Luxe

Pierre Rétat

[en]

1« Le luxe est singulièrement propre aux monarchies » (EL, VII, 4). En faisant du luxe un élément structurel de ce type de gouvernement, de pair avec l’« honneur », Montesquieu prend un parti hardi et original dans un grand débat qui traverse le XVIIIe siècle et auquel participent alors théologiens, moralistes, philosophes, politiques et jusqu’aux poètes. Un thème moral hérité de l’Antiquité, repris et interprété par la tradition chrétienne (celui du luxe corrupteur) s’y mêle au thème proprement politique et économique du rôle qu’il joue dans la formation et la circulation des richesses. Jusqu’à la fin du siècle, jusqu’à ce que la notion perde toute pertinence dans la pensée économique et cesse d’être un enjeu idéologique, il tient une place importante dans l’interprétation des sociétés et le jugement qu’on porte sur elles : signe et gage d’une heureuse croissance, du bonheur collectif, ou au contraire effet terrible et fatal de l’inégalité sociale, mal incurable qui ronge les civilisations.

2Montesquieu tend à ne porter aucun jugement de valeur à cet égard : le luxe entre simplement dans le fonctionnement normal d’un des trois modes de gouvernement de sa typologie politique ; il accompagne l’inégalité des rangs et des fortunes qui en est constitutive ; pour que l’argent ne cesse de circuler, la dépense doit lui être proportionnelle : « Ainsi, pour que l’État monarchique se soutienne, le luxe doit aller en croissant, du laboureur à l’artisan, au négociant, aux nobles, aux magistrats, aux grands seigneurs, aux traitants principaux, aux princes ; sans quoi tout serait perdu » (EL, VII, 4). Dans les Lettres persanes, Montesquieu vantait déjà les bienfaits de l’« intérêt » et du luxe, il y montrait la « passion de s’enrichir » passant « de condition en condition depuis les artisans jusques aux grands » (LP, 103 [106]). Dans L’Esprit des lois, il franchit un pas décisif : il associe cette soif de richesse et de consommation, dont le luxe est le mot définitoire et simplificateur, au principe même de la monarchie, l’« honneur », qui prend ainsi un caractère ambigu : il reste le sentiment délicat de la « gloire », l’orgueil d’un « ordre » de l’État, mais il est aussi cette « ambition » qui « donne vie » à la monarchie, « effet de la richesse » qui pousse à en acquérir toujours plus, à rechercher la supériorité et à quêter les gratifications du prince, « les honneurs ». Il est un code hérité et impérieux, mais aussi un art de vivre frivole, que l’on apprend dans le « monde », et dont Montesquieu montre l’imposture dans le brillant chapitre 2 du livre IV sur « l’éducation dans les monarchies ».

3Il propose ainsi une analyse étonnamment neuve de la monarchie, mode de gouvernement des grands États européens modernes, puisque le ressort qui la meut réalise la synthèse entre les valeurs et les prééminences intactes d’un ordre et l’individualisme de l’éthique commerçante et bourgeoise. Un célèbre chapitre  7 du livre III compare l’harmonie naturelle des ambitions dans la société à celle du monde newtonien : « […] chacun va au bien commun, croyant aller à ses intérêts particuliers. » Une interprétation individualiste de l’esprit de la monarchie se trouve donc infléchie dans le sens d’une confirmation des droits de la noblesse, du maintien de la hiérarchie traditionnelle : la stratification sociale qui répond à la progression du luxe est fondée sur la richesse, mais s’identifie globalement à l’échelle des « états », du « laboureur » jusqu’aux « princes ». Montesquieu refuse à la noblesse le droit de commercer (EL, XX, 20 [22]), mais entend bien la faire profiter de l’enrichissement commercial que la monarchie doit favoriser pour satisfaire les besoins de luxe qui tiennent à sa nature. La noblesse peut ainsi assumer la fonction sociale essentielle qui consiste à « dépenser ».

4La monarchie apparaît sous ce jour comme une société de répartition et d’attribution du revenu en faveur d’une classe privilégiée et oisive, mais dont les dépenses de luxe jouent un rôle de moteur économique. Montesquieu préconise pour les grandes nations monarchiques le « commerce de luxe » par opposition au « commerce d’économie » des petites républiques marchandes, entendons par là un commerce qui ne vise pas à dégager un profit pour la nation, mais à satisfaire et à encourager la consommation requise par une grande richesse.

5Il est évident que ce modèle répond à une réalité française que Montesquieu avait sous les yeux, et qu’il analyse avec lucidité. C’est à la France qu’il pense lorsqu’il insiste sur les bienfaits d’une apparente corruption morale et demande de ne « point changer l’esprit général » des Français (EL, XIX, 5-6) ; l’Angleterre, dont le mode de vie est plus égalitaire, développe un « luxe solide », alors que celui de la France, plus aristocratique et plus mondain, est fondé sur le paraître et la vanité.

6On recueillerait facilement, dans l’œuvre de Montesquieu, des dénonciations passionnées et éloquentes des méfaits du luxe : « luxe affreux » de la capitale contrastant avec la misère des provinces dans une monarchie conquérante (EL, X, 9), le « cri du luxe et de la volupté » qui s’élève en faveur de l’esclavage (EL, XV, 9), excès du « luxe de la superstition » (EL, XXV, 7). On sait avec quelle intensité Montesquieu a rêvé à la belle égalité et à la frugalité des démocraties antiques ; il lui arrive d’évoquer les « premiers temps », « temps saints […] âges où le luxe n’était point connu » (EL, XXVI, 14), ou d’exprimer son dégoût devant « la lie et la corruption de nos temps modernes » (Pensées, no 737). Mais il exprime tout aussi fortement son bonheur de vivre dans une monarchie moderne, bonheur qui ne peut aller sans l’acceptation de la rupture qui y est patente entre l’idéal moral et la pratique réelle. D’autres, avant lui, méditant sur cette rupture, avaient donné des sociétés les plus riches de l’Europe moderne une vision critique et agressive : Bayle et surtout, s’inspirant de lui, le médecin anglais Mandeville, dont Montesquieu connaît l’œuvre et qu’il cite avec éloge. La célèbre Fable des abeilles (1714) avait posé avec brutalité le dilemme suivant : être vertueux et pauvre, ou riche et perverti. Mandeville aussi vantait les bienfaits du luxe et de la vanité, l’harmonie des intérêts particuliers, et dénonçait la fausseté morale de l’honneur noble. Sans doute le ton sarcastique qu’il adopte très souvent est-il tout à fait étranger à Montesquieu ; mais il est extrêmement significatif que ce dernier ait eu recours à ce type de pensée paradoxale et cynique, qui revendiquait la jouissance de la richesse commerciale et manufacturière et la consommation de luxe, pour définir un aspect important de sa propre conception de la monarchie française et du modèle idéal qu’il en construit dans L’Esprit des lois.

7Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle la théorie naissante de l’accumulation capitaliste chez les Physiocrates, celle du « profit » par opposition au « revenu » chez Turgot et Adam Smith, allait à la fois dénoncer le luxe comme pratique des agents économiques et l’évacuer comme catégorie analytique. Dans cette lumière, le modèle d’une société de dépense et de luxe conçu par Montesquieu semble révéler son appartenance à un monde archaïque et précapitaliste. On aurait tort de lui refuser pour autant toute pertinence historique, car il est au contraire l’expression parfaite d’un autre moment du capitalisme, commercial et manufacturier, au service d’une société de structure ancienne où s’opèrent lentement les transitions qui mènent à une société bourgeoise.

Bibliographie

Jean Ehrard, L’Idée de nature en France dans la première moitié du XVIIIe siècle, Paris, SEVPEN, 1963, rééd. Paris, Albin Michel, 1994, p. 586-592, 602-604.

Jean-Claude Perrot, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, XVIIe-XVIIIe siècle, Paris, 1992, p. 333-354.

Pierre Rétat, « De Mandeville à Montesquieu : honneur, luxe et dépense noble dans L’Esprit des lois », Studi francesi 50 (1973), p. 238-249.

Pierre Rétat, « Luxe », Dix-Huitième Siècle 26 (1994), p. 79-88.

Céline Spector, Montesquieu et l’émergence de l’économie politique, Paris, Champion, 2006, chap. iii.