Richelieu

1Le cardinal de Richelieu fait l’objet, dans l’œuvre de Montesquieu, d’une critique continue. Cet « homme privé qui avait plus d’ambition que tous les monarques du monde » mettait les rois et les peuples au service de sa passion dominante et faisait de l’univers un théâtre voué à manifester son désir de grandeur, sa vengeance ou sa haine (Pensées, no 1302). Montesquieu insiste sur son amour immodéré du pouvoir et de la gloire : Richelieu jalousa Corneille au point de « perdre le goût d’un grand ministère qui devait faire l’admiration des siècles à venir » (no 857). Sans doute s’agit-il d’un génie politique qui parvint à éclipser et à dominer le monarque lui-même, même si son empire s’étendait sur les esprits plutôt que sur les cœurs (nos 1302, 1987). Mais l’auteur de L’Esprit des lois ne peut que critiquer le partisan du pouvoir absolu et l’artisan du despotisme, l’un des « deux plus méchants citoyens que la France ait eus » (avec Louvois, no 1302). Machiavélique dans les négociations des traités (no 742), Richelieu avait l’art de faire des esclaves et de maltraiter les grands (nos 1595, 299). Ce dernier point est évidemment crucial. La paternité du Testament politique était une question litigieuse et difficile ; contestée par Voltaire, elle est affirmée dans les Pensées (n° 1962), dans un passage daté de novembre 1749 : Montesquieu précise que, ayant eu connaissance des allégations de Voltaire, il avait d’abord supprimé les références à Richelieu dans L’Esprit des lois, avant que l’abbé Dubos, qu’il avait consulté à ce sujet, ne lui affirme que l’ouvrage avait été composé par ordre et conformément aux idées de Richelieu par un certain M. de Bourzeis (et un autre auteur non cité), ce qui l’incita à rétablir le texte initial. Selon C. Volpilhac-Auger (OC, t. IV), il n’est pas possible pour le moment d’établir à quelle époque Montesquieu a lu le Testament, dont il possédait en deux exemplaires la première édition (1688, in-12, Amsterdam ; Catalogue, nos 2430 et 2431 — à noter que l’éditeur en est le libraire protestant Henry Desbordes ; en 1734, l’éditeur des Romains est Jacques Desbordes). L’édition publiée en 1740 à La Haye par l’abbé de Saint-Pierre avait pu renforcer son intérêt pendant la rédaction de L’Esprit des lois. Mais il est certain que ses doutes (inspirés par Voltaire) datent au plus tard de 1742 : il n’ose plus alors écrire que le cardinal de Richelieu est bien l’auteur du Testament. Enfin, entre le printemps 1743 et le printemps 1744, la discussion qu’il avait dû avoir plus tôt avec Dubos (mort en 1742) incite Montesquieu à changer d’avis et à attribuer de nouveau le Testament à Richelieu (C. Volpilhac-Auger). Montesquieu détaille les raisons qui l’inclinent à confirmer l’authenticité de cette attribution, et conclut : « Je dis donc que le Testament politique est du Cardinal, parce que j’y trouve son caractère, son génie, ses passions, ses intérêts, ses vues, et jusqu’aux préjugés de son état et de la profession qu’il avait embrassée ».

2Tout en reconnaissant que le Testament politique est « l’un des meilleurs ouvrages que nous eussions en ce genre », Montesquieu ne peut suivre sur ce chapitre les vues du Cardinal (no 1962). L’Esprit des lois dénonce ainsi les pratiques arbitraires de Richelieu : « Il est essentiel que les paroles des lois réveillent chez tous les hommes les mêmes idées. Le cardinal de Richelieu [en note : Testament politique] convenait que l’on pouvait accuser un ministre devant le roi ; mais il voulait que l’on fût puni si les choses qu’on prouvait n’étaient pas considérables : ce qui devait empêcher tout le monde de dire quelque vérité que ce fût contre lui, puisqu’une chose considérable est entièrement relative, et que ce qui est considérable pour quelqu’un ne l’est pas pour un autre » (XXIX, 16). En caractérisant « l’excellence » du gouvernement monarchique par rapport au despotique, Montesquieu stigmatise également la tentative de domestication de la noblesse entreprise par le Cardinal. Afin de promouvoir la limitation de la puissance royale, il convient de montrer au souverain qu’il est de son intérêt de ne pas abaisser les pouvoirs intermédiaires : leurs accommodements permettent d’éviter que les séditions ne dégénèrent en révolutions, tandis que leur sagesse fait figure de rationalité politique en lieu et place des lumières du conseiller du prince. Là où Richelieu avait préconisé, dans l’exercice des grandes charges publiques, la subordination de l’intérêt particulier à l’intérêt public (Testament politique, p. 210-215 ; 253-257 ; 397), Montesquieu refuse donc l’alliance paradoxale de l’angélisme et du machiavélisme : « Le cardinal de Richelieu, pensant peut-être qu’il avait trop avili les ordres de l’État, a recours, pour le soutenir, aux vertus du prince et de ses ministres [en note : Testament politique] : et il exige d’eux tant de choses, qu’en vérité il n’y a qu’un ange qui puisse avoir tant d’attention, tant de lumières, tant de fermeté, tant de connaissances ; et on peut à peine se flatter que d’ici à la dissolution des monarchies, il puisse y avoir un prince et des ministres pareils » (V, 11). En distinguant le parfait citoyen des monarchies de l’homme de bien prisé par la religion ou par la morale, L’Esprit des lois récuse cette exigence de vertu qui risque plutôt de contribuer à l’avènement du despote. S’agit-il de jouer Richelieu contre lui-même ? Une note invoque le Testament politique pour étayer l’idée selon laquelle, s’il se trouvait dans le peuple un seul honnête homme qui échappât à la corruption des classes privilégiées, le monarque refuserait certainement de lui conférer une charge : « Il ne faut pas, y est-il dit, se servir de gens de bas lieu : ils sont trop austères et trop difficiles » — ce que Montesquieu prend pour une confirmation du fait que la vertu n’est pas le principe du gouvernement monarchique (III, 5). Mais l’anecdote extraite du Testament politique disait tout autre chose : « Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires aux magistrats, et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier […] » (p. 150-151). Par là, Richelieu n’entendait nullement soutenir que les officiers de l’État peuvent se passer de vertu. Décrivant le parfait conseiller d’État, Richelieu affirmait tout au contraire la nécessité de sa probité : il doit être « homme de bien » selon Dieu et selon les hommes, et savoir sacrifier son intérêt privé à l’intérêt public lorsqu’il le faut. Voltaire ne manquera pas de souligner la mauvaise foi de Montesquieu : « Qu’on lise les paroles de ce testament très faussement attribué au cardinal de Richelieu : “Une basse naissance produit rarement les parties nécessaires au magistrat ; et il est certain que la vertu d’une personne de bon lieu a quelque chose de plus noble que celle qui se trouve en un homme de petite extraction. Les esprits de telles gens sont d’ordinaire difficiles à manier, et beaucoup ont une austérité si épineuse qu’elle n’est pas seulement fâcheuse mais préjudiciable […]”. Il est clair par ce passage, assez peu digne d’ailleurs d’un grand ministre, que l’auteur du Testament qu’on a cité craint qu’un magistrat sans bien et sans naissance n’ait pas assez de noblesse d’âme pour être incorruptible. On veut donc en vain s’autoriser du témoignage d’un ministre de France pour prouver qu’il ne faut point de vertu en France. Le cardinal de Richelieu, tyran quand on lui résistait, et méchant parce qu’il avait des méchants à combattre, pouvait bien, dans un ministère qui ne fut qu’une guerre intestine de la grandeur contre l’envie, détester la vertu qui aurait combattu ses violences ; mais il était impossible qu’il l’écrivît, et celui qui a pris son nom ne pouvait (tout malavisé qu’il est quelquefois) l’être assez pour lui faire dire que la vertu n’est bonne à rien » (Voltaire, Supplément au Siècle de Louis XIV (1753), 3e partie, Œuvres historiques, Paris, Gallimard, 1957, p. 1272).

3Dans L’Esprit des lois, c’est donc l’ironie qui contribue surtout à démystifier l’artisan de la corruption de la monarchie. Plus généralement, la situation confessionnelle de l’Europe a changé et, du point de vue des alliances et de la diplomatie, « il ne faut pas en revenir aux vieilles maximes du cardinal de Richelieu, parce qu’elles ne sont plus admissibles » (Voyages, p. 461).

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