Esprit général

Céline Spector

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L’émergence du concept

1Le concept d’esprit général est l’un des plus importants et des plus originaux de L’Esprit des lois, celui dont Hegel, rendant hommage à Montesquieu, fera la clé de voûte de sa philosophie (Principes de la philosophie du droit, trad. R. Derathé, Paris, Vrin, 1989, § 3, p. 64-65). Son élaboration est progressive : le caractère commun des nations apparaît dans De la politique (opuscule traditionnellement daté de 1722-1723, mais sans aucune justification sérieuse : voir OC, t. VIII, p. 506-507) comme la forme dérivée et partielle d’une « âme universelle » qui se particularise sous l’action d’une causalité spécifique. Or l’« esprit » ainsi conçu comme résultat collectif devient à son tour cause des actions individuelles, au point de gouverner les conduites antérieurement au gouvernement : « Dans toutes les sociétés qui ne sont qu’une union d’esprits, il se forme un caractère commun. Cette âme universelle prend une manière de penser qui est l’effet d’une chaîne de causes infinies, qui se multiplient et se combinent de siècle en siècle. Dès que le ton est donné et reçu, c’est lui seul qui gouverne, et tout ce que les souverains, les magistrats, les peuples peuvent faire ou imaginer, soit qu’il paraît choquer ce ton ou le suivre, s’y rapporte toujours, et il domine jusques à la totale destruction. ¶L’esprit d’obéissance est généralement répandu ici. De là, les princes sont plus dispensés d’être habiles. Cet esprit gouverne pour eux et, quelque chose qu’ils fassent de mal, d’équivoque, de bien, ils iront toujours au même but » (OC, t. VIII, p. 515, lignes 76-85 ; souligné par nous). L’esprit des peuples se conçoit donc dans un rapport d’adjuvance ou de résistance avec l’action des politiques. Sans doute n’est-il pas exclu que le caractère d’une nation puisse conforter la tyrannie. Ainsi dans les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence, où la locution « esprit général » apparaît sous la plume de Montesquieu, la tyrannie des empereurs est supposée venir de « l’esprit général des Romains » qui abandonnèrent leur liberté pour subir un gouvernement arbitraire sans perdre leur férocité (xv ; OC, t. II, p. 199). Mais l’esprit général ne désigne pas l’essence singulière d’une nation. Il est l’effet d’une causalité variable. Ainsi il pourra aussi bien, à une époque ultérieure de l’histoire, constituer une limitation du pouvoir. Dans l’empire byzantin, le despotisme absolu ne put jamais s’installer : « Il y a dans chaque nation un esprit général, sur lequel la puissance même est fondée ; quand elle choque cet esprit, elle se choque elle-même, et elle s’arrête nécessairement » (xxii, p. 27). Montesquieu théorise l’importance des coutumes, des rites et des traditions religieuses qui font obstacle à l’extension du pouvoir souverain : lors de sa première formulation, l’esprit général résulte simplement des « exemples reçus », forgeant les mœurs qui « règnent aussi impérieusement que les lois » (xxi, p. 263). Dans les Romains, le recours au concept d’esprit général introduit de la sorte à une réflexion sur les rapports entre pouvoir et société. Esprit d’obéissance ou de résistance, l’esprit général constitue à la fois le fondement et la limite de la soumission.

2À l’équivalence originelle du concept d’esprit général et du concept de mœurs, les œuvres ultérieures de Montesquieu vont cependant substituer une caractérisation plus complexe, au sein de laquelle les mœurs occuperont une place ambivalente – cause parmi d’autres et résultante de l’ensemble des causes qui agissent sur les peuples : « car il y a, dans chaque nation, un caractère général, dont celui de chaque particulier se charge plus ou moins. Il est produit de deux manières : par les causes physiques qui dépendent du climat […] et par les causes morales qui sont la combinaison des lois, de la religion, des mœurs et des manières, et cette espèce d’émanation de la façon de penser, de l’air et des sottises de la cour et de la capitale qui se répandent au loin » (Essai sur les causes, OC, t. IX, p. 254, lignes 625-630 ; écrit entre 1736 et 1739, publié en 1892). Les Lettres persanes avaient déjà soutenu une théorie analogue en jouant de l’opposition de l’esprit français et de l’esprit persan, en présentant ironiquement certains caractères nationaux ou en identifiant les causes physiques et morales de la dépopulation du globe (LP, 49 [51], 75 [78], 108 à 118 [112 à 122]). Le « caractère général d’une nation » se forme par la conjonction de facteurs naturels, de facteurs sociaux et de facteurs politiques (en Perse, « les caractères sont tous uniformes, parce qu’ils sont forcés » (LP, 61 [63]), la servitude engendrant la crainte). Les rapports entre les sexes sont à l’origine, en France, du « badinage » qui affecte, en amont, les emplois civils et militaires (LP, 61 [63]) ; certaines passions générales, comme l’amour de la gloire, peuvent également former l’esprit d’une nation – l’imagination, l’éducation et les conditions politiques modifiant une tendance inhérente à la nature de l’homme (LP, 87-89 [89-90, 92]). Dans le processus de formation d’un peuple, le rôle de la diffusion pyramidale des manières et des mœurs est décisif (LP, 96 [99]). Mais l’« éducation générale » que mentionne l’Essai sur les causes ne relève pas, à l’évidence, de la seule volonté d’un législateur ou d’un prince. L’identité d’une communauté se forme à partir de déterminations physiques et morales : les individus soumis aux mêmes causes sont dotés de mœurs semblables. Le périlleux passage de la psychologie individuelle à la psychologie collective repose sur une définition sensualiste de l’esprit, qui subit l’influence des causes physiques (pour l’essentiel le climat et l’alimentation qui dépend de la nature du terrain) aussi bien que des causes morales.

3Reste à penser l’articulation de ces causes physiques et morales, qui ne se réduit pas à un déterminisme. Primo, les causes peuvent être en position de concurrence, d’opposition mais aussi d’adjuvance, l’une servant de relais à l’autre. C’est ce qu’exposera Montesquieu dans un article de ses Pensées : « Je sais bien que si des causes morales n’interrompaient point les physiques, celles-ci sortiraient et agiraient dans toute leur étendue. ¶Je sais encore que si les causes physiques avaient la force d’agir par elles-mêmes, comme lorsque les peuples sont habitants de montagnes inaccessibles, elles ne détruisissent bientôt la cause morale, car souvent la cause physique a besoin de la cause morale pour agir » (no 811). Secundo, si « la complication des causes qui forment le caractère général d’un peuple est bien grande » (Essai sur les causes, p. 255), le primat des causes morales n’en est pas moins affirmé, du moins dans les nations policées (car les sociétés sauvages restent dominées par la nature et le climat) : « les causes morales forment plus le caractère général d’une nation et décident plus de la qualité de son esprit que les causes physiques » (p. 257). Que les causes morales forcent les causes physiques, c’est ce dont témoigne encore le contraste établi entre peuples approchant plus du Midi et peuples approchant plus du Nord : là où les Asiatiques, dominés par la « timidité », sont portés à obéir, les Européens « ont une hardiesse qui les porte à mépriser la vie et les biens pour commander aux autres ». L’usage politique du caractère général des peuples réapparaît ici : parce que ceux qui exercent le pouvoir vont toujours jusqu’à ce qu’ils rencontrent des limites, le commandement est tyrannique dans les nations orientales, modéré dans les nations septentrionales (p. 258-259). La religion, adoptée par les peuples en fonction de leur génie national lui-même influencé par le climat, peut à son tour conforter l’esprit d’indépendance ou de soumission. Ainsi la religion protestante, adoptée par les peuples indépendants du Nord, conforte leur liberté politique, là où la religion catholique, conservée par les peuples soumis du Midi, contribue davantage encore à leur soumission. C’est en réalité l’« éducation » au sens large (éducation particulière dans la famille, éducation générale dans la société) qui permet de concevoir l’acquisition par un peuple d’une culture commune : lois, coutumes, préceptes religieux, forme du gouvernement, exemples reçus contribuent à former le caractère national et à lui conférer des traits ou des passions dominantes. Le rôle de l’imitation et de la communication des passions, des esprits et des caractères est déterminant (p. 423-424). Montesquieu invoque à ce titre le rôle de la cour et de la capitale : « J’appelle génie d’une nation les mœurs et le caractère d’esprit de différents peuples dirigés par l’influence d’une même cour et d’une même capitale » (Pensées, no 348).

4Cette réflexion sur la formation d’un peuple se précise au fil de l’œuvre. Dans ses Pensées, Montesquieu, sans mentionner l’« esprit général », substitue à l’énumération rhapsodique de l’Essai sur les causes la détermination précise des « choses » susceptibles de gouverner les hommes. Entre deux articles transcrits à quelques années d’intervalle (Pensées, no 542, entre 1731 et 1734 ; Pensées, no 854, entre 1734 et 1738), le point de vue étatique (« les États sont gouvernés par cinq choses » ; souligné par nous, comme dans les citations suivantes) cède la place à une perspective anthropologique (« les hommes sont gouvernés par cinq choses » ; repris dans L’Esprit des lois, XIX, 4 : « plusieurs choses gouvernent les hommes »).  Dans les Pensées (no 542), Montesquieu insiste sur l’interdépendance des causes et sur la « dissonance » suscitée, en raison de l’inertie des mœurs, par toute modification de leur équilibre et de leur cohérence (« Ces choses ont toutes un rapport mutuel les uns aux autres. Si vous en changez une, les autres ne suivent que lentement, ce qui met partout une espèce de dissonance ») ; à l’article no 854 du même recueil, en revanche, il affirme la prépondérance de l’un des facteurs de l’esprit national, prépondérance variable selon les pays et selon les temps : « Selon que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant. Le climat domine presque seul sur les sauvages ; les manières gouvernent les Chinois ; les lois tyrannisent le Japon ; les mœurs dominaient autrefois le ton dans Rome et Lacédémone ; et la religion fait tout aujourd’hui dans le midi de l’Europe » (propos seulement affiné dans L’Esprit des lois, au moment où la dernière locution disparaît). Le climat, absent de la première définition qui ne mentionne que les causes morales (religion, maximes générales du gouvernement, lois particulières, mœurs, manières), intervient ensuite comme le premier terme de l’énumération, précédant les manières, les mœurs, la religion et les lois ; quant aux « exemples des choses passées », ils font leur apparition dans L’Esprit des lois aux côtés des « maximes du gouvernement », présentes dans la première version mais absente de la seconde. Doit-on y voir une hésitation de Montesquieu sur le statut à accorder à la politique et à la volonté des gouvernants dans la formation du caractère national ? Du moins faut-il souligner le surprenant nivellement introduit entre les facteurs : le climat « gouverne » les hommes au même titre que la religion ou le gouvernement. La neutralité des formules (« Les hommes sont gouvernés par… », « Cinq choses gouvernent les hommes ») ne doit pas occulter leur enjeu théorique : l’égale dignité de chacune des « choses » susceptible de gouverner les hommes tend à effacer le rôle spécifique et éminent de l’ordre politique ainsi qu’à amoindrir le rôle de la volonté (divine, humaine) dans l’histoire.

La nation ou le peuple ? L’esprit général dans L’Esprit des lois

5Dans L’Esprit des lois, les réflexions ainsi élaborées convergent dans la définition de l’esprit général : « Plusieurs choses gouvernent les hommes : le climat, la religion, les lois, les maximes du gouvernement, les exemples des choses passées, les mœurs, les manières ; d’où il se forme un esprit général qui en résulte. À mesure que dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant » (XIX, 4). L’esprit général est l’effet de la composition de différentes causes, de leur variation graduelle ou de leur compensation ; il intègre en lui le physique et le moral, qui ne peuvent être conçus de façon autonome. La dualité des causes (physiques, morales) cède la place à l’idée d’une union de facteurs hétérogènes, dont la cohésion, attestée dans les mœurs, est le fruit de la géographie et de l’histoire. L’esprit général (synonyme d’esprit de la nation, de caractère ou de génie des nations) résulte de l’influence conjointe de différentes causes qui donne lieu à l’existence d’une dominante. En l’absence de hiérarchie a priori entre ces causes, l’esprit est déterminé comme une somme de forces ou un mélange chimique, par la force relative ou la proportion qui prévaut entre ses composantes.

6Par là même, Montesquieu substitue une pensée de l’hétérogénéité et de la complexité de la nation à une pensée homogène et unifiée du peuple. La singularité de l’esprit général tient à ce qu’il n’est ni purement naturel, ni purement artificiel, mais intègre des composantes naturelles et artificielles au sein des paramètres fondamentaux du social. Cette conception nouvelle de la totalité sociale a pu être interprétée comme naissance du point de vue sociologique (Aron et Manent plus que Durkheim). Il reste dès lors à comprendre la constitution de l’unité d’une diversité, puisque les diverses « choses » qui gouvernent les hommes sont mises sur le même plan, sans hiérarchie apparente ni subordination explicite. D’où procède l’unité, si ce n’est de la volonté du législateur ? À la différence de Rousseau, Montesquieu ne fait pas précéder la formation d’une nouvelle totalité dotée d’une sensibilité commune (le « peuple ») d’un contrat fondateur, ni n’invoque la transcendance du législateur. Cette éclipse du contrat (rapidement évoqué au livre I, chapitre 3, ainsi qu’au livre XXVI, chapitre 15) et, à quelques exceptions près, de la figure mythique du législateur, apparaît nettement lorsque L’Esprit des lois énonce que « à mesure que, dans chaque nation, une de ces causes agit avec plus de force, les autres lui cèdent d’autant » (XIX, 4). L’unification de l’hétérogène apparaît simplement comme l’effet de la prévalence de certaines composantes sur d’autres : telle société sera plutôt dominée par la religion, telle autre plutôt par les lois, telle autre par le climat... Ce qui importe ici est que l’esprit général ne résulte pas simplement d’une unification politique ou juridique, mais de l’influence conjointe de différentes causes qui donne lieu à l’existence d’une dominante. La connotation alchimique de l’esprit – résultat de la distillation par laquelle les propriétés spécifiques du tout émergent à partir de celles des parties – permet d’envisager un principe non subjectif, un ordre non intentionnel, l’unité non substantielle d’un peuple (Markovits, 1997).

Esprit général et modération du législateur

7Cependant, en passant de la description des caractères nationaux à l’explication des causes qui sont à l’origine de leur existence et de leur devenir, Montesquieu peut-il s’abstenir de produire une évaluation et de définir un modèle d’humanité en fonction duquel les nations doivent être jugées ? Certes, le « naturel des peuples » suscite des normes singulières qui ne semblent pas susceptibles d’être jugées à l’aune d’une rationalité ou d’une moralité universelle (« Ne comparons donc pas la morale des Chinois avec celle de l’Europe », XIX, 20). Mais le relativisme de la formule ne doit pas occulter les jugements de valeurs formulés par Montesquieu. Les peuples sont notamment jugés selon leur capacité à contribuer à la puissance de l’État – ce qui signifie, chez les modernes, à la production économique et aux échanges. Le contraste du caractère des Espagnols et celui des Chinois est à cet égard éclairant : alors que le singulier « mélange » de la bonne foi et de paresse des Espagnols leur a fait perdre la conduite de leur propre commerce, le « mélange », chez les Chinois, d’un désir excessif du gain et d’une activité prodigieuse leur a permis, face à la concurrence européenne, de conserver le commerce du Japon. La théorie de l’esprit général permet donc de disqualifier une évaluation morale ou politique qui ne prendrait pas en compte l’utilité sociale des qualités ou des défauts collectifs, constatable a posteriori : « Les divers caractères des nations sont mêlés de vertus et de vices, de bonnes et de mauvaises qualités. Les heureux mélanges sont ceux dont il résulte de grands biens, et souvent on ne les soupçonnerait pas ; il y en a dont il résulte de grands maux, et qu’on ne soupçonnerait pas non plus » (XIX, 10). Montesquieu ne résorbe pas la diversité des esprits généraux dans l’unité d’une histoire téléologique ; il se contente d’évaluer les effets des dispositions nationales sur la prospérité économique, forme moderne de la puissance. La théorie de l’esprit général est adressée au législateur désireux de civiliser ou de moraliser les mœurs d’un peuple grâce à la contrainte des lois : une telle action autoritaire annihilerait la liberté tout en privant l’État des bénéfices économiques publics associés à certains vices privés des hommes (cupidité, vanité). Ainsi s’entend la reprise du paradoxe mandevillien, désormais intégré à la théorie de l’esprit général : que les vices moraux puissent être des vertus politiques, « c’est ce que ne doivent point ignorer ceux qui font des lois qui choquent l’esprit général » (XIX, 11).

8La théorie de l’esprit général s’inscrit de la sorte au cœur de la philosophie de la modération prônée par L’Esprit des lois. La multiplicité des facteurs qui forment le caractère d’une nation permet de relativiser le statut du juridique, en insistant sur la nécessaire adaptation des commandements aux usages, des lois « établies » aux manières et aux mœurs « inspirées », qui tiennent plus à l’esprit général : « il est aussi dangereux, et plus, de renverser l’esprit général que de changer une institution particulière » (XIX, 12). Aussi la loi ne peut-elle se définir par la seule volonté du souverain. La liberté comme opinion de sa sûreté ne s’obtient pas simplement par la protection légale des droits attachés à l’individu ; elle suppose le respect des coutumes collectives sédimentées par le temps, et risque d’être anéantie par la « tyrannie d’opinion » qui choque les manières de penser d’un peuple (XIX, 3). Sans doute l’action consciente et volontaire du politique ne doit pas être minimisée : à travers les maximes du gouvernement, les lois et même les exemples reçus, l’esprit général intègre pour une part importante de la politique passée. En insistant sur l’importance d’une grande capitale dans l’esprit général d’une nation (« C’est Paris qui fait les Français », Pensées, no 1903), Montesquieu n’omet pas les facteurs politiques qui président à la formation de l’unité nationale. Mais il préconise l’adaptation du pouvoir à la société : « C’est au législateur à suivre l’esprit de la nation, lorsqu’il n’est pas contraire aux principes du gouvernement ; car nous ne faisons rien de mieux que ce que nous faisons librement, et en suivant notre génie naturel » (XIX, 5). Si certains peuples doivent l’essentiel de leur esprit à l’action volontaire des législateurs (ainsi à Sparte ou en Chine, où les lois, les mœurs, voire la religion et les manières furent délibérément conçues afin de réaliser la fin guerrière ou pacifique de l’État : XIX, 16-20), d’autres tiennent leurs passions dominantes et les traits de leur caractère national des contingences de la géographie et de l’histoire, sans qu’une intention singulière puisse présider au processus. Privilégier l’action « sourde et insensible » du législateur (VI, 13) au détriment de la contrainte nécessaire pour modifier l’esprit général d’une nation revient donc à conforter la modération et à ménager les conditions de la liberté politique.

9Faut-il en conclure que Montesquieu oppose à l’art politique la « vie » naturelle d’un peuple ? En réalité, le philosophe ne cède en rien à la tentation organiciste ou vitaliste. Certes, l’esprit général renvoie à la génération des lois : « […] il se forme dans chaque pays une espèce de génération de lois. Les peuples, comme chaque individu, ont une suite d’idées, et leur manière de penser totale comme celle de chaque particulier, a un commencement, un milieu et une fin » (Pensées, no 1794) ; mais cette définition n’engendre pas de vision organiciste de l’histoire d’un peuple. Comme l’écrit Francine Markovits, « l’esprit général est générique sans être un principe de vie, unité sans être une intention, histoire singulière sans impliquer le tribunal de l’histoire universelle ; il dit bien comment se forme un peuple, il ne dit pas qu’une volonté ou un esprit, quel qu’en soit le véritable sujet, le forme » (« Montesquieu : l’esprit d’un peuple, Une histoire expérimentale », p. 51). L’esprit d’une nation n’est ni un sujet de l’histoire ni une qualité occulte, il n’incarne rien d’autre que le résultat d’une conjonction de variables interdépendantes. Le réel, en ce sens, est rationnel : l’esprit général, susceptible d’être décomposé intégralement en éléments simples, ne comprend aucun « principe » irréductible à l’analyse. Si l’esprit général est une totalité, il ne renvoie à aucun « sujet » de ses manifestations : l’esprit est dépourvu de tout caractère organique, aussi bien synchroniquement (la conjonction des variables n’est pas dépendance des organes relativement au tout) que diachroniquement (le devenir d’une nation n’est pas une vie, mais une succession de réagencements précaires des principes : Binoche, 1999). C’est ce qui distingue l’esprit général du Volksgeist dont Herder, Savigny ou Hegel feront un concept cardinal, en se réclamant souvent de Montesquieu lui-même (Binoche, Markovits).

Bibliographie

Robert Shackleton, Montesquieu. Biographie critique, trad. Jean Loiseau, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1977, chap. xiv (1re éd. anglaise, 1961).

Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle [1963], Paris, Albin Michel, 1994, p.718-736.

Raymond Aron, Les Étapes de la pensée sociologique, Paris, Gallimard, 1967, chap. i.

Francine Markovits, « Montesquieu : l’esprit d’un peuple. Une histoire expérimentale », dans Former un nouveau peuple ?, Josiane Boulad-Ayoub dir., Presses universitaires de Laval, L’Harmattan, 1996, p. 207-236, repris dans Lectures de L’Esprit des lois, Céline Spector et Thierry Hoquet dir., Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2004, p. 65-99.

Marc Crépon, Les Géographies de l’esprit, Paris, Payot, 1996, chap. ii.

Francine Markovits, « Althusser et Montesquieu : l’histoire comme philosophie expérimentale », dans Actuel Marx. Althusser philosophe, Paris, PUF, 1997, p. 31-74.

Bertrand Binoche, « Ni Hegel, ni Montesquieu ? », Kairos 14 (1999), p. 9-27.

Céline Spector, « Des Lettres persanes à L’Esprit des lois : Montesquieu, parcours d’une œuvre », 1748. L’année de « L’Esprit des lois », Catherine Larrère et Catherine Volpilhac-Auger dir., Paris, Champion, 1999, p. 117-139.

Carlo Borghero, « Libertà e necessità : clima ed “esprit général” nell’Esprit des lois », dans Libertà, necessità e storia. Precorsi dell’« Esprit des lois » di Montesquieu, Domenico Felice dir., Naples, Bibliopolis, 2003, p. 136-201.

Francine Markovits, Montesquieu. Le droit et l’histoire, Paris, Vrin, 2008.