de l’animal. Mari trompé, poète satirique famélique et ignoré, courtisan, homme à la mode, débiteur sans scrupules, bellâtre monnayant ses charmes, flatteur de profession, homme de bonne compagnie, autant d’états traversés par cette âme errante, états soulignant la corruption de la société, des mœurs de cour et les ridicules des usages mondains. Vivant ensuite dans le corps d’une bête de somme, il dépend entièrement des fantaisies de ses maîtres, dont les vices, les efforts et les habitudes apparaissent dans toute leur vanité quand il relate leur mort.

4La troisième partie est consacrée aux réincarnations en femmes et en êtres sexuellement équivoques, et centrée sur les conditions du bonheur : une femme devenue sage et vertueuse n’est plus aimée d’un mari qui la chérissait lorsqu’il subissait ses infidélités, ses caprices et sa médisance. Un eunuque amoureux d’une femme du sérail et qui rêve de la posséder, découvre que la place du maître qu’il convoitait et qu’il parvient à occuper ne lui procure pas le bonheur espéré. Une femme intrigante éprouve l’efficacité de ses assiduités et de son insistance à la Cour, soulignant ainsi l’importance et l’arbitraire du crédit et de la faveur, sans rapport avec les mérites réels. Une autre trafique de sa beauté quand elle est jeune et se fait escroquer par ses amants dans sa vieillesse ; une autre remplace ses charmes perdus par une pruderie affectée. Sans pouvoir redevenir homme, l’âme du narrateur voyage dans des créatures ambiguës : fat s’admirant sans cesse, homme à bonnes fortunes, bel esprit. La valeur sociale d’une impudence sans bornes et le pouvoir de l’illusion pour atteindre le bonheur sont illustrés dans plusieurs épisodes.

5Dans la quatrième partie, l’âme refuse les réincarnations que lui propose son génie, montrant que les hommes, pourtant envieux, préfèrent leur personne à toute autre. Elle devient chef africain, mari trompé et jaloux, fou du roi, esclave favori d’un seigneur par ses maladresses et ses ridicules, nain muet placé dans l’entourage d’un monarque, médecin d’un empereur des Indes, auteur d’un livre à succès qui ne lui apporte que des ennuis, bavard impénitent usant de son art de parler comme avocat puis comme médecin, soldat vétéran que ses récits de campagne ont rendu fâcheux et insupportable.

6La cinquième partie montre l’âme désincarnée et placée au service d’incubes, épisodes qui donnent l’occasion de railler les libertins, les valeurs héroïques, d’affirmer que les richesses et l’envie des richesses sont contraires au bonheur, de représenter des hypocrites, un tricheur, Pygmalion devant sa statue animée. Les difficultés de la réincarnation servent aussi à expliquer que les nations prospères sont fatalement corrompues et que les sociétés qui ont dû surmonter l’adversité sont vertueuses. Conseiller d’un roi d’Égypte, le personnage-narrateur formule des considérations sur l’inutilité des prédictions dans les décisions politiques, sur les méfaits des constructions dispendieuses, au service de la gloire des souverains qui ruinent les peuples, sur le danger des richesses, sur celui de la censure des spectacles. Le métempsycosiste semble finalement trouver le secret du bonheur en considérant les choses du bon côté et en énonçant cette formule célèbre en faveur de l’intérêt général, reprise dans les Pensées : « Si j’avais su quelque chose qui m’eût été utile, et qui eût été préjudiciable à ma famille, je l’aurais rejeté de mon esprit ; si j’avais su quelque chose, utile à ma famille, et qui ne l’eût pas été à ma patrie, j’aurais cherché à l’oublier ; si j’avais su quelque chose, utile à ma patrie, et qui eût été préjudiciable à l’Europe, ou qui eût été utile à l’Europe, et préjudiciable au genre humain, je l’aurais rejetée comme un crime » (OC, t. IX, p. 186 ; voir Pensées, no 741). C’est comme pauvre barbier dans la ville de Tarente, dernière de ses réincarnations, qu’il a raconté son histoire à un débiteur du nom d’Ayesda.

7Le titre de l’ouvrage évoque une source possible, l’Histoire véritable de Lucien et, d’après le style de l’époque il constitue, par antiphrase, un indice de fiction. Un autre ouvrage de Lucien, Le Rêve ou le coq, aventure d’un coq qui prétend être la réincarnation de Pythagore, semble avoir plus sûrement inspiré Montesquieu. À cette source antique, il faut ajouter la vogue de la fiction orientalisante au début du XVIIIe siècle, dans le sillage des Mille et une nuits traduites par Galland, mais surtout des Contes chinois de Gueullette, ou les Aventures merveilleuses du mandarin Fum-Hoam (1723), mentionnées au début de l’Histoire véritable. Une influence moins visible mais probable, et d’une veine picaresque, est celle de Lesage. La transmigration de l’âme du protagoniste dans les corps d’animaux, puis d’hommes et de femmes, constitue un principe d’unité narrative qui permet de relier une suite d’épisodes variés nourrissant la satire morale, selon le procédé des toits de Madrid enlevés par Asmodée dans le Diable boiteux ou celui du valet aux nombreux maîtres dans l’Histoire de Gil Blas de Santillane. Les différentes réincarnations sont autant d’occasions de dévoiler de l’intérieur les turpitudes humaines et de souligner, du point de vue d’une conscience unique, éclairée rétrospectivement, la corruption et la méchanceté des hommes. L’âme errante, comme le picaro, est ballottée par ses différents destins et se montre cynique parce que le monde dans lequel elle vit est corrompu. On retrouve des types de la satire sociale et morale présents chez Lesage : fripons, escrocs, médecins, courtisans, femmes trafiquant de leurs charmes… L’originalité de Montesquieu est de faire, à partir de procédés conventionnels de la fiction narrative de son époque, un conte philosophique engageant à la méditation sur les conditions de la vertu et du bonheur. Écrit peut-être à l’époque des voyages de Montesquieu, ce récit constituerait une métaphore du voyage, dans un itinéraire à travers l’humanité, sous ses diverses formes spatio-temporelles. L’Histoire véritable poserait aussi, dans le cadre du conte, des questions auxquelles tenterait de répondre L’Esprit des lois : comment concilier relativisme et normes de justice universelles, articuler uniformité et diversité, trouver la constance dans le changement ? Dans cette mesure, l’ouvrage serait, selon l’expression d’Alberto Postigliola, un « prélude épistémologique » à l’œuvre majeure de son auteur.

Bibliographie

Manuscrits

Bordeaux, BM, ms 2191 (1re version) et 3169 (2e version).

Éditions

Mélanges inédits de Montesquieu, éd. par le baron de Montesquieu et Raymond Céleste, Bordeaux-Paris, Gounouilhou et Rouam, 1892, p. 31-84 ; Histoire véritable, éd. Louis de Bordes de Fortage, Bordeaux, Gounouilhou, 1902 ; édition critique par Roger Caillois, Lille-Genève, Giard-Droz, 1948 ;

Édition critique, texte établi par Didier Masseau, présenté et annoté par Didier Masseau et Pierre Rétat, OC, t. IX, 2006, p. 103-202.

Histoire véritable et autres fictions, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2011 (éd. Philip Stewart et Catherine Volpilhac-Auger).

 

Pierre Barrière, « La composition de l’Histoire véritable », Bulletin de la société des bibliophiles de Guyenne, 1948, p. 30-38.

Alessandro S. Crisafulli, « Montesquieu’s Histoire véritable : Sources and Originality of its Satirical Device », Studies in Philology 50 (1953), p. 59-67.

Jacques Rustin, « L’Histoire véritable dans la littérature romanesque du XVIIIe siècle », Cahiers de l'association internationale d’études françaises 18 (mars 1966), p. 89-102.

Alberto Postigliola, « L'Histoire véritable. Prélude épistémologique à L’Esprit des lois », Lectures de Montesquieu, Cahiers Montesquieu 1 (1993), p. 147-167.

Jean-François Perrin, « Métempsycose. Soi-même comme multitude : le cas du récit à métempsycose au XVIIIe siècle », Dix-Huitième Siècle 41 (2009), p. 169-186.

Philip Stewart et Catherine Volpilhac-Auger, Histoire véritable et autres fictions, Paris, Gallimard, « Folio Classique », 2011, introductions.