Âme

Céline Spector

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1Sur la question du dualisme substantiel et de la spiritualité de l’âme, les Pensées de Montesquieu font valoir deux points de vue antagonistes. D’un côté, la tentation matérialiste affleure à propos de la célèbre hypothèse, issue de Locke, de la matière pensante : « M. de Saint-Aulaire dit fort bien : ‘‘Nous disons : « Nous ne pouvons comprendre que la matière pense ; donc nous avons une âme différente de la matière ». Donc nous tirons de notre ignorance une raison pour nous faire une substance plus parfaite que la matière’’ » (Pensées, no 712). À la thèse, attribuée aux athées, selon laquelle la matière a la capacité de s’organiser, de sentir, voire de penser, Montesquieu entend certes répondre ; mais les éléments lui manquent (no 1096). Ainsi il rejette sans la réfuter la conception prétendument spinoziste de la corporéité de l’âme (no 1266) ; ainsi il affirme sans autre précision que l’idée de la nature de l’âme et de sa « distinction réelle avec le corps » n’ont été bien établies que depuis Descartes (no 1677). Sans prétendre trancher la question délicate de la « tentation matérialiste » chez Montesquieu, il faut donc conclure que le questionnement métaphysique traditionnel demeure ici en suspens. L’interrogation spéculative ne peut désormais prendre sens que dans la mesure où elle relève d’un intérêt pratique qui lui assigne sa solution : ce sont les conséquences pratiques peu désirables du matérialisme qui conduisent à poser la thèse de l’immatérialité de l’âme, plus encore que les preuves cartésiennes (nos 57, 349, à confronter à l’article no 1946).

2La réflexion de Montesquieu sur l’âme sort donc du champ de la métaphysique abstraite (interrogation sur le dualisme des substances et l’union de l’âme et du corps, théorie des facultés de l’âme) pour rejoindre celui de la métaphysique sensualiste issue de Locke, définie comme genèse des idées et analyse des opérations de l’âme (Spector 2005). L’âme se comprend comme le centre topique d’un réseau de rapports ; elle n’est que le centre nerveux de la communication des mouvements du corps, logée « dans notre corps, comme une araignée dans sa toile ». Ce qui importe dès lors est la « communication » facile des mouvements au sein du système nerveux : « le sentiment de l’esprit est presque toujours un résultat de tous les différents mouvements qui sont produits dans les divers organes de notre corps » (Essai sur les causes qui peuvent affecter les esprits et les caractères, OC, t. IX, p. 240). L’image de l’araignée dans sa toile, issue de Chrysippe, n’a toutefois pas le même sens que chez Helvétius, Diderot ou La Mettrie : chez Montesquieu, le passage de la matière inerte à la matière sensible, de la sensibilité passive à l’activité de juger (« Les perceptions, les idées, la mémoire, c’est toujours la même opération, qui vient de la seule faculté que l’âme a de sentir », ibid., p. 232) suppose des médiations complexes. La sensation, en l’occurrence, ne se donne pas comme une impression que l’âme recevrait passivement ; l’activité majeure de l’âme est la comparaison : « La principale faculté de l’âme est de comparer » (ibid., p. 252). L’apprentissage actif du jugement s’opère grâce à l’expérience : « L’âme est donc une philosophe qui commence à s’instruire, qui apprend à juger de ses sens mêmes et de la nature des avertissements qu’ils doivent lui donner. Elle reçoit d’abord un sentiment, et, ensuite, elle en juge, elle ajoute, elle se corrige, elle règle un de ses sens par un autre ; et, sur ce qu’ils lui disent, elle apprend ce qu’ils ont voulu lui dire » (Pensées, no 1341).

3L’ambition de Montesquieu, cependant, n’est pas tant d’élaborer une théorie de l’entendement humain, dans le sillage de Locke, que de proposer une histoire naturelle de l’âme et une genèse de sa sensibilité, ce qui explique l’attention accordée aux fondements organiques de la vie de l’esprit. La théorie des idées explorée dans l’Essai sur les causes permet d’abord de préciser le sens de l’influence des déterminations physiques liées au climat et à la nature du terrain, ainsi que celle des causes morales, relatives aux mœurs, aux manières, à la religion... La flexibilité et la force des « fibres » sont placées à l’origine de la diversité des esprits : la grossièreté et la rigidité des fibres, dues au sol ou à l’alimentation, engourdissent le cerveau et le rendent incapable de finesse et de variété. Mais à l’inverse, une trop grande souplesse et une délicatesse trop grande conduisent à l’inconstance et au caprice (Essai sur les causes, p. 232). Ni trop ni trop peu : la structure de l’attention humaine exige des conditions physiologiques propices à la vivacité et à l’exercice du jugement. À la multiplicité des facteurs physiques généraux (air, vents…) s’ajoutent les variations organiques individuelles ; l’état de l’esprit ne dépend pas seulement de la disposition du cerveau, mais du fonctionnement particulier de chaque « machine » (p. 237). Usage du vin, du sommeil ou des plaisirs : la modération, ici comme ailleurs, est la condition d’un bon exercice des facultés. Aussi éduquée soit-elle, l’âme, « très bornée », demeure sous l’influence des habitudes et des passions dominantes de l’homme qui affectent autant son pouvoir cognitif que ses dispositions pratiques. À ces rapports constitutifs de l’union de l’âme et du corps s’ajoutent en outre ceux qui relèvent de l’union des hommes entre eux ; loin de constituer une entité séparée et indépendante, l’âme n’existe qu’au sein d’un tissu relationnel qui l’informe. Par le « commerce » qu’entretiennent les hommes, ils se communiquent tant les idées que le caractère (p. 259-260). Le processus de formation est perpétuel : toutes les pratiques (lecture, voyages, professions, genre de vie…) constituent des systèmes d’échange par lesquels s’opère, tout au long de l’existence, l’éducation de l’esprit.

4L’âme se trouve ainsi définie non comme substance mais comme activité. L’esprit est le lieu où se produisent associations d’idées et de sentiments portés par la structure d’attente du désir – la curiosité. L’article « Goût » de l’Encyclopédie tente de déterminer les sources des plaisirs spécifiques de l’âme (idée de sa grandeur, de ses perfections, plaisir de voir un grand nombre de choses, de comparer, de joindre et de séparer les idées) : « Ces plaisirs sont dans la nature de l’âme, indépendamment des sens, parce qu’ils appartiennent à tout être qui pense : et il est fort indifférent d’examiner ici si notre âme a ces plaisirs comme substance unie avec le corps, ou comme séparée du corps […] » (OC, t. IX, p. 488). Sans se préoccuper de distinctions substantielles, Montesquieu passe de l’ordre machinal aux manifestations sensibles, des mouvements des fluides et des fibres aux mouvements de l’âme (Casabianca 2008). Il n’existe aucune solution de continuité entre l’homme sensible et l’homme pensant : « L’âme connaît par ses idées et par ses sentiments […] » (p. 491). Quoique l’âme soit « faite pour penser » (p. 491), une telle affirmation ne se comprend plus dans un cadre cartésien ni malebranchiste : l’esprit ne peut s’abstraire des sens pour parvenir à la vérité par l’entendement pur. Penser revient désormais à « apercevoir » (ibid.). Si l’âme est sensible, elle ne sent jamais indépendamment du corps (Pensées, no 798 ; voir aussi no 157).

5Au-delà du champ théorique, les conséquences s’éprouvent d’un point de vue pratique. Mue par une curiosité inlassable qui la fait passer d’idée en idée et de désir en désir, l’âme est constamment disposée à rechercher le plaisir dans la variété ordonnée et dans le mouvement : « C’est donc le plaisir que nous donne un objet qui nous porte vers un autre ; c’est pour cela que l’âme cherche toujours des choses nouvelles, et ne se repose jamais » (Essai sur le goût, OC, t. IX, p. 491). Loin de confier à l’inquiétude de l’âme le rôle d’aiguillon de l’activité, Montesquieu parvient de la sorte à contrer le pessimisme pascalien. Grâce au mouvement inhérent à sa recherche de la félicité, « l’âme ne reste pas assez sur ses inquiétudes pour les ressentir, ni sur sa jouissance pour s’en dégoûter. Ses mouvements sont aussi doux que son repos est animé ; ce qui l’empêche de tomber dans cette langueur qui nous abat et semble nous prédire notre anéantissement » (Pensées, no 69). L’uniformité du mouvement, comme toute autre, est source de lassitude. L’âme prise la variété conformément à la structure de son attention : « Si la partie de l’âme qui connaît, aime la variété, celle qui sent ne la cherche pas moins : car l’âme ne peut pas soutenir longtemps les mêmes situations, parce qu’elle est liée à un corps qui ne peut les souffrir » (Essai sur le goût, OC, t. IX, p. 497). Le primat accordé à l’action (entendue au sens le plus large) a son fondement dans une conception « manufacturière » de l’âme : « l’âme est une ouvrière éternelle, qui travaille sans cesse pour elle » (LP, 74 [76]).

6La question de la liberté se trouve par là-même posée. Si Montesquieu évoque à l’occasion, dans le sillage de Descartes, l’existence du libre-arbitre (« L’âme est l’ouvrière de sa détermination », LP, 67 [69] ; voir EL, I, 1), il n’en insiste pas moins sur les influences naturelles et sociales qui affectent l’usage de la volonté : « Notre machine accoutume notre âme à penser d’une certaine façon, elle l’accoutume à penser d’une autre. C’est ici que la physique pourrait trouver une place dans la morale, en nous faisant voir combien les dispositions pour les vices et les vertus humaines dépendent du mécanisme » (Pensées, no 220). La sensibilité de l’âme au plaisir et à la douleur, la nature de ses besoins et de ses goûts, tiennent notamment au climat (EL, livre XIV) ; la diversité des « caractères de l’esprit » et des « passions du cœur » (XIV, 2) fournit dès lors le socle de l’art du législateur.

Bibliographie

Denis de Casabianca, Montesquieu. De l’étude des sciences à l’esprit des lois, Paris, Champion, 2008.

Denis de Casabianca, « Des objections sans réponse ? À propos de la tentation matérialiste de Montesquieu dans les Pensées », Revue Montesquieu 7 (2005), p. 135-156. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329

Céline Spector, « Montesquieu et la métaphysique dans les Pensées », Revue Montesquieu 7 (2005), p. 113-133. http://montesquieu.ens-lyon.fr/spip.php?article329